Déclaration de Mme Florence Parly, ministre des armées, sur la manipulation de l'information, à Paris le 4 septembre 2018. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Déclaration de Mme Florence Parly, ministre des armées, sur la manipulation de l'information, à Paris le 4 septembre 2018.

Personnalité, fonction : PARLY Florence .

FRANCE. Ministre des armées

Circonstances : Lancement du rapport CAPS/IRSEM sur la manipulation de l'information, à Paris le 4 septembre 2018

ti :
Mesdames et messieurs les élus,
Messieurs les directeurs, cher Jean-Baptiste, cher Justin,
Messieurs les officiers généraux,
Mesdames et messieurs,
Chers amis,


En lisant le passionnant rapport du CAPS et de l'IRSEM, je me suis souvenue d'un auteur. Pas n'importe lequel : Lénine. Il avait eu cette phrase : le communisme, c'est les soviets plus l'électricité. D'une certaine manière, quand on parle de manipulation de l'information, c'est ce à quoi nous assistons aujourd'hui.

La manipulation de l'information est aussi vieille que le monde. Elle fait d'ailleurs partie de l'univers dans lequel les armées opèrent, depuis toujours. Les fausses rumeurs sur la mort du chef ; les manoeuvres d'intimidation ; tout cela existe depuis longtemps. Aujourd'hui encore, on voit par exemple en Syrie des tentatives désespérées de faire croire que les Européens entendent faire commettre des attaques chimiques par des rebelles à leur solde, afin de les imputer au régime de Bachar et justifier des frappes contre ce dernier. Le mensonge à la vie dure. La manipulation par des tiers, nous connaissons.

Ce qui change cependant, c'est l'avènement des nouvelles technologies. Il donne à la manipulation de l'information une ampleur nouvelle, et si grande que ce sont des sociétés entières et des systèmes politiques qui peuvent être bousculés.

Lorsque les Soviétiques tentaient de faire croire que la CIA était à l'origine du virus du Sida, il leur fallait des années de manipulations pour un résultat hasardeux. Car presque personne à l'ouest ne lisait Pravda, et parce qu'aucun journal européen ou américain sérieux n'était prêt à diffuser ce genre de choses. Avec Facebook, Twitter, Telegram, une puissance malfaisante peut désormais sussurer à l'oreille des citoyens de nos pays démocratiques. La menace est désormais, passez-moi l'expression, virale.

Mais avant de regarder en quoi l'électricité démultiplie les Soviets, j'aimerais vous inviter à réfléchir avec moi à ce dont nous parlons exactement quand on parle de manipulation de l'information.

Macron Leaks, chaînes de mails, tweets robotisés, manipulation d'élections… La frontière entre information et désinformation s'estompe. Dans un monde où tous les supports se valent, où toutes les sources sont équivalentes, la limite entre le réel et l'imaginaire disparaît, parfois complètement.

On a souvent parlé de « fake news ». Votre rapport fait le choix de ne pas employer ce terme. Je le comprends. A force d'être employée par tous les camps, ce terme a perdu toute signification, toute portée. Ironie du sort, les fake news elles-mêmes ont réussi à être manipulées. Elles désignent tout à la fois, et selon que le terme soit placé dans la bouche des uns et des autres, elle est une réalité avérée mais déplaisante ou une information inventée de toute pièce. Elle est devenue tout à la fois le symptôme, la cause et la justification du populisme. Je partage tout à fait votre analyse et parlerai donc, comme vous, de manipulation de l'information.

La manipulation n'est pas seulement une question de société. Elle n'est pas le combat du libéralisme contre le populisme – quoi que… La manipulation de l'information, c'est d'abord une arme.

Une arme puissante que peut utiliser n'importe qui contre nous. Elle crée défiance, crispation, haine de l'autre. Elle crée le flou, surtout, entre ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas. Elle sème le trouble et la zizanie.

C'est une arme insidieuse, car elle se niche dans l'esprit de nos concitoyens. Elle fait le lit de complots tirés par les cheveux, elle remplace la critique raisonnée par la défiance a priori.

C'est une arme ironique, enfin, car elle se joue de la liberté. La désinformation ne peut prospérer que parce que nous sommes libres, libres de penser et d'écrire. Parce que nous sommes habitués à lire des articles et reporter des reportages qui, parfois, défendent des opinions mais se basent toujours sur des faits.

Qui blâmer ? Ceux qui mènent, en stratège, les assauts de la désinformation ? Manipulent nos esprits et flattent, bien souvent, nos sens les plus bas ? Ou faut-il blâmer ceux qui s'en accommodent bien aisément ? Qui l'entretiennent et l'encouragent ?

Pour ma part, le choix est vite fait : je les renvoie dos à dos. Avec vous, mon objectif n'est pas de dénoncer des responsables, mais, comme l'ont brillamment fait le CAPS et l'IRSEM dans ce rapport, de mesurer les conséquences de manipulations de l'information qui nous menacent et de trouver des moyens de les combattre.

Avec les nouvelles technologies, chacun a accès à l'information et peut même la créer. Les réseaux sociaux permettent tout autant de diffuser les images d'un peuple qui tente de prendre sa liberté, d'alerter sur le harcèlement et le viol que de diffuser des messages de propagande barbare ou de faire croire au caractère bien normal de l'occupation de telle province d'un pays étranger. L'information et les systèmes qui la transmettent sont devenus des enjeux de souveraineté nationale, tout aussi stratégiques que l'énergie, les transports, ou la santé. Certains pays en jouent. Ils conduisent une guerre qui tait son nom, sans distinction de frontière, n'hésitant pas à faire le choix de la propagande et de la manipulation.

La manipulation de l'information repose sur un ensemble de techniques habiles, qui mêlent le vrai et le faux dans un savant mélange. Autour de ces fausses informations, des centaines, des milliers même de comptes twitter qui agissent comme une blanchisseuse. A force d'être répétée et répandue, la fausse information est légitimée et donc, naturellement, vraie.

Prenons les Macron Leaks.

La réalité : des mails obtenus frauduleusement, lâchés la veille d'un second tour, alors que les médias traditionnels ne peuvent plus traiter la campagne. Une fenêtre de tir mince, mais savamment calculée : 48 heures où seuls les réseaux sociaux sont à la manoeuvre.

Dans ces mails : déception, rien de croustillant. Des mails d'une banalité affligeante sur le quotidien d'une campagne électorale.

C'est alors que l'imagination de certains rentre à l'oeuvre : des mails sont fabriqués de toute pièce, des informations inventées. Et là, dernière étape, la blanchisseuse se met en marche. Un tweet, dix tweets, rapidement mille tweets, reprenant un mail inventé de toute pièce. Face à cette avalanche, quelle conclusion pour l'utilisateur de twitter sans histoire : s'ils le disent, c'est que c'est vrai.

Cet exemple nous montre bien que rien n'est laissé au hasard. Ni la date, ni la cible, ni les moyens. La désinformation est une arme précise, une arme complexe et efficace. J'ai pris l'exemple des Macron Leaks. Mais ces fausses informations peuvent tout aussi bien viser nos forces en tentant de faire croire à leur inefficacité, en sapant leur crédibilité, en dénonçant de supposé agissements.

Au champ de bataille physique, se superpose maintenant un champ de bataille informationnel. Nos Armées l'ont théorisé depuis longtemps, mais ses moyens ont changé et son ampleur est inédite.

La manipulation de l'information est une agression envers la liberté, elle la dévoie. La désinformation est une attaque envers nos peuples, devenue un nouveau visage de la propagande. La désinformation, enfin, est une attaque envers nos Institutions, nos Armées, dont elle sape sciemment, presque perversement l'action.

Combattre la désinformation. Voilà le deuxième thème que je voulais aborder avec vous. Là encore, une série de réflexion.

Comprendre la manipulation de l'information, c'est comprendre Don Quichotte. C'est mettre le pied dans une logique parallèle, où tout fait sens et toute introduction du réel est vaine. Sancho Pansa aura beau voir qu'il s'agit de moulins à vent, aura beau le dire, le répéter, rien n'y fait. Don Quichotte y verra des géants et se battra contre eux. La raison est grippée dans un imaginaire où tout concorde. C'est la même chose avec la désinformation, elle s'auto-alimente, s'auto-entretient et toute intervention du réel est au mieux moquée, au pire entretient la logique parallèle. Pour filer ma métaphore, là où nous voyons Bachar Al-Assad, dictateur qui a massacré son peuple et libéré des terroristes de ses geôles ; les personnes manipulées, comme autant de Don Quichotte, voit à sa place Dulcinée, héroïne sublime et parée de toutes les vertus.

Face à ce constat, combattre la désinformation par la raison peut sembler vain. Comment répondre à la désinformation, sans pour autant nous vautrer dans les techniques méprisables de nos adversaires ni renier les fondements de notre démocratie.

Votre rapport, avec précision et acuité, identifie trois faiblesses de nos adversaires. Trois vulnérabilités, qui sont autant d'opportunités.

La première de nos réponses est institutionnelle. Le ministère des Armées en est un des acteurs, un acteur agissant, un acteur à la manoeuvre. Nos services de renseignement nous offrent une connaissance des réalités du terrain, ils nous permettent de pénétrer le champ des perceptions et de contrer les attaques de nos adversaires. Ils nous permettent de comprendre et donc d'agir. Ils offrent la possibilité de détecter ces myriades de comptes twitter ou d'agents virtuels qui, avec doigté, relaient les fausses nouvelles, amplifient les anecdotes pour alimenter les campagnes de désinformation de nos adversaires et fragiliser notre action, voire nos institutions. Mais un bot se repère, un bot ne passe pas inaperçu. Si un compte à l'orthographe fantaisiste est censé venir de Bayonne mais n'a jamais entendu parler des fêtes de Bayonne ou de la pelote basque, je vous le dis : c'est louche. Des moyens existent pour confondre ces bots, nous les mettons en oeuvre.

Nous avons, aussi, des spécialistes qui savent faire comprendre et accepter l'action de nos Forces auprès des acteurs locaux et ainsi gagner leur confiance et faire porter notre voix. Je pense au Centre interarmées des actions sur l'environnement, le CIAE. Je pense aussi au commandement de la Cyberdéfense, le COMCYBER, créé l'été dernier. Chacun dans leurs domaines, ces experts contribuent à détecter, à déconstruire les tentatives de manipulation de l'information.

La seconde vulnérabilité de nos adversaires tient en notre détermination à innover.

La désinformation n'est pas nouvelle, mais sous cette forme, avec cette facilité et dans ces proportions, si. Il faut trouver des idées nouvelles tant légalement que technologiquement. A ce titre, nous pouvons saluer les initiatives prises par les médias qui s'organisent pour mettre en place des organes de certification ou de fact checking. Leur travail est essentiel.

Et dans le domaine des technologies, nous faisons des avancées remarquables. Des solutions prometteuses voient le jour pour prévenir, détecter et déconstruire les manipulations de l'information. Bientôt, l'intelligence artificielle permettra de signaler et de contrer la diffusion d'une information inventée, de dénicher les faux comptes et de garantir notre sécurité digitale.

Ces technologies servent à nos militaires tout comme sert la formation de nos agents et la bonne hygiène cyber que chacun doit acquérir. Car la cybersécurité, en prévenant les hackings, obstrue les sources de fantasmes et de passions déraisonnées.

Nous ne devons nous passer, enfin, d'aucun savoir ni d'aucun talent. Qu'est-ce que la manipulation de l'information, finalement, sinon le marketing du mensonge utilisé à des fins étatique et anti-démocratique? Nous trouvons dans le privé des spécialistes en la matière et je suis fière que mon ministère fasse appel à des prestataires extérieurs pour renforcer nos capacités d'identification et de détection en matière de lutte contre les manipulations de l'information.

Enfin, la troisième vulnérabilité que je trouve contre la désinformation, c'est celle des partenariats que nous pouvons nouer ici.

On ne parviendra pas seul à abattre le mensonge, l'histoire l'a montré bien des fois. Ce combat, c'est un travail d'équipe. Un travail entre les ministères, sous la conduite du Premier ministre. Un travail conjoint que mènent notamment le ministère de l'Europe et des affaires étrangères et le ministère des Armées et ce rapport en est encore une preuve.

Une coopération avec les acteurs privés, aussi, qui doivent être en mesure de détecter et de stopper les avalanches de contre-vérité. La lutte contre l'utilisation d'internet à des fins terroristes a permis de grandes avancées dans nos relations avec les géants d'internet, les GAFA. Continuons sur cette voie.

Nos coopérations, enfin, doivent être tournées vers l'international, vers nos alliés qui sont autant touchés que nous. Je pense à l'Union européenne, je pense aux Etats du G7.

Je pense enfin, au risque de vous surprendre, aux échanges que nous devons avoir avec la Russie. La désinformation fait partie intégrante de notre paysage stratégique et ce rapport montre sans ambiguïté l'implication russe dans les campagnes de désinformation qui touchent les pays occidentaux. Pour autant, comme l'a rappelé le Président de la République la semaine dernière devant les ambassadeurs, il est plus nécessaire que jamais d'établir un dialogue avec la Russie sur l'architecture de sécurité européenne. Cette discussion doit porter aussi sur la manipulation de l'information. Et à cet égard, le rapport du CAPS et de l'IRSEM a un grand mérite : il objective les choses. Il les dit, sans faux-semblants ni tabous. Il nous donne donc une excellente base pour avoir un dialogue franc avec cette question d'intérêt commun pour la Russie comme pour l'Europe.

Mesdames et messieurs, je voulais une dernière fois, avant de nous quitter remercier toutes les équipes du CAPS et de l'IRSEM, pour avoir mené avec talent et précision cette étude. Elle participe à l'éveil de notre pays. Elle en offre une définition précise et en donne des exemples édifiants.

Et c'est sur une note d'espoir que je veux finir. Je comparais la manipulation de l'information à Don Quichotte. Dans ses derniers instants, Don Quichotte retrouve la raison et la sagesse. Il nous faudra du travail, de l'innovation, de la coopération, mais je le sais, la liberté d'informer reprendra ses droits et, par notre vigilance, la frontière entre la réalité et l'imaginaire se rétablira.


Merci !


Source https://www.defense.gouv.fr, le 13 septembre 2018

Rechercher