Interview de M. Nicolas Hulot, ministre de la transition écologique et solidaire, avec France Inter le 28 août 2018, sur l'annonce de sa démission du gouvernement et sur les défis environnementaux. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Nicolas Hulot, ministre de la transition écologique et solidaire, avec France Inter le 28 août 2018, sur l'annonce de sa démission du gouvernement et sur les défis environnementaux.

Personnalité, fonction : HULOT Nicolas, DEMORAND Nicolas, SALAME Léa.

FRANCE. Ministre de la transition écologique et solidaire; ;

ti :

NICOLAS DEMORAND
Et avec Léa SALAME, nous recevons ce matin, dans « Le Grand entretien », le ministre de la Transition écologique et solidaire. Intervenez, vous êtes déjà extrêmement nombreux au standard : 01.45.24.7000. Utilisez, si vous préférez, les réseaux sociaux ou l'application « France inter. » Bonjour Nicolas HULOT.

NICOLAS HULOT
Bonjour.

NICOLAS DEMORAND
Incendies un peu partout dans le monde, Grèce, Suède, Etats-Unis, inondations suivies de canicules au Japon, record de températures en France, j'arrte la liste des événements majeurs de l'été. C'est la bande annonce de ce qui nous attend ont dit les scientifiques, sur le sujet, tout a été dit, tous les grands mots ont été employés, mais le film catastrophe est là, sous nos yeux, on est en train d'y assister. Est-ce que vous pouvez m'expliquer pourquoi rationnellement, ce n'est pas la mobilisation générale contre ces phénomènes, et pour le climat ?

NICOLAS HULOT
J'aurai une réponse qui est très brève, non.

NICOLAS DEMORAND
C‘est impossible à expliquer ?

NICOLAS HULOT
Je ne comprends pas. Je ne comprends pas que nous assistions globalement, les uns et les autres, à la gestation d'une tragédie bien annoncée, dans une forme d'indifférence. La planète est en train de devenir une étuve, nos ressources naturelles s'épuisent, la biodiversité fond comme la neige au soleil, et ça n'est pas toujours appréhendé comme un enjeu prioritaire. Et surtout, pour être très sincère, mais ce que je dis vaut pour la communauté internationale, on s'évertue à entretenir, voire à réanimer un modèle économique marchand qui est la cause de tous ces désordres. Donc la réponse à votre question, non, je ne comprends pas comment après la conférence de Paris, après un diagnostic imparable, qui ne cesse de se préciser et de s'aggraver de jour en jour, ce sujet est toujours relégué dans les dernières priorités.

LEA SALAME
Il y a l'apathie de la communauté internationale, Nicolas HULOT, et puis, il y a le Gouvernement auquel vous appartenez, dimanche dernier, Edouard PHILIPPE a donné, dans une grande interview au Journal du Dimanche, les grandes lignes budgétaires à venir, pas un mot sur l'écologie dans toute son interview. Est-ce que vous avez le sentiment après une année, disons ambivalente quant à l'urgence écologique, que la détermination est plus grande pour cet an 2 de la Macronie ou ce sera encore… on en restera encore aux belles paroles ?

NICOLAS HULOT
Il n'y a pas que les belles paroles, il y a quand même de l'action, il y a eu de l'action dans l'année, et contrairement à ce qu'on dit, la France en fait plus que beaucoup de pays, ne me faites pas dire qu'elle en fait assez, elle n'en fait pas assez, l'Europe n'en fait pas assez, le monde n'en fait pas assez.

LEA SALAME
Est-ce que vous avez sursauté en voyant que sur trois pages d'interview, il n'y a pas un mot sur l'écologie d'Edouard PHILIPPE ?

NICOLAS HULOT
Je n'ai pas sursauté, parce que c'est coutumier, et que la pression du court terme sur les dirigeants, sur le Premier ministre, est si forte qu'elle préempte les enjeux de moyen ou de long terme. C'est la vérité. Parce que sur le bureau d'un Premier ministre, il y a des exigences sociales, des exigences humanitaires, j'allais dire, qui, légitimement, relèguent toujours sur le côté les enjeux du long terme, qui prennent notre société de court. Parce que c‘est une telle remise en cause, et on reste toujours avec cette illusion que l'enjeu écologique, et derrière ce mot, il porte même sa contradiction tant il paraît réducteur, c'est un enjeu culturel, sociétal, civilisationnel, et on ne s'est pas du tout mis en ordre de marche pour l'aborder comme cela, moi, je demeure dans ce Gouvernement à la manoeuvre d'une transition sociétale et culturelle, mais je suis tout seul à la manoeuvre…

LEA SALAME
Vous êtes tout seul à la manoeuvre ?

NICOLAS DEMORAND
Tout seul, oui…

NICOLAS HULOT
Oui, je suis tout seul à la manoeuvre…

LEA SALAME
Vous êtes tout seul dans ce Gouvernement…

NICOLAS HULOT
Ecoutez, il faut se dire les choses franchement, le Premier ministre, le président de la République ont été pendant ces quatorze mois à mon égard d'une affection, d'une loyauté et d'une fidélité absolues, mais au quotidien, qui j'ai pour me défendre, est-ce que j'ai une société structurée, qui descend dans la rue pour défendre la biodiversité ? Est-ce que j'ai une formation politique ? Est-ce que j'ai une union nationale sur un enjeu qui concerne l'avenir de l'humanité et de nos propres enfants ? Est-ce que les grandes formations politiques et l'opposition sont capables à un moment ou à un autre de se hisser au-dessus de la mêlée pour se rejoindre sur l'essentiel ? Est-ce que la responsabilité, c'est simplement la responsabilité du Gouvernement, est-ce que c'est simplement la mienne ? Parce que moi, mes choix, toutes les contradictions de notre société, mais simplement parce que nous poursuivons des objectifs qui sont totalement contradictoires et incompatibles, la vérité, elle est celle-là. Alors, nous faisons des petits pas, et la France en fait beaucoup plus que d'autres pays, mais est-ce que les petits pas suffisent à endiguer, inverser, et même à s'adapter, parce que nous avons basculé dans la tragédie climatique ? Eh bien, la réponse, elle est non. La question fondamentale qu'il faut se poser, est-ce que nous avons commencé à réduire nos émissions de gaz à effet de serre ? La réponse est non. Est-ce que nous avons commencé à réduire l'utilisation des pesticides ? La réponse est non. Est-ce que nous avons commencé à enrayer l'érosion de la biodiversité ? La réponse est non. Est-ce que nous avons commencé à se mettre en situation d'arrêter l'artificialisation des sols ? La réponse est non.

NICOLAS DEMORAND
Est-ce que vous restez au Gouvernement de ce fait-là, on entend ce matin que…

LEA SALAME
La tristesse presque…

NICOLAS DEMORAND
La tristesse, et même plus la colère, Nicolas HULOT.

NICOLAS HULOT
Je vais prendre pour la première fois la décision la plus difficile de ma vie, je ne veux plus me mentir, je ne veux pas donner l'illusion que ma présence au Gouvernement signifie qu'on est à la hauteur sur ces enjeux-là. Et donc je prends la décision de quitter le Gouvernement aujourd'hui.

LEA SALAME
Vous êtes sérieux, là ?

NICOLAS DEMORAND
Vous l'annoncez…

NICOLAS HULOT
Oui, je suis sérieux…

LEA SALAME
Je tiens à préciser que vous ne nous l'aviez absolument pas dit avant de rentrer dans ce studio…

NICOLAS DEMORAND
Non, on le découvre…

LEA SALAME
Bien au contraire…

NICOLAS DEMORAND
On le découvre. Vous quittez le Gouvernement…

NICOLAS HULOT
C'est la décision la plus douloureuse, que personne n'en tire profit, parce que la responsabilité, elle est collégiale, elle est collective, elle est sociétale. Et j'espère que cette décision, qui est lourde, qui me bouleverse, qui est mûrie depuis de longs mois, ne profitera pas à des joutes ou à des récupérations politiciennes, mais à ce que notre société se retrouve sur l'essentiel, j'ai une immense amitié pour ce Gouvernement auquel je m'excuse de faire une mauvaise manière, mais sur un enjeu aussi important, je me surprends tous les jours à me résigner, tous les jours, à m'accommoder des petits pas, alors que la situation universelle au moment où la planète devient une étuve mérite qu'on se retrouve et qu'on change d'échelle, qu'on change de scope, qu'on change de paradigme, et c'est donc une décision qui était un véritable dilemme entre, soit, m'accommoder des petits pas, en sachant que si je m'en vais, je crains que ça soit pire, soit, rester, mais donner ce sentiment que par ma seule présence nous nous mettons, en France ou en Europe, dans une situation d'être à la hauteur sur le pire défi que l'humanité n'a jamais rencontré. Et je décide de prendre cette décision, qui est une décision d'honnêteté et de responsabilité. Et j'insiste bien, je souhaite que personne, personne ne récupère et ne fustige le Gouvernement, parce que, à l'observation, c'est l'ensemble de la société, et je peux m'y mettre également, qui portons nos contradictions, peut-être n'ai-je pas su convaincre, peut-être n'ai-je pas les codes, mais je sais que si je repars pour un an, oh, nous aurons quelques avancées, mais ça changera pas l'issue.

LEA SALAME
Vous avez pris, quand, vous, cette décision ?

NICOLAS HULOT
Hier soir.

LEA SALAME
Pourquoi ? Qu'est-ce qui s'est passé hier soir, au moment de la réunion avec les chasseurs ?

NICOLAS HULOT
Disons qu'elle a mûri cet été, que j'espérais justement qu'à la rentrée, fort des longues discussions que j'ai eues avec le Premier ministre, avec le président, il y aurait un affichage clair sur le fait que c'est l'ensemble du Gouvernement – l'industrie, l'économie, le budget, le transport, c'est déjà le cas, l'agriculture, et bien d'autres – qui allait être avec moi, à mes côtés, pour porter, incarner, proposer, inventer cette société économique, je sais que seul, je n'y arriverai pas, j'ai un peu une influence, je n'ai pas de pouvoirs, je n'ai pas les moyens.

LEA SALAME
Nicolas HULOT, qu'est-ce qui s'est passé hier soir à la réunion à l'Elysée en présence d'Emmanuel MACRON et des représentants des chasseurs ?

NICOLAS HULOT
Oh, je vais vous donner… ça va paraître anecdotique, mais pour moi, c'était symptomatique, et c'est probablement un élément qui a achevé de me convaincre que ça ne fonctionne pas comme ça devrait fonctionner, on avait une réunion sur la chasse avec une réforme, qui est peut-être une réforme importante pour les chasseurs, mais surtout pour la biodiversité, mais j'ai découvert la présence d'un lobbyiste, qui n'était pas invité à cette réunion, et c'est symptomatique de la présence des lobbies dans les cercles du pouvoir, et il faut, à un moment ou à un autre, poser ce sujet sur la table, parce que c'est un problème de démocratie, qui a le pouvoir, qui gouverne. C'est un petit détail.

LEA SALAME
Est-ce que vous parlez de Thierry COSTE, pour être très clair ?

NICOLAS HULOT
Oui, je parle de Thierry COSTE à qui j'ai dit très frontalement qu'il n'avait rien à faire là, il n'était pas invité, mais oublions ça, parce que, ne pensons pas que ma décision vient simplement d'une divergence sur la réforme de la chasse. C'est une accumulation de déceptions, mais c'est surtout parce que je n'y crois plus, pas en l'état, pas dans ce mode de fonctionnement, pas tant que l'opposition ne sera pas capable de se hisser au-dessus des querelles habituelles pour se retrouver sur un sujet qui est un enjeu supérieur qui détermine tout, je pensais qu'à la sortie de l'été, où la Californie brûle, où la Grèce brûle, où l'Inde subit des inondations, mais après nous-mêmes, une année terrible à Saint-Martin, mais y compris en métropole, quand je vais en Guadeloupe et que je vois une petite conséquence des changements climatiques, petite, pardon pour les Guadeloupéens et les Martiniquais, mais l'invasion des Sargasses, qui leur pourrit la vie au quotidien, et petit à petit, on s'accommode de la gravité, et on se fait complice de la tragédie qui est en cours de gestation. Je n'ai pas forcément de solution, je n'y suis pas parvenu, j'ai obtenu un certain nombre d'avancées, mais si vous n'avez plus la foi, et pour avoir la foi, il ne suffit pas d'avoir… ce n'est pas l'énergie qui me manque, c'est un travail collégial, c'est un travail collectif. Et puis, petit à petit, je n'ai pas réussi par exemple à créer une complicité de visions avec le ministre de l'Agriculture, alors que nous avons une opportunité absolument exceptionnelle de transformer le modèle agricole, on se fixe des objectifs, mais on n'en a pas les moyens parce que, avec les contraintes budgétaires, on sait très bien à l'avance que les objectifs que l'on se fixe, on ne pourra pas les réaliser, voilà ma vérité.

LEA SALAME
Je précise pour les auditeurs qui nous écoutent, que Thierry COSTE oeuvre pour la Fédération nationale des chasseurs, il est lobbyiste effectivement. Nicolas HULOT, est-ce que vous avez prévenu Emmanuel MACRON et Edouard PHILIPPE de votre décision ?

NICOLAS HULOT
La réponse est non.

LEA SALAME
Donc là, ils vont l'apprendre en direct…

NICOLAS DEMORAND
Ils l'apprennent ce matin…

NICOLAS HULOT
Oui, je sais que ça n'est pas forcément très protocolaire, je sais que si je les avais prévenus avant, peut-être qu'il m'en aurait une fois encore dissuadé, mais c'est une décision entre moi et moi. Et je ne veux pas me mentir, je ne veux pas donner encore une fois ce sentiment que si je repars, c'est parce que j'y crois, mais je me pose la question : suis-je à la hauteur ? Qui serait à la hauteur tout seul ? Où sont mes troupes ? Qui ai-je derrière moi ? J'ai l'ensemble…

LEA SALAME
Vous aviez le soutien du président de la République…

NICOLAS HULOT
Oui ! Non, non, mais attendez, je le redis ici, j'ai une profonde admiration pour Emmanuel MACRON et pour Edouard PHILIPPE, et ce n'est pas, croyez-moi, pour atténuer l'effet la décision ce matin, mais sur les sujets que je porte, on n'a pas la même grille de lecture, on n'a pas compris que c'est le modèle dominant qui est la cause, est-ce qu'on le remet en cause ? Est-ce que…

LEA SALAME
Vous voulez dire le libéralisme, pour parler clair ?

NICOLAS HULOT
Oui, oui, mais je l'avais dit dès le départ, je me suis moi-même largement prononcé sur les traités comme le CETA, et on va en avoir une flopée d'autres…

LEA SALAME
Pourtant il a été clair, Emmanuel MACRON dans sa campagne, que son programme serait plutôt d'inspiration libérale, vous le saviez…

NICOLAS HULOT
Oui, mais on peut évoluer, les uns et les autres, on peut se nourrir, c'était pour cette diversité, on peut, encore une fois, s'apporter, mais, attendez, moi, je ne critique personne, je pense que la société… j'espère que mon départ provoquera une profonde introspection de notre société sur la réalité du monde, sur le fait que l'Europe ne gagnera que si l'Afrique gagne, est-ce que nous nous sommes mis en situation de passer un contrat d'avenir avec l'Afrique ? La réponse est non. Où est passée la taxe sur les transactions financières, qui était le minima pour tenter de donner les moyens à l'Afrique de s'adapter, d'évoluer ; est-ce que nous ne nous voilons pas la face sur le fait qu'une partie des migrants qui viennent frapper aux portes de l'Europe, une partie, c'est pour des raisons climatiques, mais je ne veux pas faire la liste ici, je ne suis pas là pour faire un procès, je dis simplement que la société, mais, vous-mêmes, les journalistes, remettons les priorités dans le bon ordre. Ce sujet conditionne tous les autres, je le dis en boucle, le nucléaire, cette folie inutile, économiquement, techniquement, dans lequel on s'entête, voilà ; c'est autant de sujets sur lesquels je n'ai pas réussi à convaincre. J'en prends ma part de responsabilité, et je pense que ce que les gens attendent d'un ministre, c'est que s'il n'est pas à la hauteur, s'il n'arrive pas à ses fins, eh bien, il doit en tirer ses leçons, je l'ai toujours dit, je les tire ce matin.

NICOLAS DEMORAND
Et donc ça n'avancera que de l'extérieur, à vous entendre, en tout cas en France, aujourd'hui, ce qu'on voit, c'est que politiquement, c'est impossible d'agir à l'intérieur de cette équipe-là ?

NICOLAS HULOT
Pour ce qui concerne la responsabilité française, et j'insiste bien, j'invite parfois les observateurs qui critiquent, et notamment les écologistes patentés à comparer aussi avec les autres pays, la France est plutôt leader dans ce domaine-là. Mais ce n'est pas suffisant, ce n'est pas une raison pour nous en accommoder, nous n'y arriverons que si un Gouvernement dans son ensemble a la même impulsion, la même ambition, la même feuille de route, la même vision, moi, je ne peux pas passer mon temps dans des querelles avec Stéphane TRAVERT. Ce n'est pas l'idée que je m'étais fait, je suis rentré dans un esprit de coopération, pas de confrontation, voilà, je ne dis pas, encore une fois, que rien n'a été fait, la loi sur le carbure, contrairement a ce que dit Yannick JADOT, sur le glyphosate, la France a été en pointe et elle a montré le chemin, on a fait quand même énormément de choses…

LEA SALAME
Mais justement, est-ce que ce n'est pas le moment de dire, puisque vous partez, puisque vous avez pris cette décision-là, rappelez-nous quels sont les acquis, quels sont les petits pas que vous avez réussis en un an à faire avec ce Gouvernement, même si vous étiez seul, comme vous le dites ?

NICOLAS HULOT
On a changé de tropisme sur les pesticides, on est rentré dans une dynamique qui va nous permettre, je pense, un par un, de se séparer d'un certain nombre de molécules, on a programmé la sortie des hydrocarbures, c'est quand même des choses qui sont essentielles et importantes, j'espérais qu'on allait mettre le climat et la biodiversité dans l'article 1 de la Constitution, mais même, là, nos sénateurs ou l'opposition, sur un truc qui n'est pas quand même une révolution culturelle, simplement par posture politicienne, étaient prêts à s'y opposer. Tant que nous serons dans ces affrontements perpétuels, alors que l'humanité a emprunté un chemin tragique, voilà, un homme, une femme, je l'ai toujours dit, quels qu'ils soient, je pense qu'au moins, on peut m'accorder des convictions, quelles que soient ses convictions, s'il est isolé dans un Gouvernement, s'il est isolé dans la société, parce que, regardez, tout l'été, les résistances anti-éoliennes, alors, ok, on ne veut pas d'éoliennes, on ne veut pas de centrales nucléaires, on ne veut pas de centrales thermiques, comment on fait si on additionne tous les refus ! Et puis, ceux qui critiquent à tort ou à raison, qu'est-ce qu'ils proposent ? Qui vient enrichir le débat écologique ? Qui vient apporter ses pièces pour construire la société de demain, le modèle de demain ? Voilà…

NICOLAS DEMORAND
Ça a été une souffrance ces 12 derniers mois, Nicolas HULOT pour vous au Gouvernement ?

NICOLAS HULOT
Puisque je suis dans un moment de vérité, oui, oui, oui, sauf à basculer, ce que peut-être j'allais devenir, cynique, c'est-à-dire que pour finir, avoir une forme d'indifférence sur les échecs.

LEA SALAME
Vous l'avez eu à un moment, vous avez senti cette tentation du cynisme ?

NICOLAS HULOT
Non, mais je me suis surpris parfois par lassitude à baisser les bras, et à un moment ou à un autre à baisser mon seuil d'exigence, et là, je me suis dit : c'est le moment d'arrêter.

LEA SALAME
Est-ce que vous aviez les épaules pour être ministre ?

NICOLAS HULOT
Peut-être pas. La question vaut d'être posée, peut-être pas.

LEA SALAME
Est-ce que vous regrettez d'avoir accepté la proposition d'Emmanuel MACRON ?

NICOLAS HULOT
Non, pas du tout. Pas une seconde. Pas une seconde. Et je souhaite, et je le dis très sincèrement à ce Gouvernement, indépendamment de ce sujet, et dont j'espère qu'il en tirera les leçons, le plus grand succès, parce qu'il le mérite, il y a des hommes et des femmes exceptionnels dans ce Gouvernement, cette diversité, elle est essentielle, et cette diversité qui est tellement importante dans la société, s'enrichir de nos différences, plutôt que de les confronter en permanence, mais ça n'a pas forcément, totalement opéré.

NICOLAS DEMORAND
Comment décririez-vous l'armature idéologique du Gouvernement, celle contre laquelle vous avez échoué, vous nous l'avez dit très sincèrement, c'est quoi, c'est du libéralisme, a proposé Léa SALAME, productivisme, nucléarisme, c'est quoi ?

NICOLAS HULOT
Pff, c'est difficile, d'abord, je ne voudrais pas dans un moment dans lequel je mets en difficulté le Gouvernement, et alors que ce n'est pas du tout mon souhait, au contraire…

NICOLAS DEMORAND
Non, mais c'est pour qu'on essaie de comprendre la nature de l'impasse…

NICOLAS HULOT
Non, il y a une diversité, des parcours de vie différents, des personnalités passionnantes, mais les grandes tendances demeurent.

NICOLAS DEMORAND
C'est-à-dire ?

NICOLAS HULOT
La remise en cause d'un modèle agricole dominant n'est pas là, recherche d'une croissance à tous crins, sans regarder ce qui appartient à la solution et ce qui appartient au problème. Vous savez, ça se joue, comment vous expliquez, quand on se réjouit, ça va vous paraître anecdotique, mais de voir sortir de Saint Nazaire un porte-container qui va porter 50 000 containers, superbe performance technologique. Est-ce bon pour la planète ? La réponse est non. Et c'est sur toutes ces incohérences, ces contradictions. Voilà. Et puis, dans cette équation impossible des critères maastrichiens sur un plan budgétaire, est-ce qu'on essaie un peu d'être disruptif … d'investir dans la transition écologique ? Les investissements qui permettent de réduire notre dépendance énergétique, qui ne sont pas des dépenses mais les investissements, est-ce qu'on s'est autorisé à essayer de sortir un petit peu de l'orthodoxie économique et financière ? Est-ce que la finance de spéculation qui spécule sur des biens communs on l'a véritablement remis en cause ? Je peux faire une liste, mais on va me dire : mais en un an, on ne peut pas tout faire, certainement, sauf qu'il y a une telle urgence…

NICOLAS DEMORAND
Et c'est un vice de forme que vous décrivez, là.

NICOLAS HULOT
On me dit : mais prends ton temps, sois patient, mais ça fait 30 ans qu'on est patient, ça fait 30 ans qu'on laisse les phénomènes se dérouler, ils sont en train de nous échapper, et donc je veux bien. On me dit : fixes-toi deux, trois priorités, mais tout est prioritaire, les sujets de Santé-environnement, qui viennent nous exploser à la figure, dont on va se rendre compte qu'ils ont des conséquences probablement…

LEA SALAME
Mais l'économie, Nicolas HULOT, est aussi prioritaire…

NICOLAS HULOT
Oui.

LEA SALAME
Le fait de faire baisser le chômage, le fait que…

NICOLAS HULOT
Je ne dis pas le contraire et je comprends très bien…

LEA SALAME
Si vous voulez, quand on accepte d'être ministre, on sait bien qu'il y a des arbitrages à faire et que d'un côté il y a une urgence économique et une urgence écologique, et que parfois elle est contradictoire.

NICOLAS HULOT
Oui, mais on peut essayer de choisir dans l'économie ce qui participe à la solution, il y a aussi des grandes opportunités dans la transition écologique et énergétique, vous avez même dans le modèle agricole la possibilité de passer dans un modèle agricole qui soit intensif à un emploi et non pas intensif en pesticides, un plan de souveraineté alimentaire en protéines végétales, est-ce qu'il a été sérieusement envisagé ? Une agriculture qui se passe des pesticides c'est tout bon pour les agriculteurs, même sur le plan économique, les externalités négatives du modèle agricole aujourd'hui, mais regardez-les si on a une vision macro, croyez-moi, il vaut mieux mettre l'argent en amont que le mettre en aval. C'est cette vision d'ensemble. Je ne dis pas que j'ai toutes les solutions. Moi j'espérais à un moment ou à un autre que dans ce Gouvernement chacun y apporte sa contribution, et de donner le sentiment que je peux être sur tous les fronts, résister à toutes les oppositions, à la croisée de toutes les lobbies, parce que les lobbies sont là, voilà, eh bien je ne suis pas… est-ce que quelqu'un ferait mieux que moi, peut-être, je n'en sais rien, l'avenir le dira mais j'espère qu'on accordera que ce moment douloureux de tristesse, mais pris d'une manière excessivement sereine, je l'ai pris au sortir de 15 jours de repos, donc il n'est sous le coup d'aucune colère, c'est un acte de sincérité avec moi-même.

NICOLAS DEMORAND
Nicolas HULOT est notre invité Nicolas HULOT qui, il y a quelques minutes, nous a annoncé qu'il quittait donc le Gouvernement.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 12 septembre 2018

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