Interview de Mme Nicole Belloubet, garde des sceaux, ministre de la justice, avec RTL le 4 juillet 2018, sur l'évasion par hélicoptère de la prison de Réau d'un détenu considéré comme dangereux. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Nicole Belloubet, garde des sceaux, ministre de la justice, avec RTL le 4 juillet 2018, sur l'évasion par hélicoptère de la prison de Réau d'un détenu considéré comme dangereux.

Personnalité, fonction : BELLOUBET Nicole, MARTICHOUX Elizabeth .

FRANCE. Garde des Sceaux, ministre de la justice;

ti :

ELIZABETH MARTICHOUX
Bonjour Madame la ministre.

NICOLE BELLOUBET
Bonjour.

ELIZABETH MARTICHOUX
Merci beaucoup d'être au micro de RTL ce matin, 3 jours après l'évasion de Redoine FAID. Première question, Nicole BELLOUBET, allez-vous démissionner ?

NICOLE BELLOUBET
Ah non, non, non, pas du tout, je pense que ce n'est vraiment pas le bon moment, nous sommes face à une situation qui est grave, je crois qu'une évasion hors normes, comme celle qui s'est produite, c'est un événement grave, il faut réagir non pas avec des postures, comme je peux l'entendre parfois, mais au contraire avec calme et avec fermeté, c'est ce que j'essaie de faire. Le calme, c'est la mission d'inspection qui a été lancée, la fermeté ce seront les réponses qui devront être prises, y compris, je l'ai dit, en termes de sanctions, si cela est nécessaire.

ELIZABETH MARTICHOUX
Voilà ce que disait vous, hier, Marine LE PEN sur RTL, hier matin.

MARINE LE PEN
C'est la ministre de la Justice qui est défaillante lorsque, elle est saisie par des responsables du système pénitentiaire qui lui disent « il faut d'urgence transférer ce détenu dangereux, d'urgence », et qu'elle répond « on le transférera au mois de septembre », donc c'est sa faute à elle.

ELIZABETH MARTICHOUX
Avez-vous été saisie, Madame la ministre, d'une demande de transfert d'urgence de Redoine FAID ces derniers mois ?

NICOLE BELLOUBET
Alors, il faut savoir que Redoine FAID, dans les 15 derniers mois, a été transféré à 7 reprises, ce n'était pas la première fois qu'il était à Réau, mais il a déjà fait l'objet de transfert, parce qu'il était jugé dans d'autres endroits, donc il a déjà été transféré. Cela étant dit, il y a effectivement eu une demande de transfèrement, qui a été transmise à l'Administration pénitentiaire…

ELIZABETH MARTICHOUX
A quelle date ?

NICOLE BELLOUBET
Alors écoutez, il y a quelques semaines, qui a été transmise à l'Administration pénitentiaire, et l'Administration pénitentiaire, après avoir fait des propositions, finalement, a précisé que ce transfèrement pourrait avoir lieu au mois de septembre. Il va de soi que je suis entièrement responsable de ce qui se passe dans mon administration, mais ce n'est pas moi, à titre personnel, qui prend ces décisions, nous avons plusieurs centaines de détenus particulièrement signalés, c'est-à-dire un régime particulier de détention, il est évident que ce n'est pas moi qui décide du régime de détention de chacun de ces détenus, je suis saisie à titre personnel…

ELIZABETH MARTICHOUX
Pour ce type de détenus dangereux, il compte dans les détenus dangereux, Redoine FAID…

NICOLE BELLOUBET
Absolument.

ELIZABETH MARTICHOUX
En cas de transfert vous n'êtes pas consultée ?

NICOLE BELLOUBET
Non, je suis saisie, ou consultée, quand il y a… vous savez, il y a plus de 300 détenus particulièrement signalés…

ELIZABETH MARTICHOUX
Quand est-ce que vous êtes consultée alors ?

NICOLE BELLOUBET
Je suis consultée dans des cas un peu exceptionnels, c'était le cas par exemple pour Salah ABDESLAM lorsqu'il a été jugé en Belgique, ou lorsqu'il a été opéré, là, évidemment, on me donne les éléments de la décision, mais évidemment pas dans des situations comme celle-ci.

ELIZABETH MARTICHOUX
Donc cette demande-là n'est jamais remontée jusqu'à vous, vous nous le confirmez ce matin.

NICOLE BELLOUBET
Ah non, jamais, je confirme.

ELIZABETH MARTICHOUX
Vous nous confirmez aussi qu'il y a eu des échanges de courriers, de courriels, de l'Administration pénitentiaire, ou plutôt de la Direction régionale d'Ile-de-France, qui demandaient le transfert, et l'Administration pénitentiaire a dit « non, en septembre » ?

NICOLE BELLOUBET
C'est ce que la mission d'inspection, que j'ai lancée, devra étudier, est-ce que ces réponses étaient pertinentes, est-ce qu'elles étaient adaptées à la situation qui était posée. Je rappelle que nous avons une obligation, pour les détenus particulièrement signalés, de ne pas les laisser trop longtemps au même endroit, et donc il faudra voir…

ELIZABETH MARTICHOUX
Tous les 4 mois normalement, c'est ça la rotation en moyenne ?

NICOLE BELLOUBET
Oui, 3, 4 mois, peut-être est-ce trop long, c'est un point sur lequel il faudra travailler.

ELIZABETH MARTICHOUX
C'est une des leçons que vous tirerez de cette évasion, une fois que vous aurez le résultat de l'enquête.

NICOLE BELLOUBET
Sans doute.

ELIZABETH MARTICHOUX
Est-ce que les personnels ont évoqué devant vous, ou est-ce que vous avez eu connaissance, d'un dossier d'indices de préparation d'une évasion par Redoine FAID ? On lit çà et là qu'un rapport avait listé un certain nombre d'indices remarqués par les agents pénitentiaires, laissant penser qu'il préparait sa cavale.

NICOLE BELLOUBET
Alors, les personnels pénitentiaires sont évidemment au plus près des détenus et ce sont eux qui peuvent au mieux nous donner les informations nécessaires. Je rappelle également que l'Administration pénitentiaire a mis en place un service de renseignements pénitentiaires, qui est plutôt performant, et qui est également très précieux pour obtenir des informations. Sur cette situation précise, là encore, l'enquête que j'ai demandée nous dira exactement ce qu'il en est, il va de soi que Redoine FAID était en permanence en train de préparer une évasion, et c'est la raison pour laquelle il était extrêmement suivi, extrêmement encadré.

ELIZABETH MARTICHOUX
Il n'était pas à l'isolement, Madame la ministre, il était DPS, comme vous l'avez rappelé hier à l'Assemblée.

NICOLE BELLOUBET
Détenu Particulièrement Signalé.

ELIZABETH MARTICHOUX
Voilà, donc ce n'est pas à l'isolement.

NICOLE BELLOUBET
Il était placé dans un quartier d'isolement…

ELIZABETH MARTICHOUX
Mais pas isolé pour autant.

NICOLE BELLOUBET
Et tous ses déplacements s'effectuaient avec ceux personnes, un gradé, un surveillant, il ne croisait jamais personne au cours de ses déplacements, donc nous avions des mesures de sécurité qui étaient importantes.

ELIZABETH MARTICHOUX
Jamais aucun détenu croisé physiquement au cours de ses déplacements ?

NICOLE BELLOUBET
Non, il était tout le temps accompagné et, évidemment, lorsqu'il se déplaçait par exemple au parloir, des mesures étaient prises pour qu'il ne croise pas d'autres personnes.

ELIZABETH MARTICHOUX
Donc, vous nous dites il préparait…

NICOLE BELLOUBET
Comme on peut le supposer.

ELIZABETH MARTICHOUX
Non, mais on peut le supposer, est-ce qu'il y a eu des indices, encore une fois ?

NICOLE BELLOUBET
Alors, la mission d'inspection me le dira et je prendrais toutes les mesures nécessaires, toutes les conséquences seront tirées de cela.

ELIZABETH MARTICHOUX
Ce n'est pas une des choses que les personnels ont pu vous dire dimanche lorsque vous êtes allé à Réau ?

NICOLE BELLOUBET
Non, ce n'est pas ce qu'ils m'ont dit. Dimanche, lorsque je suis allée à Réau, j'ai été… d'abord je suis allée voir les lieux, parce que pour bien comprendre une situation il faut connaître les lieux, ensuite j'ai rencontré les personnels qui avaient vécu cet événement….

ELIZABETH MARTICHOUX
Ils sont combien, à peu près ?

NICOLE BELLOUBET
Ils étaient, je dirais une petite dizaine…

ELIZABETH MARTICHOUX
Ceux qui ont vu.

NICOLE BELLOUBET
Ceux qui ont vu, ils étaient une petite dizaine, nous avons donc parlé de ce qu'ils ont vu, parlé de ce qu'ils ont ressenti, et puis j'ai également travaillé avec la direction de l'établissement.

ELIZABETH MARTICHOUX
Est-ce qu'un téléphone a été retrouvé dans sa cellule ?

NICOLE BELLOUBET
Absolument pas.

ELIZABETH MARTICHOUX
Jamais ?

NICOLE BELLOUBET
Non, jamais.

ELIZABETH MARTICHOUX
Depuis qu'il est revenu à Réau, jamais ?

NICOLE BELLOUBET
Jamais. Mais, Madame MARTICHOUX, un Détenu Particulièrement Signalé est également quelqu'un qui est fouillé régulièrement, sa cellule est fouillée régulièrement, donc…

ELIZABETH MARTICHOUX
Et alors il communique comment, il prépare comment sa cavale ?

NICOLE BELLOUBET
C'est ce que va nous dire l'inspection.

ELIZABETH MARTICHOUX
Non, parce qu'on est un peu, excusez-moi l'expression, on est un peu chez les fous. Les téléphones portables sont interdits en cellule, dites-nous, il ne peut pas en avoir etc., des téléphones portables ont filmé l'hélicoptère de la cavale, dans une cellule, un détenu a filmé. « Nous sommes dans une prison », avez-vous répété hier devant la représentation nationale, « particulièrement surveillée. » Des détenus ont filmé l'hélicoptère et ils ont diffusé le film. Ce n'est pas un défi à vous-même qui est lancé là ?

NICOLE BELLOUBET
Mais, vous savez très bien que cette question des téléphones portables est une question qui pour nous est majeure, c'est la raison pour laquelle notre ministère a installé un nouveau marché qui va permettre un brouillage total dans les établissements…

ELIZABETH MARTICHOUX
Quand ?

NICOLE BELLOUBET
Là, à partir du mois d'octobre ; nous avons passé un nouveau marché pour précisément interdire des communications de cette nature-là. En tout cas, sur Redoine FAID, je le redis, rien n'a jamais été trouvé, et c'est quelqu'un qui était fouillé régulièrement, comme les DPS.

ELIZABETH MARTICHOUX
C'est encore plus extravagant. A-t-il pu être aidé en interne, Madame la ministre ?

NICOLE BELLOUBET
L'enquête le dira. Au moment où je vous parle…

ELIZABETH MARTICHOUX
On ne l'exclue pas, vous ne l'excluez pas ?

NICOLE BELLOUBET
Je n'exclue rien, et je veux avoir des réponses rapides, et une fois que j'aurai ces réponses, je prendrai les mesures qui s'imposent.

ELIZABETH MARTICHOUX
Y a-t-il un problème d'effectifs ?

NICOLE BELLOUBET
Absolument pas.

ELIZABETH MARTICHOUX
Les syndicats l'ont signalé.

NICOLE BELLOUBET
Absolument pas, Réau est en effectifs tout à fait satisfaisants, puisque je crois qu'il y a une norme à un peu plus de 300, elle est parfaitement remplie, je crois qu'il y a plus de 100 % d'effectifs actuellement, au moment où je vous parle, à Réau.

ELIZABETH MARTICHOUX
Vous voulez dire, il y a 600 prisonniers…

NICOLE BELLOUBET
Oui.

ELIZABETH MARTICHOUX
650 détenus exactement à Réau.

NICOLE BELLOUBET
Il y a 650 détenus, 657 très précisément, et il y a plus de 300 personnels, 330 qui sont actuellement sur place.

ELIZABETH MARTICHOUX
Et pas 250, comme l'a dit Force Ouvrière ?

NICOLE BELLOUBET
Non.

ELIZABETH MARTICHOUX
Certains aussi, syndicalistes, dénoncent des suppressions de postes au sein des brigades chargées de surveiller les parloirs, c'est vrai ?

NICOLE BELLOUBET
Ecoutez, je ne le crois pas…

ELIZABETH MARTICHOUX
Vous n'en n'êtes pas sûre ?

NICOLE BELLOUBET
Non. Alors, à partir du moment où nous avons tous les effectifs en place, je ne vois pas pourquoi il y aurait des suppressions de postes dans cet endroit-là.

ELIZABETH MARTICHOUX
Pas de filin sur la cour, on a bien compris que cette cour n'accueillait jamais de détenus, donc il a été déduit qu'il ne fallait pas de filin…

NICOLE BELLOUBET
Elle accueille des détenus de passage, ceux qui rentrent et qui sortent…

ELIZABETH MARTICHOUX
Mais pas de promenades, vous voulez dire.

NICOLE BELLOUBET
Non, pas du tout, elle accueille des détenus qui rentrent et qui sortent dans l'établissement et qui sont donc toujours accompagnés, c'est la raison pour laquelle, a postériori, on reconstruit toujours l'histoire, donc la question qui va se poser à nous maintenant c'est de savoir si, y compris dans les cours d'honneur, nous devons mettre en place des filins. Si c'est une nécessité, évidemment ne le ferons, je rappelle toutefois qu'il y a déjà eu des évasions, par hélicoptère, dans des endroits où il y avait des filins.

ELIZABETH MARTICHOUX
Oui, les filins n'empêchent pas les évasions par hélicoptère.

NICOLE BELLOUBET
Non.

ELIZABETH MARTICHOUX
D'ailleurs Jean-Alphonse RICHARD nous apprenait hier matin sur RTL que la France détenait le record du monde des évasions pas hélicoptère.

NICOLE BELLOUBET
Oui, mais enfin ce ne doit pas être, tout de même, un record très élevé, ce record du monde, puisque je vous rappelle que, en 2017, il y a eu 9 évasions de centres de détention…

ELIZABETH MARTICHOUX
C'est toujours trop pour vous…

NICOLE BELLOUBET
Mais c'est toujours trop, mais 9 sur 70.000 détenus, il faut aussi mesurer la réalité des chiffres. Aucune de ces évasions n'est acceptable, mais il faut avoir la réalité des chiffres.

ELIZABETH MARTICHOUX
La réalité c'est aussi que des drones ont survolé, semble-t-il, vous l'avez évoqué vous-même, très vite…

NICOLE BELLOUBET
Absolument.

ELIZABETH MARTICHOUX
Des drones qui livrent d'ailleurs d'éventuelles marchandises, au-dessus des prisons, et qui peuvent photographier, filmer, est-ce acceptable, quelle est la parade ?

NICOLE BELLOUBET
Non, ce n'est pas acceptable.

ELIZABETH MARTICHOUX
Quelle est la parade ?

NICOLE BELLOUBET
Là encore, nous venons de passer un marché pour empêcher le survol des drones, donc ce n'est pas encore mis en application, mais nous avons pris les mesures nécessaires, avant cet incident, puisque c'est un phénomène dont nous pensons qu'il faut absolument l'éviter.

ELIZABETH MARTICHOUX
Il y a d'autres dysfonctionnements qui nous paraissent, si vous voulez, curieux, défaillances peut-être, comme vous l'avez dit vous-même lundi matin, toutes les prisons françaises doivent théoriquement être floutée sur Google Earth, c'est le service fourni par le géant américain, or sur Google Earth les images, vues du ciel de Réau, n'étaient pas floutées.

NICOLE BELLOUBET
Oui, eh bien si cela est avéré, il faut absolument éviter cela. Donc, là encore, ça fera partie des considérations générales que je tirerai de la mission d'inspection. Je dis bien, pour moi cette inspection, dont je vais avoir les résultats très vite.

ELIZABETH MARTICHOUX
C'est-à-dire ?

NICOLE BELLOUBET
J'avais demandé dans le mois, je pense que d'ici le 14 juillet j'aurai les éléments nécessaires. J'en tirerai deux types de conséquences, à la fois une ré-interrogation générale sur l'ensemble de nos pratiques, par exemple la question des filins dans les cours d'honneur, et des conséquences singulières, s'il y a eu des défaillances humaines.

ELIZABETH MARTICHOUX
Pour vous, cette évasion c'est un fait divers, c'est un risque consubstantiel, je dirais, à la prison, tant qu'il y aura des détenus il y aura des évasions, ou est-ce que c'est un événement grave, révélateur de défaillances qu'il faut identifier ?

NICOLE BELLOUBET
Je crois que ça a été mon premier mot, c'est un événement grave. De cet événement grave il faut, je le redis ici, le traiter avec calme et détermination.

ELIZABETH MARTICHOUX
Merci beaucoup Nicole BELLOUBET d'avoir été ce matin sur RTL.

NICOLE BELLOUBET
Merci à vous.

JEROME CHAPUIS
Merci à toutes les deux. D'un mot Madame la ministre, émeutes cette nuit à Nantes, un mort, avez-vous des éléments sur ce tir de policier, sur les premiers éléments de l'enquête ?

NICOLE BELLOUBET
Non, je n'ai pas d'éléments. Je rappelle ici que le Parquet a été saisi, donc il y a une enquête judiciaire d'une part, et que le Parquet a d'autre part saisi l'Inspection générale de la Police nationale pour que toute la lumière soit faite, dans la plus totale transparence, et évidemment j'appelle absolument au calme puisque l'Etat de droit sera pleinement respecté.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 12 juillet 2018

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