Interview de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, avec Cnews le 13 juin 2018, sur la crise migratoire, le multilatéralisme et les Etats-Unis, la rencontre entre le président américain et le leader nord coréen, la construction européenne, l'accord relatif au nucléaire iranien et sur les relations avec l'Arabie saoudite. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, avec Cnews le 13 juin 2018, sur la crise migratoire, le multilatéralisme et les Etats-Unis, la rencontre entre le président américain et le leader nord coréen, la construction européenne, l'accord relatif au nucléaire iranien et sur les relations avec l'Arabie saoudite.

Personnalité, fonction : LE DRIAN Jean-Yves, ELKABBACH Jean-Pierre.

FRANCE. Ministre de l'Europe et des affaires étrangères;

ti :

ROMAIN DESARBRES
La France a mis du temps à réagir à la crise de l'Aquarius. Pourquoi ? Faut-il être optimiste après l'accord TRUMP - Kim JONG-UN ? La réponse, les réponses de Jean-Yves LE DRIAN, ministre des Affaires étrangères, dont la parole est rare, qui est sur votre matinale CNews ce matin, interrogé par Jean-Pierre ELKABBACH, c'est tout de suite.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Un monde cul par-dessus tête et surarmé, et une Europe divisée dans la crise, elle s'amplifie avec l'Aquarius et ses migrants, vous êtes le bienvenu. Jean-Yves LE DRIAN, bonjour.

JEAN-YVES LE DRIAN
Bonjour.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Merci d'être avec nous sur CNews. L'Espagne va donc accueillir les 629 malheureux exilés et migrants qui sont en route et qui sont en mer depuis plusieurs jours. Votre majorité a apparemment elle-même apparu troublée, et beaucoup pensent que vous avez – vous l'avez entendu – trop tardé à réagir, vous, gouvernement français, comme si vous n'étiez pas assez généreux et embarrassé.

JEAN-YVES LE DRIAN
Non. Lorsqu'il y a un drame de ce type qui se profile, et qui est identifié, il y a des règles qui doivent être respectées, et les règles c'est l'accès d'un bateau en difficultés, dans le port le plus proche et dans le port le plus sûr.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais il n'y a pas eu d'hésitation au niveau de l'Elysée, au niveau du gouvernement, à votre niveau ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Pas du tout, pas du tout. Pas du tout, la question était de savoir si l'Italie allait respecter les engagements qu'elle doit prendre à cet égard, ça n'a pas été le cas, l'Espagne s'est proposée immédiatement pour le faire et nous nous en réjouissons. Mais ce drame de l'Aquarius nous amène à une réalité beaucoup plus large, aux défis des migrations, aujourd'hui, demain, parce que ce défi là…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais on le connaissait déjà, on n'a pas attendu l'Aquarius pour…

JEAN-YVES LE DRIAN
Il y a depuis quelques années, singulièrement depuis 2011, un accroissement du défi migratoire sur l'Europe, qui s'est manifestée déjà en Allemagne, qui se manifeste par les trafics en Méditerranée orientale, qui se manifeste aussi en Méditerranée occidentale, et ce défi il va durer, et donc ce que nous on peut constater aujourd'hui, c'est que la réponse qui est apportée à ce défi n'est pas suffisante, la réponse européenne aujourd'hui n'est pas suffisante.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais d'abord...

JEAN-YVES LE DRIAN
Donc il faut agir. Il faut agir de différentes manières et sortir du statu quo. Le statu quo ne satisfait pas. Il faut agir de différentes manières, d'abord en assurant la sécurité de nos frontières, c'est d'ailleurs pour cette raison que le président de la République a proposé qu'il y ait une police européenne des frontières. Ensuite en accueillant dignement tous ceux qui se sont susceptibles de bénéficier du droit d'asile en Europe, de faire en sorte…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais d'abord, qu'ils arrivent quelque part.

JEAN-YVES LE DRIAN
Je vais y venir, et de faire en sorte qu'ils soient accueillis et insérés le mieux possible, et ensuite de recueillir ceux qui sont en situation illégale et de les renvoyer dans leur pays, aussi avec humanité. Tout cela veut dire qu'il faut prendre ce problème en amont et éviter qu'il y ait ces flux, à la fois dans les pays de départ, faire en sorte avec les autorités, singulièrement des pays africains, qu'il y ait à un développement économique et une aide au développement qui soit suffisamment significative, c'est ce que nous faisons dans le Sahel, et faire en sorte aussi que dans les pays transit, il y ait les moyens pour identifier ceux qui peuvent prétendre au statut de réfugié, de les faire valider en amont, et ceux qui ne le peuvent pas, de les amener à retourner chez eux, avec l'accompagnement humanitaire et l'accompagnement, le développement économique…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Là vous êtes en train de donner les…

JEAN-YVES LE DRIAN
C'est ça le sujet.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
... les grandes villes du sommet européen qui va avoir lieu à la fin du mois.

JEAN-YVES LE DRIAN
C'est ce que va proposer…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais là, les types sont en bateau, ils vont arriver en Espagne…

JEAN-YVES LE DRIAN
Oui, et la France est prête.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Le nouveau gouvernement de Pedro SANCHEZ, ce gouvernement socialiste fait un bel acte humanitaire, peut-être un beau coup politique aussi, mais est-ce qu'il n'ouvre pas une voie migratoire ? Est-ce que la solution c'est ça ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Non, la solution n'est pas celle-là. Si on trouve des migrants en situation illégale sur des bateaux qui ont eu l'opportunité de les secourir, c'est parce qu'ils sont victimes de trafic et il faut aussi dans cette dynamique-là, lutter contre les passeurs qui utilisent la misère humaine pour faire des profits et qui sont en train de, aujourd'hui, de tenir le haut du pavé et d'organiser des trafics et qui sont insupportables pour tous. Et donc ça veut dire là aussi, punir, identifier les passeurs. Punir, c'est d'ailleurs ce que vient de faire la France en demandant au Conseil de sécurité de mettre des sanctions contre un certain nombre de passeurs identifiés en Libye. C'est un ensemble. Le défi migratoire c'est un enjeu considérable pour l'Europe…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Très bien. Mais qui n'est pas nouveau…

JEAN-YVES LE DRIAN
C'est un ensemble sur lequel…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
... et qui va peut-être s'amplifier, mais pour lequel il faut des réponses.

JEAN-YVES LE DRIAN
... sur lequel, dans les jours qui viennent, le MACRON et la chancelière, au sommet qui va se tenir à la fin du mois de juin, vont faire des propositions pour que l'Europe puisse prendre à bras-le-corps cet enjeu de l'amont à l'arrivée des migrants sur le territoire.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
D'accord, mais on n'ouvre pas les ports français.

JEAN-YVES LE DRIAN
Les ports français sont…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
La droite vous demande, et l'extrême droite, de les fermer.

JEAN-YVES LE DRIAN
Il y a un devoir…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et la gauche insoumise de les ouvrir.

JEAN-YVES LE DRIAN
Il y a un devoir de secours lorsqu'un bateau est en difficultés, quel que soit le bateau, quel que soit l'identification du bateau, quel que soit son pavillon d'origine, quelle que soit sa destination, il y a un devoir de secours qui est prévu par les règles du droit de la mer. Evidemment la France sera au rendez-vous s'il y a besoin.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
L'Italie, comment jugez le nouveau gouvernement d'extrême droite italien, avec Mario SALVINI, le ministre de l'Intérieur, vice-président du Conseil, qui se réjouit de ce qui s'est passé, parce qu'il a secoué toute l'Europe et qu'il annonce de nouveaux coups, de nouvelles opérations anti-migrants. Qu'est-ce que vous ferez ?

JEAN-YVES LE DRIAN
La position géographique de l'Italie est telle que c'est en Italie qu'arrivent le plus souvent les migrants venant d'Afrique, singulièrement, par la Libye, mais il y a la nécessité de prendre à bras-le-corps l'ensemble de la question migratoire et c'est les propositions que feront le président français et la chancelière allemande au Conseil européen de la fin du mois.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais vous avez des réticences de la part de différents pays.

JEAN-YVES LE DRIAN
Et il faudra partager ce défi.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Il a dit que, le président MACRON, que les Italiens étaient cyniques et responsables, et les italiens vous ont répondu dans la même soirée : « Arrêtez de faire les hypocrites, parce que vous fermez les yeux sur beaucoup de drames ».

JEAN-YVES LE DRIAN
S'il n'y a pas de collégialité, de coopération en Europe, le défi migratoire sera permanent et on n'arrivera pas à le à le juguler. Donc il faut prendre à bras-le-corps l'ensemble, de l'amont, jusqu'à l'arrivée, c'est ce que je vous disais tout à l'heure.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Justement, cette incapacité des Européens à avoir jusqu'à présent une politique commune en matière migratoire, qu'a favorisé la montée du populiste dans toute l'Europe et donc il faut faire attention là-dessus.

JEAN-YVES LE DRIAN
C'est possible, je crois que c'est l'enjeu principal de l'Union européenne dans les années à venir, faire en sorte que le défi migratoire soit pris collectivement, humainement et efficacement, et aujourd'hui on n'est pas au rendez-vous.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est ça qui est dur.

JEAN-YVES LE DRIAN
Oui.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
On n'est pas au rendez-vous, dites-vous, les Européens, comme si vous aviez lancé un avertissement ce matin aux Européens. L'opinion mondiale, Jean-Yves LE DRIAN, observe à les images qui viennent du sommet Kim – Donald TRUMP. Et l'opinion n'en croit pas ses yeux. Vous connaissez TRUMP. Qu'est-ce que vous retenez et qu'est-ce que vous inspire ce sommet inédit ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Il y a... Moi, ce que je constate, c'est l'espèce de déstabilisation, de désorientations de l'ensemble de la vie internationale en ce moment. Regardez, à une journée d'intervalle, on voit le président TRUMP, agresser d'une certaine manière, le Premier ministre du Canada monsieur TRUDEAU, dont il est l'allié historique. On voit le président TRUMP rompre avec l'ensemble de ses alliés après la réunion du G7 au Québec, et le lendemain quasiment embrasser un dictateur, issu d'une dictature communiste, contre laquelle il se battait ou il se déclarait tout à fait opposé il y a encore quelques jours. Donc nous sommes dans une situation déstabilisante, qui pourrait se caractériser de la manière suivante : le multilatéralisme, c'est-à-dire la gestion collective de notre bien commun qu'est l'humanité, par des outils de régulation, ce multilatéralisme-là, qui privilégie la coopération, la collaboration aux rapports de force bruts, il est en train de tomber et il est en train de tomber…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Par la responsabilité, je n'ai pas dit la faute d'un homme, Donald TRUMP.

JEAN-YVES LE DRIAN
Il était en train de tomber, parce que les Etats-Unis, le président TRUMP évidemment en premier lieu, a décidé de déconstruire progressivement l'ensemble des outils qui aujourd'hui constituent le multilatéralisme qui est né après la dernière guerre, pour éviter des retours dramatiques de conflits.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est donc une autre époque plus chaotique.

JEAN-YVES LE DRIAN
Alors c'est une période incertaine, c'est une période à risques. L'Amérique considère que c'est l'Amérique d'abord, c'est Américain First, nous pensons que développer cette logique-là, ça peut aboutir au fait que c'est l'Amérique seule mais le rapport de force est la priorité du président TRUMP, il joue bilatéralement avec les uns et les autres en faisant valoir uniquement d'abord les intérêts de l'Amérique, en jouant à qui perd gagne avec l'ensemble de ses interlocuteurs, en n'affirmant que de toute façon, celui qui gagne c'est l'Amérique et c'est l'Amérique qui se replie sur elle-même, et qui se repli sous sa forteresse de puissance. Donc c'est une situation qui aboutit à ce qu'il y ait une instabilité et une multiplication des risques dans le monde.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous connaissez Donald TRUMP, vous avez assisté à des conversations, participé à des conversations Emmanuel MACRON et lui. Il passe pour un président impulsif, inconstant, susceptible, imprévisible, mais est-ce qu'il n'y a pas quand même une volonté cohérente dans ce qu'il est en train de faire ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Je crois qu'il est cohérent. Je crois qu'il est cohérent dans l'application de ce que je viens de dire, c'est-à-dire la déconstruction de tout ce qui faisait les outils de la vie en communauté au niveau de la planète.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
TRUMP déconstructeur, pour ne pas dire destructeur.

JEAN-YVES LE DRIAN
C'est-à-dire par exemple renoncer aux accords de Paris, c'est-à-dire par exemple renoncer à la signature américaine dans les accords sur l'Iran, ça veut dire par exemple renoncer au texte des Nations unies concernant la question du Proche-Orient, bref une succession d'actes qui se termine par la mise en oeuvre de mesures douanières contre ses propres alliés, contre l'Union européenne concernant l'acier et l'aluminium, qui font que cette déstructuration se poursuit avec un repli isolationniste des Américains, sur eux-mêmes.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous ne m'avez pas répondu sur la déclaration de TRUMP.

JEAN-YVES LE DRIAN
Il est cohérent.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui, TRUMP et Kim, leur déclaration promet d'engager la dénucléarisation de la Corée du Nord et de la péninsule. C'est formidable a dit TRUMP, mais est-ce que vous y croyez ? Parce que vous ne donnez pas l'impression d'avoir un enthousiasme démesuré.

JEAN-YVES LE DRIAN
C'est une avancée incontestable, il vaut mieux s'en réjouir.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
D'accord. Mais mais mais…

JEAN-YVES LE DRIAN
A partir du moment où cette Corée du Nord qui menaçait la paix du monde, par l'acquisition à la fois de la capacité balistique et de la capacité nucléaire permettant éventuellement de frapper des pays européens, voire même l'Amérique, que Kim JONG-UN décide, au cours de ce sommet, d'engager une dénucléarisation, très bien. Que ces deux hommes-là se parlent, très bien…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous y croyez ? Est-ce que vous y croyez ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Maintenant il faut le vérifier. Maintenant il faut le mettre en oeuvre. Il y a déjà eu dans le passé, des actes qui ont été posés, de dénucléarisation par la Corée du Nord, par le père de Kim JONG-UN, et ça n'a pas abouti. Donc aujourd'hui tant mieux, bonne nouvelle, prenons-la comme telle, mais faisons en sorte que ce principe de dénucléarisation, qui a été affiché dans le compte rendu de ce sommet, soit réellement irréversible et vérifiable. Irréversible et vérifiable. Alors on va voir comment cela va se mettre en oeuvre.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Très bien. Est-ce que ça donne la tentation à la France de reconnaître la Corée du Nord ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Oh, nous n'en sommes pas là, ça vient d'arriver, regardons précisément comment…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Comme d'autres pays européens.

JEAN-YVES LE DRIAN
... comment se mettra en oeuvre cette dénucléarisation, comment se mettra en oeuvre ce rapprochement entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, comment se mettront en oeuvre aussi le respect des droits de l'homme en Corée du Nord, et à ce moment-là on verra bien. Ne précipitons pas les choses, mais bonne nouvelle, mais en même temps, nous demandons les vérifications.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais en même temps, pour la Corée du Nord, Donald TRUMP, a conforté, légitimé, une dictature totalitaire, un pays verrouillé et un Etat policier Eh ben voilà.

JEAN-YVES LE DRIAN
Ça montre le côté invraisemblable de la situation dans laquelle nous vivons aujourd'hui, puisqu'il n'y a plus de puissance qui assure la responsabilité mondiale. Les Etats-Unis se retirent de cette responsabilité et c'est une situation qui devient confuse et qui peut angoisser.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Je mets une parenthèse qui peut angoisser. Le président de la République organise une visite de deux jours, là, maintenant, hors de Paris, en Charente-Maritime et en Vendée, à l'occasion du centenaire de la fin de la guerre 14-18. En Vendée, il va rendre hommage naturellement à Georges CLEMENCEAU, l'amoureux inconditionnel de la France, et en même temps le chef de guerre. Est-ce qu'aujourd'hui il faut les qualités de temps de guerre ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Oui, il faut les qualités d'anticipation, il faut les qualités de vision, et la principale réponse aux enjeux que j'évoquais tout à l'heure, que ce soit l'enjeu migratoire ou que ce soit la déconstruction des règles qui géraient le monde jusqu'à présent, la seule réponse c'est l'Europe et la seule réponse c'est l'initiative européenne, et la seule réponse c'est l'initiative franco-allemande. Le pôle…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc la vision... Oui oui, l'Europe…

JEAN-YVES LE DRIAN
Le pôle de stabilité de demain, c'est l'Europe, et le pôle de stabilité dans l'Europe c'est le renforcement du lien franco-allemand et c'est ce à quoi nous nous employons et le président de la République en premier lieu.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et vous avez dit qu'il faut aujourd'hui la vision, l'esprit de résistance, etc. Est-ce que vous faites le portrait d'Emmanuel MACRON ?

JEAN-YVES LE DRIAN
D'une certaine manière, les temps ont changé.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Il n'est pas CLEMENCEAU, il ne dit pas « je fais la guerre, je fais la guerre », mais il dit…

JEAN-YVES LE DRIAN
Je réforme et je mets en oeuvre le fait que la France soit leadership en Europe, et je mets en oeuvre le fait que l'Europe soit le pôle de stabilité dans ce monde incertain.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous avez évoqué tout à l'heure le fiasco du G7 au Canada, la déclaration 7 est morte, il a déchiré, je ne sais pas si c'est plus qu'un caprice ou pas. Le président de la République vous a raconté, parce que vous étiez en Afrique, il vous a raconté ses efforts et les péripéties du G7 au Canada. Est-ce qu'il en est revenu troublé, agacé ? Et même s'il cache sa colère, fâché ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Je crois que le président de la République…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
La vérité, la vérité.

JEAN-YVES LE DRIAN
Je crois que le président de la République a été surpris de l'attitude de TRUMP. Parce que le G7 s'était plutôt bien déroulé, les efforts du président MACRON pour faire en sorte que les Européens restent unis et que les engagements du G7 sur le climat, sur la sécurité mondiale, sur le nucléaire, sur le commerce, puissent être identifiés et approuvés par tous, ses efforts ont été importants, il pensait avoir abouti et il a été surpris de la réaction du président TRUMP, oui c'est vrai. Fâché, je ne sais pas, mais surpris sûrement.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et est-ce qu'il ne se dit pas : à quoi ça sert de faire ami-ami avec un Donald TRUMP qui n'épargne personne et ne respecte rien, même pas ses amis ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Je crois qu'il faut continuer à parler avec le président TRUMP, avec les Etats-Unis d'Amérique, rien ne sert de refuser le dialogue, mais il faut être aussi très ferme dans nos positions, c'est ce qu'a toujours fait Emmanuel MACRON, y compris dans les périodes qui étaient plutôt affectueuses. Je l'accompagnais dans son déplacement à Washington, la fermeté et la clarté des positions d'Emmanuel MACRON a été totale, d'où l'opposition sur un certain nombre de gros sujets avec des Etats-Unis, il faut les assumer, mais aussi considérer les conséquences que cela entraîne, et donc la conséquence sur l'Europe, je redis…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Rapidement, deux ou trois questions qui suscitent l'inquiétude, dont vous parliez tout à l'heure. Donald TRUMP combat l'Iran est-ce qu'il veut la chute du régime de l'Iran ? Et d'autre part, il y a l'accord pour les Européens, est-ce que l'accord qui a été si difficile à négocier sur le nucléaire militaire de l'Iran, peut vivre sans Donald TRUMP ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Ah il vit, cet accord n'a plus la participation américaine, mais cet accord continue, il n'y avait pas d'ailleurs que les européens, il y a aussi la Russie et la Chine. Tous restent acteurs de cet accord, parce qu'il est essentiel pour éviter que l'Iran n'accède à l'arme nucléaire. On se réjouit de constater que Kim JONG-UN veut renoncer à l'arme nucléaire, qu'il a, et là on veut empêcher l'application d'un traité qui fait en sorte que l'Iran ne puisse pas accéder à l'arme nucléaire. C'est un peu contradictoire.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais on peut le faire vivre sans lui ?

JEAN-YVES LE DRIAN
C'est un peu contradictoire.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
On peut le faire vivre sans l'Amérique ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Oui, on peut le faire vivre sans l'Amérique, il faut le faire vivre sans l'Amérique, il faut que les acteurs de la signature de l'accord de Vienne, fassent en sorte que l'Iran puisse bénéficier des dividendes de cet accord, ce qui veut dire qu'il faut mettre en place un instrument financier permettant à l'Iran en particulier, de faire en sorte que sa production pétrolière en particulier puisse se dérouler normalement, mais nous avons avec l'Iran, d'autres points de contentieux, qu'il faut mettre sur la table, et nous mettons sur la table. Je suis allé à Téhéran l'autre jour, où on parle à la fois du maintien de ce traité, parce qu'il en va de notre sécurité, mais on parle aussi du fait que l'Iran développe une capacité de production de missiles insupportable, qui met en danger l'ensemble de la région…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et puis qui est présent en Syrie, au Yémen, à travers le Hezbollah au Liban…

JEAN-YVES LE DRIAN
... qu'il agit en Syrie, qu'il agit au Yémen et qu'il agit au Liban, et ça ce n'est pas supportable, donc il faut mettre sur la table, ces enjeux-là, pour avoir un accord général de pacification d'une région qui en a bien besoin.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Jean-Yves LE DRIAN, vous donnez les clefs pour comprendre un peu le monde aujourd'hui. Vous êtes un visiteur assidu et respecté des pays du Golfe, qui sont divisés à cause justement de l'Iran conquérant. En Arabie Saoudite, MBS, Mohamed BEN SALMANE se montre de moins en moins, on dit qu'il a disparu, qu'est-ce qu'il faut penser du mystère de MBS ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Moi je ne sais pas, je n'ai pas le sentiment qu'il y ait un mystère MBS. Ce que je constate, c'est qu'en Arabie Saoudite, ce prince…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous avez de ses nouvelles, il est là, il est vivant, il est au pouvoir ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Je ne lui téléphone pas tous les jours, mais je n'ai pas de raison de remettre, de m'interroger sur la réalité de son action. Simplement, ce que je fais remarquer, c'est que Mohamed BEN SALMANE a engagé en Arabie Saoudite, un ensemble de réformes considérables, il veut moderniser son pays, il veut renoncer…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais vous avez des preuves de son existence au pouvoir aujourd'hui ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Il veut renoncer à ce que la rente pétrolière soit le seul vecteur économique de l'Arabie Saoudite et le seul vecteur qui permette à la population de vivre. Il veut transformer ce pays aussi en permettant aux femmes d'accéder progressivement à l'égalité. On en est loi, mais il met des actes et peut-être que ces actes-là ne sont pas acceptés par tous, en tout cas, cette détermination-là, il faut la soutenir, c'est indispensable.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Très bien, donc vous dites qu'il est au pouvoir, toujours.

JEAN-YVES LE DRIAN
Je n'ai pas…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous n'avez pas de doute.

JEAN-YVES LE DRIAN
...

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Dernière remarque, avec vos déplacements, sans arrêt, incessants, vous êtes loin de la politique domestique, de la politique intérieure, mais simplement, est-ce que vous restez toujours un défenseur des valeurs sociales et humaines de gauche, dans un gouvernement qui est de plus en plus critiqué parce qu'il va vers la droite ? Ou est-ce qu'il peut être en même temps, de droite, de gauche... ?

JEAN-YVES LE DRIAN
J'ai rejoint Emmanuel MACRON bien avant le premier tour, parce qu'il me paraissait le seul à lutter contre les extrêmes, à permettre une stratégie européenne, à permettre à la France se réformer. Je suis convaincu de cette détermination. Je ne regrette absolument pas d'avoir fait ce choix, je me sens tout à fait à l'aise dans ce gouvernement, même si parfois il peut être nécessaire d'expliquer davantage, je pense en particulier au débat qui va avoir lieu aujourd'hui, sur la lutte contre les inégalités et le fait de lutter contre la pauvreté, il faut sans doute adapter nos outils aux nouvelles situations, mais les enjeux du respect des plus faibles, sont toujours au rendez-vous.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Merci d'être venu, à la prochaine. Demain je reçois la ministre des Transports, Elisabeth BORNE. La grève s'arrête ou elle ne s'arrête pas ? Voilà. Merci d'être venu.

JEAN-YVES LE DRIAN
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 14 juin 2018

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