Interview de Mme Muriel Pénicaud, ministre du travail à France 2 le 22 juin 2018, sur la situation de l'emploi, notamment les emplois en CDD et l'emploi précaire. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Muriel Pénicaud, ministre du travail à France 2 le 22 juin 2018, sur la situation de l'emploi, notamment les emplois en CDD et l'emploi précaire.

Personnalité, fonction : PENICAUD Muriel, WITTENBERG Jeff.

FRANCE. Ministre du travail;

ti :


LAURENT BIGNOLAS
Les « 4V », bonjour Jeff. Vous recevez ce matin Muriel PENICAUD.

JEFF WITTENBERG
La ministre du Travail qui est avec nous ce matin, et on va parler notamment de formation professionnelle, d'emploi et de retour à l'emploi.

- Jingle -

JEFF WITTENBERG
Bonjour à vous, Muriel PENICAUD.

MURIEL PENICAUD
Bonjour.

JEFF WITTENBERG
Merci d'être avec nous ce matin. On l'a entendu dans le journal tout à l'heure, les emplois pourvus en France sont de plus en plus des emplois en CDD, et ils sont de plus en plus courts, c'est une étude de votre ministère que l'on a connue, qui a été rendue publique hier. Que pouvez-vous faire contre ce phénomène ?

MURIEL PENICAUD
Oui, depuis une vingtaine d'années, le nombre d'embauches en CDD augmente, et c'est 80 % des embauches, et souvent des durées très courtes. Et par rapport à d'autres pays, on a moins de CDI. Alors les CDI c'est quand même 85 % des emplois, ça reste ça, mais c'est difficile d'accéder à l'emploi en CDI.

JEFF WITTENBERG
Le CDI arrive de plus en plus tard.

MURIEL PENICAUD
Tout le monde le constate, que ce soit les jeunes, que ce soit les seniors, c'est difficile, il y a beaucoup de nos concitoyens qui sont un peu condamnés à la précarité, aux CDD.

JEFF WITTENBERG
Est-ce que vous avez un plan contre cela ?

MURIEL PENICAUD
Alors oui, on a un plan, d'abord c'est que l'on dit aux employeurs : maintenant que l'on a fait la réforme du Code du travail, vous avez besoin d'agilité, vous pouvez le faire en interne, vous n'avez pas besoin de chercher autant de flexibilité à l'extérieur, donc on peut combiner la flexibilité, l'agilité pour l'entreprise et de la sécurité pour les salariés. Et puis on va, avec les partenaires sociaux, on va modifier un certain nombre de règles qui poussent à ça. Aujourd'hui, par exemple…

JEFF WITTENBERG
Vous allez créer, je crois, un système de… voulez en tout cas…

MURIEL PENICAUD
Bonus/malus.

JEFF WITTENBERG
Cela veut dire quoi, concrètement, pour les entreprises ?

MURIEL PENICAUD
Eh bien ça veut dire qu'aujourd'hui il y a des employeurs qui recourent beaucoup aux CDI, et puis un même employeur, un employeur similaire, dans le même secteur, qui va avoir 30, 40 pour % d'intérimaires ou de CDD, sans que l'activité le justifie. Eh bien le premier, il va payer moins de cotisations chômage, le deuxième il va en payer plus, parce que finalement, il fait peser à tout le monde, aux salariés d'abord, la précarité, mais aussi à la collectivité à travers l'assurance chômage.

JEFF WITTENBERG
Alors, ça c'est pour les employeurs, mais ce dont les syndicats s'inquiètent, c'est l'impact que cela pourrait avoir pour les premiers concernés, c'est-à-dire ceux qui par exemple sont inscrits à Pôle emploi et qui acceptent un CDD, eh bien il est question que l'indemnité chômage soit baissée, dans le cadre de… ça concerne presque un million de personnes en France, on les appelle les « permittents ».

MURIEL PENICAUD
C'est ce qui est très important, c'est que quand on retourne au travail, on a été au chômage, on retrouve un travail, même si c'est pour quelques semaines, évidemment, il faut qu'on gagne plus que si on reste au chômage, sinon ça n'est pas juste, et donc il faut garder ces règles-là, mais aujourd'hui on a des règles qui font que dans 70 % des cas, c'est le même employeur qui rembauche la même personne et qui le remet en chômage tout le temps.

JEFF WITTENBERG
Donc c'est l'employeur, là, qui est en cause.

MURIEL PENICAUD
Et la précarité, quand on est en CDD ou intérim, on sait bien comment emprunter, comment trouver un logement, c'est difficile. Donc il faut qu'on travaille avec les employeurs et avec les syndicats, pour des règles qui à la fois encouragent ceux qui vont travailler, mais en même temps ne les enferment pas dans la précarité.

JEFF WITTENBERG
Madame PENICAUD, vous ne répondez – si je peux me permettre – pas tout à fait à la question…

MURIEL PENICAUD
Si, parce que c'est trop tôt.

JEFF WITTENBERG
« C'est trop tôt », c'est-à-dire, est-ce que demain, lorsque vous aurez fini de négocier avec les syndicats, celui qui accepte un CDD lorsqu'il est au chômage, inscrit à Pôle emploi, pourrait voir son allocation chômage baisser, c'est une question très importante pour ceux qui sont concernés.

MURIEL PENICAUD
Alors, baisser, non, mais la question de comment on sort de la précarité indéfinie. Aujourd'hui on peut être en précarité toute sa vie, on peut être en CDD intérimaire même chez le même employeur toute sa vie. Là il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. C'est ce sujet-là, mais c'est les partenaires sociaux qui vont en discuter et puis après, l'Etat, s'il y a besoin.

JEFF WITTENBERG
Donc c'est inciter à sortir de Pôle emploi, à plutôt accepter un travail que de rester allocataire du chômage ? C'est ça votre philosophie ?

MURIEL PENICAUD
Non, ma philosophie c'est que le travail doit payer, mais on ne doit pas être condamné à un travail qui, à la précarité, et donc il faut que les règles bougent pour ça.

JEFF WITTENBERG
La formation professionnelle, vous voulez la réformer de fond en comble, pourquoi ? Qu'est-ce qui ne marche pas ?

MURIEL PENICAUD
Parce que l'on ne peut pas se résigner à ce que d'un côté il y ait 1,3 millions de jeunes qui soient, ni en emploi, ni en formation, que l'on ait 500 000 travailleurs handicapés qui soient au chômage, que l'on ait autant de chômage de masse dans un pays où la croissance repart, et dans beaucoup de cas, la moitié des cas, c'est parce qu'il n'y a pas les bonnes compétences. Il faut réformer l'apprentissage, il faut réformer la formation professionnelle, pour que chacun de nos concitoyens ait le droit de se former vraiment.

JEFF WITTENBERG
Alors, il faut réformer. Concrètement, vous parlez d'un crédit de 500 € par an, de l'accès à toutes les formations possibles, pas besoin de demander l'autorisation de l'employeur, ça parait merveilleux, et pourtant les syndicats n'en veulent pas. Pourquoi ?

MURIEL PENICAUD
Non, en plus du plan de formation des employeurs, qui ont toujours la responsabilité, bien sûr, de former leur salariés, effectivement on va donner un droit à chacun des 26 millions d'actifs, à tous ceux qui travaillent ou qui sont demandeur d'emploi, de pouvoir se former en choisissant eux-mêmes une formation, évidemment une formation qui est certifiée, qui est qualifiante, qui est de qualité, et en pouvant choisir soi-même, en ayant un conseil gratuit d'un conseiller en évolution professionnelle, si on le souhaite.

JEFF WITTENBERG
Alors, pourquoi les syndicats sont réticents ?

MURIEL PENICAUD
Les syndicats étaient plutôt sur un système de donner des heures, et là on donne des euros, c'est ça le débat. Parce que, eux, ont poussé…

JEFF WITTENBERG
Parce qu'ils trouvent que ce n'est pas assez d'euros, notamment 15 € à la place d'une heure, certains disent qu'une heure de formation professionnelle, comme Force ouvrière, c'est 35 € l'heure.

MURIEL PENICAUD
Non, en moyenne c'est 12 € aujourd'hui, dans le compte personnel formation, mais ça, ça fait partie de la discussion, mais je crois que, pourquoi c'est important les euros, si vous avez des heures, ok, vous avez des heures, sur votre compte, vous avez des heures. Vous faites comment ? Il faut que quelqu'un accepte de transformer vos heures en une vraie formation. Et aujourd'hui, pour beaucoup de salariés, ce n'est pas le cas, il y a que 6 % des ouvriers, 12 % des employés, 25 % des cadres qui choisissent leur formation. Là, 100 % des actifs pourront choisir une formation et négocier ou pas avec leur employeur, de le cofinancer.

JEFF WITTENBERG
Madame PENICAUD, est-ce qu'Emmanuel MACRON a eu raison de parler d'un « pognon de dingue » dépensé dans les aides sociales, sans résultat ?

MURIEL PENICAUD
Alors, vous savez très bien que la suite de la phrase, c'est : il faut mieux prévenir que guérir, et ça c'est important.

JEFF WITTENBERG
C'est au début de la phrase.

MURIEL PENICAUD
Oui mais, elles sont liées.

JEFF WITTENBERG
Bien sûr.

MURIEL PENICAUD
C'est-à-dire que si on met tout l'argent et on doit évidemment, et on veut une solidarité, ça fait partie du modèle social français, mais qu'en même temps on ne permet pas aux personnes qu'on aide, de ne plus avoir besoin d'aide, un jour, c'est-à-dire d'avoir la formation, la compétence, l'emploi, la capacité à vivre de son travail, à avoir la fierté du travail…

JEFF WITTENBERG
Donc il a eu raison, sur le fond, sur la forme…

MURIEL PENICAUD
Eh bien sur la forme, je pense qu'il a voulu lancer le débat, eh bien il a lancé le débat, mais je pense que prévenir plus que guérir, et permettre à chacun de ne plus être dépendant des aides, eh bien c'est un beau projet de société.

JEFF WITTENBERG
Une avant-dernière question. L'INSEE table sur une croissance plus faible en 2018, 1,7 %, croissance plus faible, est-ce que ça veut dire que vous tiendrez votre objectif, vous l'avez rappelé il y a quelques jours encore, face aux lecteurs du Parisien, de 7 % de la population active au chômage, à la fin du quinquennat ?

MURIEL PENICAUD
Alors, d'abord la croissance ralentit, mais il y a toujours de la croissance.

JEFF WITTENBERG
Oui, mais elle est plus faible que prévu, et plus faible qu'en 2017.

MURIEL PENICAUD
On a créé, depuis le début de l'année, 48 800 emplois nets, et c'était 288 000 l'année dernière, donc depuis… et on recrée des CDI, un peu, mais quand même, et on ne l'avait pas fait depuis 15 ans, et donc il y a quand même là, depuis quelques trimestres, on a une dynamique qui est positive, qu'on n'avait pas avant.

JEFF WITTENBERG
Mais vous croyez à une baisse substantielle du chômage, à la fin du quinquennat.

MURIEL PENICAUD
Je crois que ça dépend un peu de la macroéconomie et de la macropolitique internationale, mais au plan national, ce qu'on fait, notamment quand je vois qu'il y a autant d'entrepreneurs qui cherchent des compétences, qui n'en trouvent pas et qu'on a si peu formé les chômeurs dans le passé, eh bien je crois que oui, on en a sous le pied pour créer plus d'emploi.

JEFF WITTENBERG
Une toute dernière question, en clin d'oeil, on va voir quelques images. On vous voit chaque mercredi, à la sortie du Conseil des ministres, et moi ça m'intrigue, prendre des photos des photographes qui sont devant vous, et des journalistes. Alors, peut-être qu'on va le voir. Voilà. Et ça c'est régulier, et donc je voudrais savoir, on sait que vous êtes une photographe passionnée, puisque vous faites même des expositions, mais quel est… on voit encore l'image, pourquoi cela ? Vous préparez là aussi une exposition ?

MURIEL PENICAUD
C'est un hommage aux photographes, parce que c'est les invisibles de la démocratie, finalement c'est eux qui nous donnent à voir, qui forment le regard et finalement c'est ceux qu'on ne voit jamais, donc c'est un petit clin d'oeil, si j'ose dire, entre collègues, parce que je fais aussi de la photo, aux photographes.

JEFF WITTENBERG
Très bien. Merci beaucoup Muriel PENICAUD. Laurent, c'est à vous, très bonne journée.

LAURENT BIGNOLAS
Merci, bonne journée à vous, et pardon encore, Madame la Ministre, d'avoir écorché votre nom tout à l'heure, je ne sais pas ce qui m'a pris, sans doute un manque de concentration. Ça frise quand même la faute professionnelle, je tacherai de ne plus recommencer.

MURIEL PENICAUD
Allez, je vous offre le café !

LAURENT BIGNOLAS
Oui, et puis un selfie.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 25 juin 2018

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