Déclaration de M. Edouard Philippe, Premier ministre, sur la nécessité pour les futurs diplômés de l'Ecole nationale d'administration de "sortir des silos avec des carrières toutes tracées", à Strasbourg le 18 mai 2018. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Edouard Philippe, Premier ministre, sur la nécessité pour les futurs diplômés de l'Ecole nationale d'administration de "sortir des silos avec des carrières toutes tracées", à Strasbourg le 18 mai 2018.

Personnalité, fonction : PHILIPPE Edouard.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Visite par le Premier ministre de l'Ecole nationale d'administration (ENA) à Strasbourg le 18 mai 2018

ti : « Monsieur le Directeur,
Monsieur le Député,
Monsieur le Président,
Monsieur le Préfet,
Mesdames et Messieurs,

Voilà ! Sérieux et joyeux.


Je vous propose que nous mettions un peu plus l'accent aujourd'hui sur le caractère sérieux que sur le caractère joyeux, la presse est avec nous, enfin plus exactement elle est là. Vous avez dit Monsieur le Directeur que j'avais été élève dans cette école, entre 1995 et 1997, à l'époque la scolarité était organisée de la façon suivante : on passait le concours, lorsqu'on était un garçon on faisait son service militaire, sauf quand on ne voyait rien, ce qui est arrivé à un certain nombre de mes collègues qui, eux sont rentrés directement à l'école.

On faisait donc son service militaire et puis après son service militaire, on commençait par deux stages, deux fois 6 mois, un à l'étranger, un en préfecture. Et puis ensuite on venait à Strasbourg pour 7 mois, puis ensuite on repartait à Paris pour 7 mois. La scolarité était à l'époque, ça n'a rien à voir avec aujourd'hui bien entendu, essentiellement tournée vers les opérations relatives au classement. Vous avec donc beaucoup changé aujourd'hui, je ne peux pas croire que le projet pédagogique ne se soit pas enrichi. Il y avait au début de la scolarité, après les stages donc, alors que les membres d'une promotion ne se connaissaient pas beaucoup, certains évidement s'étaient habillés en vert et avaient fait des longues marches dans l'infanterie ou dans l'artillerie ensemble, donc ils se connaissaient mieux, mais enfin pour beaucoup d'entre eux, ils ne se connaissaient pas vraiment.

On allait dans un hôtel, au Ventron je crois, c'est peut-être toujours le cas…

Non !

Ça a changé, merci de me renvoyer à mon âge. On allait au Ventron et la première soirée était consacrée au choix du nom de promotion. Et c'était au fond une allégorie assez intéressante de ce qu'est l'Etat, puisqu'un groupe, pour le coup relativement homogène, 130 personnes, était réuni pour prendre une décision sans qu'aucune règle préétablie ne lui soit imposée. C'est assez savoureux, alors j'imagine que peut-être on fait encore ça quand même... Voilà ! Donc vous voyez assez bien ce que je dire, et donc on y passait une bonne nuit. Et dans mon année, le nom de promotion qui a finalement été choisi après de très longs échanges, toujours emprunts d'un très grand sérieux et d'une merveilleuse bonne foi, le nom qui a été retenu c'était celui de Marc Bloch.

Et je dois dire que je ne suis pas peu fier que c'est le nom de Marc Bloch qui a été choisi, parce qu'à la fin de la discussion, probablement utilisant l'épuisement de mes collègues et de mes camarades de promotion, il se trouve que j'ai réussi à convaincre une majorité, courte je crois, qu'il valait mieux choisir Marc Bloch que l'autre nom qui était en compétition qui était à l'époque Machiavel. Voilà ! C'est-à-dire que si aujourd'hui je venais comme ancien élève de la promotion Machiavel… Alors je n'avais pas ça en tête à l'époque, mais quand même. Donc Marc Bloch.

Il se trouve Monsieur le Directeur que vous avez récemment, je crois dans une interview le 2 mai dernier, j'ai les fiches, je sais ce que vous dites, évoqué la personnalité de Marc Bloch et vous l'aviez fait à juste titre. Car pour tout ceux d'entre vous qui connaîtraient le nom de Marc Bloch, mais ne connaîtraient pas son oeuvre, je vous encourage vivement à vous y plonger, à vous la rendre familière, à découvrir l'homme, ce qu'il a fait et ce qu'il a écrit à voir comment un intellectuel, historien de formation, brillant étudiant se transforme compte tenu des circonstances en officier faisant la guerre entre 1914 et 1918.

Dans ses oeuvres complètes, il y a des pages entières de courriers qu'il adressait aux parents ou aux conjoints des soldats qui servaient sous ses ordres et qui s'étaient fait tuer. Et à chaque fois, il écrivait un courrier expliquant le lien qu'il avait tissé avec le soldat en question et expliquant les circonstances, parfois, de son décès. C'est touchant d'humanité, c'est remarquablement écrit et ça dit beaucoup de choses sur l'obligation morale et le sens, pour le dire en bon français, du leadership que Marc Bloch se faisait de sa mission.

Et puis, c'est l'historien qui reprend le contrôle d'une vie redevenue civile, puis vient la deuxième Guerre mondiale. Et je passe trop vite sur l'apport essentiel de Marc Bloch à la connaissance de monde féodale. Et puis revient la 2nd Guerre mondiale et Marc Bloch a dépassé l'âge de la conscription, il n'a pas vocation à servir sous les drapeaux mail il insiste. Et il revient dans des tâches qui sont plus des tâches de logistique que des tâches de combat, mais néanmoins pour servir le pays. Et puis c'est la défaite et puis il écrit « L'Etrange défaite ». « L'Etrange défaite », que je suis sûr tout le monde ici a lu… Merci. C'est un exercice tout à fait étonnant d'analyse, quasi immédiate, par un historien d'un événement qu'il vit, qu'il analyse mais qu'il vit d'abord avec un… enfin qui constitue un drame, donc pour le coup, très peu de gens ici peuvent avoir même le début du commencement de l'idée de ce qu'il représente. Voilà un homme qui a servi son pays, qui a travaillé au rayonnement intellectuel français, à l'avancée de la science historique et qui voit son pays s'écrouler, son armée s'effondrer, son système politique se déliter et il essaie de l'expliquer.

Et les explications qu'il propose sont pénétrantes d'intelligence, de lucidité sur ce qui a conduit à cet effondrement. Et pour toutes personnes qui a l'immense bonheur et l'immense honneur de servir l'Etat, et donc de servir le pays, se pénétrer de ce que dit Marc Bloch, à la fois de sa lucidité, des leçons qu'il tire de l'effondrement, est me semble-t-il, bien plus utile que tous les cours. Je ne dis pas qu'ils sont inutiles, je dis que cette lecture me semble plus utile, je suis désolé pour les professeurs qui sont là.

Moi j'en retiens de ce livre plusieurs choses et d'abord, le fait que ce qui est ancien et qui paraît fort peu s'effondrer. Retenez-le. Nous vivons parfois trop souvent, en tout cas peut-être ma génération a vécu trop souvent, avec l'idée que ce qui était là depuis longtemps avait forcément vocation à durer. Je crois que s'agissant des constructions politiques, des systèmes politiques, ça n'est pas vrai. Et il faut veiller à ce que les choses qui nous paraissent évidentes, la démocratie, l'empire de la loi, l'état de droit, la paix, la construction européenne, tout ce que nous tenons pour acquis ne soit pas au fond tellement miné et tellement fragilisé, que sous l'impact d'un choc extérieur ou intérieur, le système dans son ensemble s'écroule.

La 2eme chose que je retiens de cette lecture, c'est que ceux qui ont la chance d'être, comme je le dis parfois de façon un peu triviale, aux manettes, soit qu'ils exercent des mandats pour lesquels ils ont été élus, soit qu'ils servent l'Etat dans des fonctions qui les amènent à prendre des décisions et à exercer des responsabilités, ceux la ont un rôle à jouer, une responsabilité, je crois profondément que l'Etat, l'administration peut changer la vie, je crois profondément que de mauvaises décisions peuvent conduire à des catastrophes. Et ça n'est pas du tout incompatible ce que je vous dis avec la conception très claire dans mon esprit que ceux qui servent l'Etat, ceux qui prennent des décisions doivent s'astreindre à la plus grande des modesties, mais ils ont un rôle à jouer. Et c'est ce que dit Marc Bloch, la défaite est avant tout une défaite préparée par l'absence de décision ou par de mauvaises décisions. Alors je ne peux pas dire que j'ai passé le concours de l'ENA, parce qu'ayant lu Marc Bloch, j'avais vu la lumière et qu'évidemment la vocation s'ouvrait à moi. Ca n'est pas vrai, j'avais pris cette décision avant de lire ce livre. Et dans le choix qu'on peut avoir de servir l'Etat, de multiples raisons peuvent intervenir. Mais rétrospectivement, je me dis qu'essayer d'être à la hauteur de ce qu'implique la lecture de Marc Bloch est un objectif parfaitement légitime et probablement très ambitieux pour tous ceux qui, dans cette salle et ils constituent la totalité de ceux qui sont dans cette salle, veulent un jour servir l'Etat et apporter une pierre à l'édifice.

Alors j'ai réfléchi, enfin plus exactement un certain nombre de gens autour de moi ont réfléchi à ce qu'on pouvait dire de façon intéressante à des jeunes gens, si si, qui se destinent à servir l'Etat ou les collectivités territoriales et qui savent déjà beaucoup de choses, souvent beaucoup plus encore que moi. Et on m'avait préparé un discours remarquable, mais peut-être un peu technique. Et au fond je ne crois pas que la technique soit l'essentiel, d'abord si je me souviens bien de ce qu'on fait ici, la technique vous en mangez matin, midi et soir, donc je vous propose de ne pas nous encombrer d'une trop grande technique. Et je voudrais vos indiquer le sens de ce que nous essayons de faire en ce moment au gouvernement et sous l'autorité du Président de la République, je vous mets à l'aise, nous ne sommes pas en meeting, mais je voudrais vous expliquer quel est le sens de l'action que nous engageons et puis ensuite je voudrais très rapidement et de façon peut-être un peu pompeuse qui vous donnera l'impression que c'est un vieux schnock qui vous parle, vous dire deux ou trois choses que j'ai apprises et qui pourraient peut-être le cas échéant vous servir dans le cours de votre carrière.

Qu'est-ce que nous essayons de faire avec le Président de la République et quel est le sens des décisions que nous prenons ?

Le sens des décisions que nous prenons vient d'un constat, qui n'est pas sans lien avec ce que j'évoquais tout à l'heure quand je parlais de Marc Bloch. Il vient du constat que notre pays, que nous aimons profondément tel qu'il est, avec ses lumières, avec ses ombres, avec ses gloires et avec ses moments plus questionnables, notre pays avec ses atouts considérables ne fonctionne pas, ne vit pas, n'a pas le rôle, n'offre pas les opportunités aux Françaises et aux Français à la hauteur de ce que nous espérons et de ce que nous attendons de lui.

Ça part du constat que dans beaucoup d'autres pays très comparables à la France, parce qu'ils sont démocratiques, parce qu'ils vivent dans un monde soumis à des contraintes qui sont les mêmes que les nôtres, des décisions ont pu être prises par le passé qui ont produit des effets, alors que ces décisions n'ont pas été prises en France et qu'elles n'ont donc pas produit d'effet. C'est le constat de ce qu'un système politique, qui a mis l'avantage et qu'il ne me revient pas de critiquer dans son fonctionnement, a conduit à trop de renoncements, à trop de compromis à certains égards, et que les Français le savent, le sentent et s'en inquiètent.

Au fond, notre idée c'est de dire que pour que nous soyons collectivement à la hauteur de nos objectifs, il fallait non pas casser le système mais le transformer profondément. Et en 2017, en faisant les choix qui ont été les siens, le Président de la République a proposé une recomposition politique qui ouvre, me semble-t-il, une fenêtre très particulière. Elle ouvre une fenêtre en essayant de rassembler et en rassemblant, puisque les Français aux élections législative ont voté, une majorité qui se fixe comme objectif de mettre en oeuvre les engagements qui ont été pris par le Président de la République et de transformer, d'essayer, c'est un terme que j'utilise souvent, de réparer toute une série de choses qui ne fonctionnent pas dans le pays. Je ne vous ferai pas la description de ce que nous avons fait autour du triptyque devenu quasi-légendaire, du libérer, protéger et unir, mais je voudrais vous dire que notre objectif c'est bien de réparer, de réparer et de réparer à long terme, en mettant le paquet, pardon pour le caractère trivial de cette expression, sur l'éducation et sur la formation et sur la compétence. Parce qu'il est bien évident que c'est la priorité et la meilleure des protections de nos concitoyens, c'est le sens du dédoublement des classes de CP et de CE1 dans les zones REP et REP + parce que ça se joue là. On verra en nous les effets, nous dans l'exercice de notre mandat, probablement pas, mais en attaquant le sujet et en prenant ces mesures maintenant, nous préparons, je le crois très profondément, des effets pour la suite, en transformant la façon d'entrer dans l'enseignement supérieur et la façon de concevoir le début des études supérieures.

Tout le monde sait en France que le premier cycle de l'enseignement supérieur, qui est fondamental, mille choses s'y jouent : l'intelligence d'une nation, la capacité à chercher, la capacité à former, eh bien que ce premier cycle de l'enseignement supérieur ne fonctionnait pas dans de bonnes conditions.

Il était caractérisé par 2 choses : une sélection par l'échec, 60% de ceux qui rentraient dans l'Enseignement supérieur ne réussissent pas au bout de 3 ans le diplôme qu'ils préparent, 60%. C'est un gâchis humain considérable et c'est un gâchis collectif considérable. Et quand « trop de gens » étaient candidats pour une filière, le tirage au sort. Je ne crois pas que ce soit à la hauteur de la promesse républicaine auquel beaucoup d'entre nous croyons, sur l'idée qu'il faudrait promouvoir et le mérite et le travail et l'effort.

Et donc, nous avons voulu modifier ce système, c'est la loi orientation et réussite étudiante, pour passer d'un système de tirage au sort à un système d'orientation véritablement accompagné, pour faire en sorte que le premier cycle puisse être adapté aux choix des étudiants, plutôt que de faire en sorte de les étudiants qui ne seraient pas adaptés à la formation échouent de façon systématique. C'est un changement de façon d'organiser les choses et c'est un changement parfaitement assumé, dont je suis certain qu'il produira des effets, absolument certain. C'est la raison pour laquelle nous voulons mettre le paquet sur l'apprentissage, sur la formation en alternance.

Là encore, les chiffres ne sont pas du tout à la hauteur des enjeux français, nous somme à Strasbourg, de l'autre côté du Rhin vous avez un pays qui a fait, qui assume, qui promeut le choix de l'apprentissage et ça marche, ça marche dans toutes les filières.

En France, l'apprentissage se maintient à des chiffres qui sont beaucoup trop faibles, grâce à l'enseignement supérieur. Les formations en alternance dans l'enseignement supérieur sont en train de compenser la diminution continue et préoccupante du nombre de lycéens ou de jeunes gens qui choisissent les formations en alternance. Là encore nous devons inverser la logique, faire en sorte qu'à chaque fois qu'il y a une entreprise qui veut recruter un apprenti et un jeune qui veut se former, on puisse avoir le financement du contrat et la formation qui est proposée. C'est ça l'objectif de la réforme qui sera discutée au Parlement dans les semaines qui viennent. L'école primaire, la réforme du bac, la réforme de l'entrée à l'enseignement supérieur, l'apprentissage, la plan public d'investissement dans les compétences que nous dotons de près de 15 milliards d'euros, tout ça a pour vocation de faire en sorte que nous musclions, que nous formions, que nous préparions la jeunesse française et donc la France, à la compétition internationale et à l'épanouissement individuel, c'est ça l'objectif.

Il est bien évident que nous ne gagnerons pas cette compétition et au fond, on n'est pas là pour gagner des compétitions, on est là pour vivre de la façon dont on veut vivre. Nous ne vivrons pas comme nous voulons si nous ne gagnons pas ce défi de l'intelligence collective. Et mettre le paquet dans tous les domaines et à tous ces échelons, c'est d'une certaine façon répondre quelques décennies après à l'interrogation formulée et au constat dressé par Marc Bloch. C'est aussi pour préparer l'avenir et pour faire en sorte que nous puissions vivre comme nous le souhaitons, pour être maître de nos choix que nous avons décidé de passer un cran et un cran très notable dans la préparation de notre sécurité et de notre défense. Dans le cadre de la loi de programmation militaire, nous avons assumé, assumé de consacrer beaucoup plus de moyens à l'organisation de notre défense et au financement de notre effort militaire. Parce que nous vivions dans un mode qui est dangereux, qui est instable, qui est tendu et que, là encore d'une certaine façon, nous savons et nous avons payé pour savoir dans notre pays que ne pas être prêt était souvent le début d'une défaite parfois morale et parfois militaire. Nous devons donc faire en sorte d'être prêt sans agressivité, mais sans faiblesse non plus à défendre nos intérêts et à pouvoir les faire prévaloir, là où nous considérons qu'il en est ou qu'il en va de la sécurité nationale. Préparer l'avenir, c'est aussi faire oeuvre, difficile, très difficile d'assainissement des comptes publiques. Là encore, il ne s'agit pas de théorie, il s'agit simplement d'expérience.

Des collectivités locales, des Etats nous ont montré ce qui arrivait lorsque le niveau d'endettement était tel que la perte de contrôle de la dépense publique était telle, le décalage, entre ce qui était dit et ce qui était fait, était tel que l'on finissait par perdre une partie de sa souveraineté. Ce que je dis n'est pas théorique, les Grecs l'ont vécu, ils ont perdu une partie de leur souveraineté, à un moment donné de leur histoire parce qu'ils n'avaient pas pris les décisions qui leur permettaient d'éviter de se trouver dans cette situation. Et notre objectif, c'est de faire en sorte que nous puissions tenir les engagements qui ont été pris, de faire en sorte de faire se correspondre dans toute la mesure du possible les engagements et la réalité, les engagements de la France pris il y a longtemps et la réalité d'aujourd'hui et la réalité de demain.

Là encore, l'assainissement des comptes publics, la maîtrise de la dépense publique qui n'est pas un sujet qui disparaîtra d'ici la fin de votre formation, quelque chose me dit que tous vous aurez à connaître de cette exigence, qui va s'imposer durablement, eh bien, ça n'est pas autre chose que le souci de faire en sorte que notre pays puisse vivre dans les conditions dans lequel il le décide et non pas dans les conditions dans lesquelles d'autres nous l'imposeraient. Et dans tous les domaines, il s'agit, je n'ai pas à en faire la description exhaustive car sinon je vais épuiser l'ensemble de la salle, l'objectif, c'est de redonner du crédit à la parole publique, à la position de la France vis-à-vis de ses alliés et à la position de la France vis-à-vis de ceux qui ne sont pas ses alliés.

Redonner du crédit pour défendre notre souveraineté, pour vivre de la façon dont nous souhaitons vivre, ça peut sembler des grands mots et dans le brouhaha permanent de l'actualité en continu, pardon, on perd parfois le fil des choses essentielles, mais lorsqu'on sert l'Etat on doit d'abord servir ce projet, cette idée. Alors, quelques, non pas leçons, je ne suis pas du tout à même de pouvoir vous en donner mais quelques conseils si vous m'y autorisez en tout cas quelques enseignements que j'ai moi-même retirés de ma courte vie administrative. D'abord, je pense qu'on peut tout à fait et je pense même qu'on doit tout à fait lorsqu'on est un serviteur de l'Etat ou un haut fonctionnaire territorial et d'ailleurs simplement lorsqu'on est quelqu'un, lorsqu'on est soi-même, on doit toujours pouvoir faire en sorte d'être sérieux sans se prendre trop au sérieux et je vous encourage vivement à concevoir le service de l'Etat exactement de cette façon.

Servir l'Etat est un honneur, il faut prendre très au sérieux ce que vous faites, très au sérieux mais ce n'est pas la peine de vous prendre, vous, au sérieux. Ça, vraiment, ce n'est pas la peine d'abord parce que ça ne sert à rien, ça ne vous rend pas plus intelligent, ça ne vous rend pas plus audible, ça ne vous rend pas plus convaincant, en revanche, ça peut vous nuire. Mais ce que vous faites, la mission qui est la vôtre, alors celle-là doit être prise au sérieux et je sais parfaitement parce que vous le vivez, on le vivait déjà à mon époque, peut-être le vivait-on 20 ans avant que je devienne élève de cette école, je sais très bien le bruit de fond critique sur les énarques, je sais très bien le bruit de fond critique sur ceux qui par le travail, par les concours s'élèvent et que l'on balaie d'un revers de main en disant qu'ils constitueraient l'élite et qu'à ce titre, ils seraient comptable de toutes les mauvaises décisions qui ont été prises avant eux et de tous les échecs après eux qui surviendraient. Je connais ce bruit de fond, vous l'avez dit, Monsieur le Directeur, le fait que le Premier ministre qui en droit n'est pas simplement un tuteur, est-ce que j'ai la tête d'un tuteur moi ?, mais qui est le chef du gouvernement et qui, au terme de la Constitution dispose de l'administration et qui est donc le patron de cette école. Le fait que les Premiers ministres ne viennent pas indiquer ce qu'ils veulent faire, à ceux qui d'une façon ou d'une autre va permettre la transformation de l'action publique, est, me semble-t-il, une forme de renoncement à laquelle il ne faut pas céder.

Il faut donc que vous soyez fiers de ce que vous faites, sans vous prendre au sérieux mais fiers de ce que vous faites parce que si vous ne l'êtes pas, vous ne ferez pas bien. Pardon de dire des choses qui vous paraissent sans doute évidentes mais enfin, les évidences il y a parfois des moments où c'est utile de les rappeler.

Deuxième chose qui me semble évidente, essayer dans toute la mesure du possible de faire et si vous pouvez de privilégier plutôt les activités de production et d'action que les activités de contrôle et d'analyse. C'est très important le contrôle et c'est un type qui a commencé sa vie administrative au Conseil d'Etat qui vous dit ça. Mais il y a beaucoup plus de satisfaction dans l'administration à faire qu'à contrôler, beaucoup plus d'intérêt même, dans le faire que dans le contrôler. Et on a, je vous le dis comme je le pense dans l'administration d'Etat un besoin considérable de gens qui savent faire, de gens qui sont capables d'être des maîtres d'ouvrage, des chefs de projets, pas simplement de gens qui savent élaborer une norme, vous voyez. Oui, je sais qu'il y a un examen de logistique cet après-midi !

Voilà, je vous encourage à le passer sérieusement parce que c'est important et je vous encourage aussi à privilégier la capacité à faire. Je voudrais vous faire part d'une expérience qui a été la mienne lorsque j'ai commencé mon engagement politique au Havre. J'étais fonctionnaire d'Etat et comme trop souvent, c'était à mettre sur le compte de ma jeunesse et de mon inexpérience mais comme trop souvent, les fonctionnaires d'Etat et parfois les hauts fonctionnaires de l'Etat, j'avais à l'égard des administrateurs territoriaux un sentiment qui n'était pas à la hauteur de ce qu'il aurait dû être. Et je vous le dis à vous qui allez servir l'Etat, il y a dans les collectivités territoriales des fonctionnaires qui n'ont pas le même métier que vous, mais qui font les choses, qui ont la maîtrise d'ouvrage des projets qui transforment la France, qui savent des choses que l'Etat parfois ne sait plus faire. Et donc je crois véritablement que nous gagnerons collectivement si nous faisons en sorte de faire descendre les capacités de décision là où les décisions devraient être prises, et si nous mettons en place des mécanismes qui vous permettent de faire plutôt que de contrôler ou de produire des normes.

Une partie de ça dépend des décisions du gouvernement, j'en suis parfaitement conscient, mais une partie de ça dépend aussi d'une certaine façon de vous et des décisions que vous prendrez. Il ne vous a pas échappé que le gouvernement avait pris la décision de faire en sorte que ceux qui, et c'est bien légitime, choisissent les corps comme on dit d'inspection et de contrôle puissent très rapidement après leur entrée en fonction être envoyés sur des missions qui sont jugées prioritaires par le gouvernement, totalement opérationnelles et sur lesquelles on aura besoin de matière grise et qui vos apprendront beaucoup et dans lesquelles vous pourrez offrir beaucoup, que ce soit dans les territoires ou les collectivités territoriales d'outre-mer, que ce soit sur des missions de transformation de l'administration publique, que ce soit sur des priorités à la complexité technique redoutable, nous avons besoin que, très tôt dans leur carrière, les fonctionnaires et les hauts fonctionnaires de l'Etat puissent venir en soutien des vrais projets opérationnels où ça peut faire une différence. Et ceux de la promotion Churchill seront bientôt missionnés en fonction des missions qui ont été définies comme prioritaires par le gouvernement pour apporter une contribution qui sera utile à la transformation de l'action publique.

Troisième conseil, leçon ou en tout cas élément que moi je retire de ma courte vie administrative et de ma vie politique, sortez des silos au maximum. On a trop, beaucoup trop souvent l'impression, et quand on est dans cette école, c'est parfois pire, que l'action administrative, et même la vie professionnelle, serait constituée de silos qui auraient leur cohérence et qui seraient finalement destinés à perdurer quoi qu'il arrive. On monterait en fonction d'une direction très linéaire les échelons successifs d'une carrière. Au maximum, sortez des silos. A l'intérieur de l'administration, vous aurez de multiples opportunités, certains en auront beaucoup, d'autres en auront moins, mais saisissez-les. A l'intérieur des administrations, allez voir dans les collectivités territoriales, vraiment, allez exercer des fonctions dans une commune, dans une métropole, dans un département, dans une région. Vous y apprendrez énormément de choses, vous y serez utiles et si vous revenez dans la fonction publique d'Etat, ce que je souhaite, vous apporterez une contribution considérable à l'amélioration du fonctionnement de l'administration d'Etat. Je vous le dis tel que je pense. Sortez des silos des administrations pour aller ailleurs, exercez des responsabilités professionnelles dans des associations, dans des entreprises, bien entendu les allers retours de la fonction publique vers les entreprises posent des questions d'éthique ou de conflits d'intérêts qu'il faut évidemment prévenir, évidemment, mais elles n'invalident pas le principe selon lequel on peut apprendre énormément en sortant de l'administration et lui redonner énormément en y revenant et là encore, je vous invite vivement à ne pas envisager la vie professionnelle qui est devant vous comme une espèce de voilà, de grand tube donc on ne pourrait pas sortir. C'est vraiment important pour vous, sans doute, mais ça, vous ferez ce que vous voudrez, mais c'est important pour l'ensemble et pour la vie de l'administration. C'est la raison pour laquelle nous avons préparé des dispositions qui permettront ces allers retours, ces sorties, ces entrées de façon plus souple, plus rapide et qui vous permettront d'une certaine façon de prendre plus de risques.

Voilà des choses très simples que je voulais vous dire. Je ne sais pas si elles sont très simples d'ailleurs mais enfin en tout cas, je voulais vous les dire.

Vous avez dit, Monsieur le Directeur, que j'étais sérieux et joyeux quand j'étais étudiant, je suis toujours sérieux et je crois être demeuré assez joyeux. Il y a une chose que j'ai découvert le lendemain de ma sortie de l'ENA, quand je suis arrivé au Conseil, c'est que ce que j'avais appris à l'ENA n'avait pas beaucoup d'intérêt. Pas beaucoup. En revanche j'avais appris une chose exceptionnellement utile, exceptionnellement utile, c'est que j'avais appris à travailler vite et à apprendre et c'est ça l'essentiel, bien entendu. Ce n'est pas le contenu technique de tel ou tel cours qui est la plus important, vous l'avez parfaitement compris, vous le savez et ça, ça c'est important, car l'agilité intellectuelle, la capacité à travailler en commun, la capacité à s'exprimer, la capacité à définir des objectifs, à des mettre en oeuvre, l'Etat en a sérieusement besoin aujourd'hui et dans les années qui viennent.


Merci des choix que vous avez faits et bon courage pour la suite on a besoin de vous. »


source https://www.gouvernement.fr, le 18 juin 2018

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