Interview de Mme Marlène Schiappa, secrétaire d'Etat à l'égalité entre les femmes et les hommes à Europe 1 le 27 juin 2018, sur les violences conjugales et les congés parentaux. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Marlène Schiappa, secrétaire d'Etat à l'égalité entre les femmes et les hommes à Europe 1 le 27 juin 2018, sur les violences conjugales et les congés parentaux.

Personnalité, fonction : SCHIAPPA Marlène, COHEN Patrick.

FRANCE. Secrétaire d'Etat à l'égalité entre les femmes et les hommes;

ti :

JULIE LECLERC
Patrick COHEN, vous recevez ce matin la secrétaire d'Etat chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes.

PATRICK COHEN
Bonjour Marlène SCHIAPPA.

MARLENE SCHIAPPA
Bonjour.

PATRICK COHEN
La question Bonus de cette interview sera adressée par l'un de nos chroniqueurs, Raphaël ENTHOVEN, pas forcément dans votre domaine de compétences, vous verrez.

MARLENE SCHIAPPA
Ah…

PATRICK COHEN
Marlène SCHIAPPA, hier vous vous êtes rendue au CHU de Poitiers au chevet de Houria, cette femme de 34 ans poignardée par son ex-mari, et que vous aviez rencontrée en novembre dernier. Comment va-t-elle ? Sa vie est en danger ?

MARLENE SCHIAPPA
Elle va mal. Oui, les médecins nous disent que sa vie est en danger. Elle a été plongée dans le coma, elle a fait plusieurs arrêts cardiaques, après avoir été poignardée à deux reprises, dont une fois à l'aisselle, qui lui a perforé le poumon. Donc elle va mal.

PATRICK COHEN
Toutes les violences ont révoltantes, les violences conjugales encore plus, mais celle-ci était connue avant que le drame ne survienne. Comment expliquez ? Vous l'aviez rencontrée, cette femme, comment expliquer que ça n'ait pas suffi à la protéger ?

MARLENE SCHIAPPA
C'est pour ça que c'est d'autant plus terrible, ça s'est passé à Angoulême, et Angoulême c'est un territoire d'excellence dans la lutte contre les violences conjugales, avec des protocoles de prévention qui sont mis en oeuvre, par exemple cette femme, elle était très bien suivie par un centre qui s'appelle « Parenthèse », qui l'avait prise en charge avec des travailleurs sociaux extrêmement mobilisés, qui l'avaient mise à l'abri, elle était dans une maison cachée, une maison pour être hébergée avec ses 3 enfants, et son ex-conjoint l'a retrouvée, parce qu'il l'a pistée, il l'a poursuivie, il l'a retrouvée et il s'est jeté sur elle. En fait, ce qui s'est passé, c'est qu'elle avait déposé une plainte, il y a eu un premier procès, il a été condamné, mais il a fait appel et là on était dans la période d'appel avant la suite de l'instruction, enfin des condamnations judiciaires.

PATRICK COHEN
Il devait quitter le territoire…

MARLENE SCHIAPPA
C'est ça.

PATRICK COHEN
Mais il n'était pas jusqu'ici poursuivi pour violences conjugales. Si ?

MARLENE SCHIAPPA
Alors, si si, il avait eu une première condamnation avec du sursis pour des violences conjugales, et une interdiction et une demande de quitter le territoire, mais il y a eu toute une procédure qui s'est passée, mais le problème c'est que sur cette affaire, si vous voulez, il n'y a pas de dysfonctionnement par rapport au texte, mais néanmoins, l'aboutissement il est révoltant, notamment les services de la justice n'avaient pas indiqué, ni à la dame, ni aux travailleurs sociaux, que cet homme avait été de nouveau remis en liberté, et ça c'est un problème, donc là où on doit vraiment travailler en termes de politique publique, c'est sur la transmission des information.

PATRICK COHEN
C'est-à-dire qu'il n'y a pas eu de communication entre les services de justice et l'administration qui protégeait cette mère de famille ?

MARLENE SCHIAPPA
C'est tout à fait ça. En fait, cette dame elle se pensait protégée, puisqu'elle pensait qu'il était sur le point d'être expulsé.

PATRICK COHEN
Est-ce qu'une enquête administrative va être ouverte pour déterminer d'éventuelles responsabilités ?

MARLENE SCHIAPPA
Ecoutez, on est en train de regarder. Hier j'ai tenu une première réunion à Poitiers avec la préfète et avec le député d'Angoulême Thomas MESNIER, on a réuni l'ensemble des travailleurs sociaux, des élus, du Conseil départemental et puis des professionnels qui la suivent, et là on est en train de regarder avec mes collègues, Gérard COLLOMB et Nicole BELLOUBET, dans les jours à venir, on poursuit ce dossier.

PATRICK COHEN
Marlène SCHIAPPA, pour les violences sexuelles sur mineurs, le projet de loi que vous portez avec Nicole BELLOUBET arrivera au Sénat la semaine prochaine et le débat s'annonce ardu. Que dites-vous aux sénateurs qui ne comprennent pas que vous ayez renoncé à l'idée, à cette promesse de présomption de contrainte en cas de relations sexuelles entre un majeur et un mineur ?

MARLENE SCHIAPPA
Alors, on n'a pas du tout renoncé.

PATRICK COHEN
Si, de fait vous avez renoncé. Je sais que vous dites le contraire, mais de fait vous avez renoncé à cette idée de présomption automatique de contrainte.

MARLENE SCHIAPPA
Voilà, automatique, absolument. Ce qu'il y a, c'est qu'en droit français il n'y a pas de peine automatique, donc le Conseil d'Etat nous dit qu'on ne peut pas écrire une loi dans laquelle il y aurait une peine automatique, par respect des droits de la défense, ça veut dire que je ne peux pas, si je dépose une plainte contre vous en disant que vous m'avez violée, et si j'avais moins de 15 ans, il ne pourrait pas y avoir de peine automatique, vous auriez toujours des droits de la défense, vous pourriez-vous défendre, et il y aurait une instruction et un procès. C'est ça que le Conseil d'Etat a regardé. Néanmoins nous renforçons très fortement la condamnation, en disant que lorsque les faits sont commis sur un mineur de moins de 15 ans, eh bien c'est un abus de vulnérabilité, et le manque de discernement ne permet pas de consentir à l'acte sexuel. Donc factuellement, on renforce la possibilité de condamner les viols sur les moins de 15 ans.

PATRICK COHEN
Mais la façon dont la loi a été modifiée par les sénateurs en Commission, donc avec cette présomption de contrainte, pardon mais c'était la promesse initiale que vous aviez faite, cette modification-là, vous la pensez, vous la jugée inconstitutionnelle.

MARLENE SCHIAPPA
Alors ce n'est pas moi qui la juge inconstitutionnelle, en l'espèce c'est le Conseil d'Etat, effectivement, qui nous dit qu'elle est inconstitutionnelle, mais le débat se poursuit, les sénateurs, moi je trouve que c'est important, on est dans en système bicamériste, donc il y a deux lectures. Il y a une première lecture à l'Assemblée nationale et ensuite les sénateurs lisent et apportent un certain nombre de modifications. Celle-là, je pense qu'on ne la retiendra pas, mais il y a d'autres modifications. qu'on est susceptible de retenir dans ce qui a été proposé par les sénateurs.

PATRICK COHEN
Introduire l'égalité des sexes dans l'article 1 de la Constitution, comme l'a suggéré, Richard FERRAND, hier, qui était à votre place, hier matin ici même, c'est une bonne idée ?

MARLENE SCHIAPPA
Oui, bien sûr, moi c'est quelque chose que je soutiens de longue date. Je pense que le fait de dire que les citoyens sont égaux, sans distinction de sexe, devant la Constitution et devant le droit français c'est quelque chose d'extrêmement positif et qui correspond aux engagements du XIème siècle, de la même manière qu'inscrire l'environnement dans la Constitution également.

PATRICK COHEN
Est-ce que c'est symbolique ou est-ce que ça pourrait donner de la force à certains recours en justice ?

MARLENE SCHIAPPA
Alors les deux. D'abord c'est symbolique, mais moi je pense que l'égalité femmes-hommes c'est aussi un combat culturel donc on avance aussi avec des symboles, et ensuite j'ai eu l'occasion d'échanger avec le président du Conseil constitutionnel, Laurent FABIUS, à cet égard, et effectivement ça pourrait renforcer un certain nombre de dispositifs, je pense notamment à la parité ou à l'égalité femmes-hommes dans les élections, dans la représentation politique, entre autres, ou à l'égalité salariale et à d'autres textes législatifs de cet ordre.

PATRICK COHEN
Alors un dossier qui n'est pas de vous dans le symbole, mais dans le concret, vous avez peut-être vu le dossier de Une du journal Libération ce matin sur les congés parentaux. 1% des pères qui pourraient bénéficier d'un congé parental aujourd'hui le prend, 1% seulement. Pourquoi la France a-t-elle freiné des quatre fers pour empêcher l'adoption d'une directive européenne qui rémunérait un congé parental de quatre mois pour le père et de quatre mois pour la mère, Marlène SCHIAPPA ?

MARLENE SCHIAPPA
Alors, plusieurs choses : d'abord, on n'a pas freiné des quatre fers. La ministre du Travail, Muriel PENICAUD, qui portait la voix de la France à cet gard a dit simplement qu'il était inapplicable de prendre une décision au niveau d'une directive européenne et de l'imposer à plusieurs pays qui partent de situations différentes.

PATRICK COHEN
C'est ce qu'on appelle « freiner des quatre fers » !

MARLENE SCHIAPPA
Pas du tout !

PATRICK COHEN
Quand on dit « c'est inapplicable », on dit que …

MARLENE SCHIAPPA
C'est votre avis, je le respecte. Ce n'est pas le mien. On part d'une situation qui est très hétérogène. En Europe, vous n'avez pas deux pays qui ont la même situation en termes de congés parentaux et je pense qu'il faut bien distinguer. Là, on ne parle pas d'un congé paternité ; on parle d'un congé parental. Le congé parental en France depuis la précédente législature, il est obligatoirement partagé mais en tant que président du réseau « maman travaille », j'avais milité auprès du précédent gouvernement pour qu'il y ait une obligation de partage entre le père et la mère parce qu'en Suède, c'était le cas, et c'était efficace. Eh bien on s'est aperçu malheureusement et j'en suis la première à le déplorer que ce n'est pas efficace puisqu'on est passé de 96% des congés parentaux pris par les mères à 98% des congés parentaux pris par les maires.

PATRICK COHEN
Oui. Alors, qu'est-ce qu'il faut faire ?

MARLENE SCHIAPPA
On s'aperçoit que l'obligation en termes de politique familiale en France n'est pas efficace. On a plusieurs choses à faire. D'abord, moi je crois qu'il faut renforcer le congé paternité au-delà du congé parental. Actuellement, il est à 11 jours, 70% des pères. Moi, je pense qu'il est possible de l'améliorer, soit l'allonger, soit augmenter son indemnisation. C'est pour ça qu'on a commandé une mission à l'Inspection générale des Affaires sociales qui est en train de plancher sur différents scénarios pour que le gouvernement puisse l'améliorer de manière très positive. Ensuite, je pense qu'il faut mieux informer les pères sur leurs droits. Les pères, souvent, ils méconnaissent leurs droits au travail, beaucoup d'entre eux ne savent pas que l'employeur ne peut pas leur refuser le congé paternité, c'est dans la loi mais c'est important de leur dire. Donc nous, on travaille avec les CAF, les caisses d'allocations familiales pour que tous les jeunes pères reçoivent directement que l'information aille à eux et qu'ils puissent mieux se saisir de leurs droits, notamment en termes de congé paternité.

PATRICK COHEN
Question de Raphaël ENTHOVEN. Raphaël, c'est à vous.

RAPHAËL ENTHOVEN
Bonjour Marlène SCHIAPPA !

MARLENE SCHIAPPA
Bonjour !

RAPHAËL ENTHOVEN
A Strasbourg, désormais, il est interdit de fumer dans les parcs, c'est-à-dire que concrètement, on prive les fumeurs d'air libre et alors les mauvais esprits diraient que ça n'est pas l'hygiène mais l'hygiénisme qui gagne du terrain avec une mesure comme ça. Ma question est simple et s'adresse en vérité à la maman que vous êtes, si vous me le permettez : aimeriez-vous que vos filles grandissent dans un monde où il est absolument interdit de se nuire ou est-ce qu'à terme ce monde-là ne vous semble pas plus dangereux que le nôtre ?

MARLENE SCHIAPPA
Ça dépend, c'est très bonne question de bon matin ! Ça dépend d'où l'on part. Moi, je pense que la question c'est : est-ce qu'on parle de se nuire les uns les autres ou de se nuire à soi ?

RAPHAËL ENTHOVEN
Je pense à l'idée que l'Etat vous interdise de vous nuire à vous-même en fait, c'est-à-dire soit comme une nounou en vérité qui vous punisse quand vous vous faites du mal à vous-même ?

MARLENE SCHIAPPA
Je vois bien. Ça rejoint ce que je disais tout à l'heure en France quand on a des politiques publiques obligatoires en matière personnelle, que ce soit familial ou de santé personnelle il y a une forme d'effets backlash, c'est-à-dire une forme d'effet inverse. Là, je rentre de Francisco, le consul de France à San Francisco me disait qu'il y a eu tellement de promotion sur l'usage du préservatif que la communauté gay à San Francisco rejette maintenant l'usage du préservatif. C'est ce que me disait le consul et c'est exactement la même chose pour la cigarette. Quand on veut empêcher les gens de se nuire à eux-mêmes malgré eux, il peut y avoir un effet retour et un effet inverse.

RAPHAËL ENTHOVEN
Comme un …de liberté.

MARLENE SCHIAPPA
Exactement, c'est ce qu'on observe en tout cas, ce n'est pas un conseil que je donne, c'est une observation que l'on peut faire.

RAPHAËL ENTHOVEN
Est-ce que vous diriez que trop de prévention tue la prévention ?

MARLENE SCHIAPPA
Non, je dirais que c'est trop d'obligation peut-être tue la prévention et peut-être que la pédagogie est meilleure que l'obligation. Néanmoins dans les parcs à Strasbourg, je pense que l'idée, c'est de protéger aussi les enfants et je pense que là, un enfant est évidemment sacré et qu'il faut évidemment éviter de fumer au-dessus de ses enfants et pour cela, il faut faire aussi de la pédagogie mais passer aussi par l'obligation.

RAPHAËL ENTHOVEN
Ça, on est d'accord, ne pas fumer sur la tête des enfants, c'est certain !

MARLENE SCHIAPPA
C'est mieux !

PATRICK COHEN
Un petit quizz pour finir en guise de clin d'oeil, Marlène SCHIAPPA puisque vous avez cité MARX récemment à propos des aides sociales avant d'être reprise par votre père.

MARLENE SCHIAPPA
Je n'ai pas été reprise par mon père mon père y tient beaucoup, il m'a dit lui-même qu'il trouvait extrêmement patriarcal et machiste le traitement médiatique parce que mon père n'est pas quelqu'un qui donne des leçons, c'est quelqu'un qui débat et qui m'a élevée dans le débat. On peut être en désaccord, ce n'est parce que c'est mon père qu'il a raison et que j'ai tort !

PATRICK COHEN
Mais comme il vous a baigné dans les bons auteurs qui a écrit « dans la famille de l'homme est le bourgeois, la femme est le prolétariat » ?

MARLENE SCHIAPPA
Alors, c'est Karl MARX mais ça a été repris pas ENGELS et la première personne à l'avoir dite en réalité, c'est Jenny MARX mais c'est assez peu connu !

PATRICK COHEN
Et ça a été écrit par ENGELS.

MARLENE SCHIAPPA
Absolument, j'ai eu un débat avec Eric COQUEREL à l'Assemblée puisqu'il l'attribuait à Karl MARX, mais la première à l'avoir dit, c'est Jenny MARX. J'y tiens !

PATRICK COHEN
Merci Marlène SCHIAPPA. Vous avez réussi parfaitement ce quizz !

MARLENE SCHIAPPA
Merci à vous, chouette !

PATRICK COHEN
A la fois féministe et marxiste, merci à vous, secrétaire d'Etat à l'Egalité entre les hommes et les femmes, les femmes et les hommes, pardon !


Source : Service d'information du Gouvernement, le 28 juin 2018

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