Déclaration de M. Gérard Collomb, ministre de l'intérieur, sur la lutte contre l'antisémitisme, à Marseille le 5 juillet 2018. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Gérard Collomb, ministre de l'intérieur, sur la lutte contre l'antisémitisme, à Marseille le 5 juillet 2018.

Personnalité, fonction : COLLOMB Gérard.

FRANCE. Ministre de l'intérieur

Circonstances : Dîner du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France Marseille-Provence (CRIF), à Marseille le 5 juillet 2018

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Monsieur le Préfet de région,
Monsieur le Préfet de police,
Monsieur le Préfet, Délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT,
Monsieur le Maire, Président de la métropole Aix-Marseille-Provence,
Mesdames et Messieurs les parlementaires,
Monsieur le Président du Conseil régional,
Madame la Présidente du Conseil départemental,
Madame la Consule générale d'Israël,
Monsieur le Président du Conseil représentatif des institutions juives de France,
Monsieur le Président du CRIF Marseille-Provence, cher Bruno BENJAMIN,
Monseigneur, archevêque de Marseille
Monsieur le Président du Conseil régional du culte musulman,
Madame la Présidente du Conseil de coordination des Arméniens de France pour le Sud
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,


Je voudrais commencer ce discours par rendre hommage à Claude LANZMANN, décédé aujourd'hui.

Chacun évidemment à l'esprit sa plus grande oeuvre Shoah, un film de 9 heures qui, sans aucune image d'archive, réussit le tour de force, de dire l'indicible, et a permis de sensibiliser des générations entières à l'image du génocide.

Mais c'est toute l'existence de Claude LANZMANN qui fut marquée du sceau de l'exceptionnel lui qui, dès 18 ans s'engagea dans la Résistance, lui qui tout au long de sa vie ne cessa jamais de combattre l'ignorance, l'obscurantisme, de lutter contre l'antisémitisme.

La communauté juive perd aujourd'hui un de plus éminents représentants. Mais c'est toute la France qui est en deuil, orpheline d'un artiste engagé, qui, par l'écriture, par le cinéma, par la culture, porta si haut les valeurs de notre République.


Mesdames et Messieurs,

Je suis heureux de participer ce soir à ce dîner du CRIF Marseille – Provence.

Il y a quelques mois, déjà, j'aurais souhaité y participer mais le Président réunissait au même moment l'ensemble du corps préfectoral à l'Élysée et je me devais donc d'y assister.

C'était ma collègue Jacqueline GOURAULT qui était venue me remplacer.

Aujourd'hui, je suis parmi vous même si je resterai moins longtemps que je ne l'aurais souhaité en fin de soirée. Nous avons en effet, chaque mercredi, de bonne heure, une réunion du Conseil de Défense et de Sécurité nationale, précédant le Conseil des Ministres.

Mais cette semaine, le Président se trouvant en Afrique pour évoquer avec ses homologues de l'Union africaine, le développement de ce continent, la lutte contre les mouvements terroristes et les trafics d'êtres humains qui ont ces dernières années causé tant de morts, le conseil a été reporté à demain matin : je devrai donc vous quitter un peu plus tôt, ce dont je m'excuse par avance.

Mais pour rien au monde je n'aurais voulu renoncer à honorer votre invitation d'aujourd'hui, renoncer à partager ce dîner avec vous.

Je ne concevais pas en effet de passer une journée ici, à Marseille, dans cette Cité dont Monsieur le Maire j'affectionne les paysages, la culture, la chaleur humaine sans pouvoir échanger avec vous toutes et tous, membres du CRIF Marseille-Provence.

Non pas seulement parce que vous représentez, la deuxième communauté juive de France, et même la troisième d'Europe après Londres et Paris, mais parce qu'on ne peut comprendre dans ses profondeurs l'identité de cette ville sans approcher l'Histoire unique qui lie les Juifs, Marseille et la Provence.

Je ne vais pas ici retracer l'ensemble de cette Histoire.

Mais tout de même : quelles belles pages ont écrit ici les Juifs dont la présence est attestée par le chroniqueur Grégoire de Tours depuis le VIe siècle.

On ne sait pas assez que c'est à la remarquable école intellectuelle juive installé ici au haut moyen-âge (notamment à Samuel de Marseille) que l'on doit la traduction des commentaires de l'Ethique à Nicomaque d'Aristote, de la République de Platon que l'on doit finalement la transmission de cette pensée philosophique grecque qui allait inspirer quelques décennies plus tard le grand mouvement d'une Renaissance européenne, fondatrice de ces valeurs humanistes que tous ensemble ici nous partageons.

Cette belle période se prolongea encore avec la protection des seigneurs angevins qui administraient alors la Provence et jusqu'à la fin du Moyen-Âge l'on vit les Juifs de Marseille être les artisans majeurs de l'ouverture au monde de toute cette région, eux qui étaient les premiers acteurs de ces routes commerciales qui se développaient vers Constantinople, Alexandrie et bien sûr Jérusalem.

Ces temps heureux cessèrent hélas quand Louis XII prit en 1501 un décret d'expulsion des Juifs du Royaume de France, et la communauté juive de Marseille qui représentait alors près de 10% de sa population ne dut son salut qu'à la protection du Saint-Siège dans le comtat Venaissin où elle put reprendre son essor et son développement. Elle y resta longtemps.

Et la communauté juive ne devait vraiment revenir ici à Marseille qu'au lendemain de la Révolution, quand, en 1791, fut publié le décret d'émancipation des Juifs de France.

La communauté juive se renforça encore quand à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, les pogroms qui sévissaient dans l'Est de l'Europe poussèrent des milliers de Juifs à se réfugier dans une France devenue pour eux terre de liberté.

Terre de liberté, la France n'allait pourtant pas le rester quand, vaincue par les armées nazies, elle vit un Gouvernement de capitulation rompre avec la République et s'engager dans la voie d'une collaboration honteuse.

Certaines grandes personnalités comme Hannah ARENDT, Claude LÉVI-STRAUSS, ou le peintre Marc CHAGALL, purent certes à partir de Marseille, où elles avaient trouvé les solidarités nécessaires, échapper à l'enfer et gagner les États-Unis.

Mais pour la majorité de votre communauté, ce furent les moments du plus grand malheur qui culminèrent avec cette sombre nuit du 21 juillet 1943 durant laquelle 1600 appartements du Vieux Port furent fouillés et 2000 juifs déportés vers les camps de la mort, avec la collaboration du régime vichyste.

Ces moments tragiques vécus sur le continent sont dans la mémoire de chacune et chacun d'entre vous, même si pour beaucoup ici, vous avez pu être marqués par d'autres déchirements, ceux de l'abandon d'une Algérie que vous aimiez profondément et où vous aviez vos racines.

C'est cette longue histoire-là, faite de bonheur et de douleurs, qui unit Marseille à la communauté juive.

Marseille ne serait donc pas vraiment Marseille si vous n'aviez pas été là, si vous n'étiez pas là.

Oui, la Provence ne serait pas la Provence sans l'apport exceptionnel des Juifs qui, dans leur grande diversité, y ont apporté leur talent, leur créativité, leur savoir-faire.

Inversement, le judaïsme français ne serait pas ce qu'il est s'il n'avait été nourri des siècles durant par l'apport des Juifs provençaux.


Mesdames et Messieurs,

Si j'ai rappelé cette histoire et en particulier les moments tragiques qu'ont connu les juifs de France, c'est pour que le pire ne survienne pas à nouveau. Oui, il faut répéter inlassablement ce qu'ont connu de tragédies les juifs de France, rappeler indéfiniment ce qu'a été la Shoah, 6 millions de morts dont 1,5 millions d'enfants.

Oui le rappel du passé est seul à même d'éclairer l'avenir car pour reprendre une formule de Simone VEIL, à qui la République a offert la plus belle des reconnaissances dimanche dernier, je suis comme Ministre de l'Intérieur, totalement persuadé qu'« il faut raconter, raconter sans cesse pour que l'on sache et qu'ainsi une telle tragédie ne puisse se reproduire ».

Il le faut d'autant plus que comme l'a rappelé récemment le Président de la République, des « vents mauvais » soufflent aujourd'hui sur l'Europe, comme sur la France.

Et l'on peut entrevoir hélas la manière dont les tragédies du passé pourraient se répéter si nous demeurions inactifs.

Ces vents mauvais, ce sont les populismes qui prospèrent dans bien des pays européens bien sûr, mais aussi au sein-même de notre Nation.

Vent mauvais de l'antisémitisme ordinaire mais aussi vent mauvais porté par les discours haineux de l'islamisme radical.

Et je souhaite que la France entière puisse y faire front dans toutes ses composantes car face au danger qui menace, il ne peut y avoir de faux-fuyants. C'est pourquoi je condamne naturellement les paroles de l'imam de la grande mosquée d'Empalot, à Toulouse, qui ne peuvent avoir leur place dans notre République.

Car ce sont ces vents mauvais qui sont à l'origine – et le Président KHALIFAT l'a souligné – de la recrudescence des actes antisémites.

Ils ont augmenté tout au long de l'année 2017 et ils continuent, hélas, à se multiplier depuis le début de l'année, en particulier dans la région de Marseille.

Et les années que nous venons de vivre ont été terribles pour toute la communauté juive.

Comment oublier en effet ce qui s'est passé au cours des dernières années ?

Janvier 2006, Ilan Halimi, torturé à mort parce qu'il était juif.

Mars 2012, 4 personnes dont trois enfants tués devant l'école Ozar-Hatorah à Toulouse parce qu'ils étaient juifs.

Janvier 2015, 4 personnes tuées dans l'attentat de l'Hyper Casher parce qu'ils étaient juifs.

4 avril 2017, Sarah HALIMI, sauvagement tuée parce qu'elle était juive.

Et enfin dernièrement, Mireille KNOLL, cette femme de 86 ans, au coeur si généreux, rescapée de la Shoah, lâchement assassinée parce qu'elle était juive.

Oui, en France, au XXIe siècle, des Juifs sont assassinés parce qu'ils sont Juifs.

Et cela la République ne saurait l'accepter.

La communauté juive a le droit, comme tous nos concitoyens, à vivre en paix et en sécurité.

S'attaquer à la communauté juive, c'est donc s'attaquer à la France.

S'en prendre à la communauté juive, c'est rompre avec les valeurs qui fondent notre communauté nationale. Ces valeurs de Liberté, d'Égalité et Fraternité qui ont inspiré et continuent à inspirer tant de peuples à travers le monde.

Si je tenais à être présent aujourd'hui, c'est donc aussi pour vous assurer du soutien inconditionnel de l'Etat, pour vous dire que tout sera mis en oeuvre à la fois pour assurer votre sécurité et pour éradiquer l'antisémitisme sous quelque forme qu'il se présente.


Oui nous devons à la communauté juive une protection de tous les instants.

Oui, à chaque fois qu'un Juif craint pour son intégrité physique, se sent en insécurité, c'est toute la République qui doit penser qu'elle se trouve en échec.

C'est pourquoi, je veux vous assurer que l'ensemble de nos policiers, de nos gendarmes, de nos militaires de l'opération Sentinelle, tous ceux que j'ai vu ce matin et à qui je veux rendre hommage sont pleinement mobilisés pour assurer votre sécurité et celle des lieux où la communauté se réunit.

Les synagogues bien sûr – il en existe une quinzaine ici, à Marseille.

Mais aussi les écoles, les crèches, parce qu'il est intolérable qu'un père ou une mère éprouve de l'angoisse en y amenant ses enfants le matin.

Pour cette raison, les crédits destinés à la sécurisation des lieux communautaires seront pérennisés tout au long du quinquennat.

Nos forces de l'ordre, l'ensemble des services de l'État seront également mobilisés pour poursuivre plus efficacement encore les auteurs d'infractions antisémites.

Le Premier ministre avait annoncé en mars dernier que des formations spécifiques seraient dispensées aux policiers, aux gendarmes, mais aussi aux représentants de l'autorité judiciaire, pour mieux caractériser les actes antisémites.

Et bien je veux ce soir vous annoncer que Marseille a été choisie comme la première ville où sera mis en place un réseau d'enquêteurs et de magistrats spécifiquement formés à la lutte contre la haine et toutes les formes d'antisémitisme.

L'objectif est d'aider les forces de l'ordre et les magistrats à mieux identifier et à mieux faire ressortir dans les déclarations d'une victime, les éléments factuels, de nature à objectiver la circonstance aggravante de racisme ou d'antisémitisme.

Pour cela, des procès-verbaux type seront créés, des canevas d'audition proposés et les personnels concernés bénéficieront d'une formation dédiée, qui commencera au moins du septembre par une journée sur le site mémoriel du Camps des Milles.

Au-delà du symbole, ce sera là une avancée majeure pour garantir une meilleure effectivité de la réponse pénale. Deuxième réforme pour mieux combattre l'antisémitisme : l'ouverture d'un dispositif de pré-plaintes en ligne pour les infractions à caractère discriminatoire.

Vous savez qu'un de nos problèmes fondamentaux est que les victimes d'actes antisémites renoncent trop souvent à porter plainte. Et que si nous avons recensé, en 2017, 311 actes antisémites, ils sont sans doute, en réalité, beaucoup plus nombreux.

Un de nos défis est donc de libérer la parole des victimes.

C'est pourquoi, face à un poison qui menace l'intégrité-même de notre société, son unité, le Gouvernement a décidé d'ouvrir ce dispositif qui sera opérationnel dès ce soir.

Concrètement, il permettra à une personne touchée par un acte antisémite de décrire les circonstances de son agression et de donner des indications qui pourront amener à identifier l'auteur des faits incriminés.

Cela permettra de commencer l'enquête et ce n'est qu'ensuite que la personne se verra proposer un rendez-vous avec un agent formé, pour valider sa plainte.

Pour les victimes, il s'agira là d'un réel progrès qui permettra d'aller vers la plainte là où, trop souvent, elles ont à tendance à garder pour elles l'agression dont elles ont été victime, n'osant pas rendre celle-ci publique, et parfois tout simplement par peur de représailles.

Pour les forces de l'ordre, ce sera un outil précieux de renseignement qui aura pour effet de faciliter la poursuite des auteurs des actes visés. Si des propos antisémites ont été diffusés sur les réseaux sociaux, cela permettra aussi d'intervenir auprès des opérateurs pour qu'ils soient immédiatement retirés.

Non, nous ne voulons rien laisser passer ! Tel est le message que doivent entendre toutes celles et ceux qui répandent la haine des Juifs que ce soit dans l'espace public comme sur les réseaux sociaux.

Cela vaut pour toutes les formes d'antisémitisme et il en est qui se cachent derrière le masque de l'antisionisme.

Vous m'avez interpellé, Monsieur le Président du CRIF Marseille-Provence, sur le collectif BDS (Boycott Désinvestissement Sanctions), qui organise des manifestations d'appel au boycott de l'Etat d'Israël.

Je rappelle qu'on ne saurait appeler en France au boycott des produits de l'État d'Israël, que c'est là un acte illégal et qui doit être traité comme tel.


Mesdames et Messieurs,

Le combat contre l'antisémitisme est chaque jour celui de nos policiers et de nos gendarmes mais le mener jusqu'au bout suppose une action en profondeur qui doit aussi mobiliser l'arme des mots, de l'éducation et de la culture. Car c'est comme cela qu'on peut faire reculer des idéologies toujours haineuses, souvent complotistes, parfois négationnistes qui constituent, on le sait bien, le terreau de toutes les violences.

C'est cette action que le plan interministériel de lutte contre le racisme et l'antisémitisme présenté le 19 mars dernier par le Premier ministre et appliqué par le Préfet Frédéric POTHIER vise à mettre en oeuvre.

C'est cette action que veut mener mon collègue Jean-Michel BLANQUER en renforçant l'enseignement de l'Histoire, en encourageant les enseignants à amener leurs élèves sur les lieux de mémoire, en aiguisant leur esprit critique pour mieux leur permettre de distinguer les sources fiables des fake-news.

Mener le combat contre l'antisémitisme, c'est aussi l'élargir à la société civile, c'est donner à voir, comme vous le faites ici, à Marseille, avec le Centre Edmond FLEG, comme cela est fait au niveau national avec le Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme, l'extraordinaire apport des grandes figures de confession juive à la culture française.

J'ai évoqué Simone VEIL. Comment ne pas redire ici combien, par son engagement pour l'Europe, pour le droit des femmes, elle est un des plus beaux symboles des valeurs françaises ?

Elle repose désormais au Panthéon dans le caveau de René CASSIN. Comment ne pas rappeler ici que cet homme d'Etat, de confession juive, a été le rédacteur de Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, ce qui lui valut d'obtenir le Prix Nobel de la Paix ?

C'est tout cela, le judaïsme français !

Des femmes et des hommes qui n'ont jamais cessé d'affirmer leur judéité, leur identité, mais en mettant leur parcours, leur talent, leur histoire, au service de ce qui a construit depuis l'époque des Lumières la spécificité de la France : cette aspiration à l'universel qui fait que notre pays est respecté de tous les peuples du monde, qu'il rayonne par-delà les continents.


Mesdames et Messieurs,

C'est Emmanuel LEVINAS qui écrivait « il faut une lumière pour voir lumière ».

Au moment où L'Europe, la France vivent des temps difficiles.

Au moment où, à Marseille, les relations entre les différentes communautés autrefois marquées du sceau de l'apaisement, semblent quelque fois plus difficiles.

Nous devons puiser dans la part lumineuse de l'histoire des Juifs de Provence, du judaïsme français, pour renouer avec un humanisme qui a toujours été au coeur de l'identité de la France, qui a toujours constitué le meilleur de notre République.


Vive Marseille !
Vive la Provence !
Vivent les Juifs de France !
Vive la République !
Et vive la France


source https://www.interieur.gouv.fr, le 13 juillet 2018

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