Interview de Mme Annick Girardin, ministre des Outre-mer, avec France 24, sur le référendum d'indépendance en Nouvelle-Calédonie, l'indemnisation des victimes des essais nucléaires en Polynésie française et sur les conséquences sanitaires de l'insecticide chlordécone aux Antilles. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Annick Girardin, ministre des Outre-mer, avec France 24, sur le référendum d'indépendance en Nouvelle-Calédonie, l'indemnisation des victimes des essais nucléaires en Polynésie française et sur les conséquences sanitaires de l'insecticide chlordécone aux Antilles.

Personnalité, fonction : GIRARDIN Annick.

FRANCE. Ministre des Outre-mer

ti :

DAMIEN COQUET
Elle a longtemps été députée Parti radical de gauche de Saint-Pierre-et-Miquelon, avant de devenir secrétaire d'Etat au développement et à la francophonie sous les deux gouvernements Valls, puis ministre de la Fonction publique sous Valls 2 et le gouvernement de Bernard CAZENEUVE. Aujourd'hui dans l'équipe d'Edouard PHILIPPE, elle est ministre des Outre-mer et les dossiers, vous le verrez, sont très nombreux sur son bureau, parfois complexes. Cette invitée, c'est Annick GIRARDIN ; bonjour.

ANNICK GIRARDIN, MINISTRE DES OUTRE-MER
Bonjour.

DAMIEN COQUET
Merci d'avoir accepté notre invitation. Avant d'aborder ces dossiers, en tant que Malouine de naissance, vous avez vu passer pas mal de tempêtes, en politique aussi. Je l'ai dit, vous avez participé à de nombreux gouvernements. Vous avez survécu, si on peut dire, à ce remaniement au sein du gouvernement d'Edouard PHILIPPE. Est-ce que vous pensez qu'Emmanuel MACRON et le gouvernement vont connaître une accalmie tant la déception semble grande auprès des Français ?

ANNICK GIRARDIN
Alors écoutez, vous savez, moi je suis venue à la tête de ce beau ministère des Outre-mer pour mener une mission bien particulière, c'est-à-dire avoir une vraie concertation avec les populations. Ç'a été pendant plus d'une année les assises des Outre-mer et, ensuite, répondre à ces besoins, répondre à ces demandes, co-construire et transformer les territoires d'Outre-mer. Je reste sur cette même ligne puisque ça a abouti, après un an, à un livre bleu des Outre-mer ; c'est comme ça qu'on l'a appelé. Aujourd'hui, il faut le mettre sur les rails. Et donc, vous le savez, je suis une femme d'action, une femme de terrain et je peux effectivement continuer cette mission. J'en suis fière et je crois honnêtement que ce gouvernement est venu pour transformer notre pays – transformer les Outre-mer en ce qui me concerne - et que la ligne reste la même.

DAMIEN COQUET
Sauf qu'il y a une attente de la part des Français.

ANNICK GIRARDIN
Vous savez, j'ai déjà fait partie d'un autre gouvernement, d'un certain nombre d'autres gouvernements, et je crois qu'il faut continuer à expliquer ce que l'on fait. Transformer, changer les choses, c'est toujours très compliqué ; tout le monde veut le changement. Mais quand ça nous touche un peu, on n'en a plus envie. Donc c'est au gouvernement de prouver que les choix qui sont faits sont les bons et de les prouver dans le temps, et de les prouver en faisant de la pédagogie et en montrant aux gens comment et comment on voit la France de demain. Comment effectivement cette France que moi j'aime, parce qu'elle est sur l'ensemble des océans - on est dans le Pacifique, on est dans l'océan Indien, on est dans l'Atlantique grâce aux Outre-mer - cette France, elle est monde et il faut qu'elle s'ouvre, il faut qu'elle soit forte, et c'est ce qu'on est en train de construire.

DAMIEN COQUET
Il y a le temps politique, il y a les européennes au mois de mai. Comment essayer de redonner le moral aux Français et, surtout, cette confiance qui semble se déliter ?

ANNICK GIRARDIN
En étant davantage encore sur le terrain aux côtés des Français. En les persuadant, jour après jour, que les choix qui sont faits sont les bons pour eux. Que les choix qui sont faits sont les bons pour leur territoire et bons pour la France et c'est notre travail. Et je crois honnêtement que ce gouvernement, il est sur le terrain, il est dans l'action et il répond à l'ensemble des besoins des Français. Mais tout prend toujours du temps, vous savez. J'avais noté en arrivant pour la première fois en tant que secrétaire d'Etat au développement qu'on sortait encore des textes qui étaient les décisions du gouvernement précédent. Donc la machine est lente et il faut qu'on arrive à aller plus vite pour montrer effectivement aux Français qu'on est dans le temps de la réponse.

DAMIEN COQUET
Alors parmi ces Français, il y a donc les Ultramarins et parmi vos nombreux dossiers, il y a la Nouvelle-Calédonie. La campagne pour le référendum d'indépendance a commencé hier. Le référendum, c'est le 4 novembre, dans à peu près deux semaines. Une partie des habitants devront répondre à cette question : voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ? Finie peut-être l'autonomie, place à un Etat indépendant si le oui l'emporte. En ces temps de repli sur soi, de Brexit par exemple, est-ce que la conjoncture est bonne pour une consultation comme celle-là ?

ANNICK GIRARDIN
Vous savez, on a une ambiance constructive, une maturité politique en Calédonie qui a plus de trente ans. C'est trente ans de paix et de construction d'une Calédonie plus ouverte, d'une Calédonie plus équilibrée que nous avons. C'est un moment historique, ce référendum. C'est l'ensemble d'une population qui a voulu construire la paix. C'est un processus de décolonisation suivi d'ailleurs par les Nations-Unies avec une question le 4 novembre qui tourne autour effectivement de l'indépendance ou pas de la Nouvelle-Calédonie. Il y a cent soixante-quatorze mille Calédoniens et Calédoniennes qui vont donc aller s'exprimer et répondre à cette question. Le gouvernement a été dans l'action pour préparer ce référendum d'une manière constructive. Il a fallu effectivement faire ces listes électorales, avoir ces inscriptions d'office, pouvoir les contrôler ces cent soixante-quatorze mille personnes aujourd'hui, organiser les bureaux de vote notamment délocalisés, pour que sur les îles on puisse voter davantage effectivement sur la grande île. Il a fallu aussi, bien sûr, une loi organique. Il a fallu cinq décrets. Il a fallu qu'on rassemble plusieurs fois à Paris le Comité des signataires pour se mettre d'accord. Moi, depuis que je suis là, c'est de nombreuses heures de travail pour que ce référendum ne puisse pas être contesté.

DAMIEN COQUET
Est-ce que ça ne risque pas d'être faussé ? Parce que si le oui l'emporte, il y a la possibilité d'organiser encore deux autres référendums.

ANNICK GIRARDIN
L'accord de Matignon comporte effectivement cette donnée de trois référendums qui se feront que s'il y a une demande. C'est comme ça que c'est inscrit et c'est comme ça que c'est prévu.

DAMIEN COQUET
Oui. Et pour l'instant dans les sondages, le non à l'indépendance l'emporte.

ANNICK GIRARDIN
Nous avons un premier rendez-vous qui est important pour la Calédonie, qui est historique pour la France également. C'est un processus, vous savez, dont tout le monde se félicite et qui est aussi félicité par les Nations Unies, les experts qui sont venus sur place. Le C-24 qui suit le processus et qui rend régulièrement des rapports a montré combien cette démarche, ce processus était y compris valorisant pour la Calédonie. C'est pour ça que je parlais tout à l'heure de maturité politique, Parce que c'est trente ans de chemin parcourus ensemble. Alors il y aura ce référendum du 4 novembre avec des résultats qui nous arriverons effectivement sur Paris dans la demi-journée, enfin dans la deuxième partie de la journée, vers treize-quatorze heures, et puis qui seront confirmés le lendemain. Mais ce qui est important effectivement, c'est la construction de l'après. Le gouvernement, l'Etat avait pour mission d'expliquer les conditions et les suites d'un oui, les suites d'un non, et ensuite chacun pourra effectivement s'exprimer. Le gouvernement a souhaité…

DAMIEN COQUET
Non. On ne peut pas se dire que les dés sont pipés, pardon, si l'on peut à nouveau organiser des référendums. Quand on est pour l'indépendance, on se dit que, de toute façon, c'est peine perdue.

ANNICK GIRARDIN
Alors vous savez, d'abord on ne dit jamais ça parce que, dans ce processus, il y a du dialogue depuis toujours. Il y a là aussi une volonté d'aller s'exprimer. Il y a un accord qui s'impose à tous et qui prévoit trois référendums. Mais au lendemain de ce premier rendez-vous, il faudra effectivement prendre et reprendre le dialogue et voir au vu du résultat - et moi, je ne fais pas partie de ceux qui annoncent les couleurs avant le vote de nos concitoyens, parce que c'est à eux décider – bien au lendemain de ce rendez-vous, nous verrons. D'abord il y a une reprise du dialogue et il faudra très, très rapidement pouvoir à nouveau réunir un comité des signataires. J'ai demandé au Premier ministre et j'ai proposé au Premier ministre que cela se fasse dans les semaines qui suivront de manière, à rouvrir le dialogue et de voir avec l'ensemble des composantes qu'est-ce qu'on fait. Qu'est-ce qu'on construit derrière ce référendum ? Qu'est-ce qu'il est souhaitable de mettre en place ? Je crois qu'il faut laisser le temps de ce rendez-vous du 4 novembre et puis, ensuite, nous verrons effectivement au vu des résultats.

DAMIEN COQUET
Alors autre événement dans le Pacifique, c'est ce coup de force du président de Polynésie française, de l'ex-président de Polynésie française Oscar TEMARU qui vient de porter plainte devant la Cour pénale internationale contre la France pour crimes contre l'humanité, en raison des essais nucléaires réalisés pendant trente ans par la France, notamment sur l'atoll de Mururoa. Quelle est votre réaction à ce dépôt de plainte ?

ANNICK GIRARDIN
Vous voyez, je crois honnêtement qu'on dénigre la France dans ce cas-là – c'est ce que fait TEMARU – parce qu'il n'a pas de vraie…

DAMIEN COQUET
Officiellement, pardon, c'est pour défendre les victimes qui n'ont pas été indemnisées.

ANNICK GIRARDIN
Oui, bien sûr. Tout à fait. Mais parce qu'il n'a pas de vraie politique pour la Polynésie, une vraie vision de cette Polynésie. Vous savez, la France a un vrai projet pour la Calédonie, est aux côtés effectivement du pays dans sa nouvelle vision, dans le développement de ce territoire dans le Pacifique. On a cette chance d'être sur l'océan Pacifique. Il faut véritablement, si la plainte est étudiée, qu'on rétablisse les choses, qu'on fasse la lumière sur les attaques et qu'on montre que cet héritage nous l'assumons. Cet héritage des essais nucléaires, le fait nucléaire - puisque c'est comme ça qu'on appelle - on l'assume totalement. On travaille aujourd'hui avec une Commission parlementaire sur l'indemnisation des victimes. Et d'ailleurs, on a repris l'indemnisation.

DAMIEN COQUET
Il y a quelques dizaines de personnes pour l'instant…

ANNICK GIRARDIN
Tout ça ne va jamais assez vite pour les victimes, mais on a énormément avancé. On travaille aussi, parce que c'est normal, avec le pays sur la création d'un lieu de mémoire. Le président de la République se rendra lui-même dans le Pacifique - il l'a annoncé - en février ou mars prochain et ces sujets seront abordés. Vous savez, cette construction, on doit la faire avec les Polynésiens et le gouvernement en prend toute sa part. Je crois que c'est important de reconnaître le fait, de l'accompagner, de travailler bien sûr sur la dépollution des atolls, la surveillance du territoire, mais aussi d'avancer et d'être aux côtés de ces victimes le plus vite possible et c'est ce que moi je fais depuis que je suis arrivée.

DAMIEN COQUET
Alors, il y a des avancées sur un autre dossier, c'est la question du chlordécone, qui est un véritable scandale sanitaire aux Antilles, Emmanuel MACRON a lancé le début d'indemnisation des victimes de ce chlordécone utilisé pendant près d'une trentaine d'années aux Antilles, pour l'instant, ça concerne les professionnels, moi, j'étais journaliste pour une radio antillaise, il y a une quinzaine d'années, on parlait déjà du chlordécone qui est un véritable scandale de santé publique énorme. Pourquoi est-ce que ça n'a pas avancé pendant tant d'années ?

ANNICK GIRADIN
Scandale environnemental, scandale sanitaire, les mots ont été posés par le président de la République pour la première fois, c'est la première fois aussi, parce que c'est aussi mon style, la transparence et la co-construction, qu'on a révélé les cartes des terres polluées. On n'a pas d'ailleurs fini l'analyse complète de l'ensemble du territoire de la Martinique et de la Guadeloupe, parce que la première des choses que l'on doit effectivement aux Martiniquais et aux Guadeloupéens, c'est la vérité, c'est la transparence, c'est la clarté sur ce que l'on veut faire, il y a eu plusieurs plans, et d'ailleurs, on en est bientôt au quatrième, puisqu'on doit construire un nouveau plan pour 2020. Il faut faire savoir, faire connaître, dire quelles sont les terres qui sont polluées, ensuite, il faut mieux… enfin, il faut s'appuyer davantage sur la science pour travailler sur la dépollution des terres, et puis, il faut protéger effectivement les habitants sur les aliments qui sont consommés, là aussi, traçabilité, et là aussi, travailler, et le président l'a dit, sur un objectif zéro chlordécone dans les produits consommés sur le territoire, ce n'est pas facile, mais il faut qu'on s'y mette, à la fois sur l'agriculture, mais aussi sur ce qui est issu de la mer, c'est-à-dire les poissons, et là, c'est déjà plus compliqué, puisqu'on voit bien que le zonage est plus difficile, mais faut qu'on y arrive, objectif chlordécone : chlordécone zéro, et là, il faut aussi bien sûr accompagner les filières de manière à ce que chacun puisse, soit, abandonner les cultures actuelles et s'orienter vers d'autres types d'agriculture, soit, d'élevage, alors, bien sûr, d'aller vers d'autres métiers. Il faut être transparent, il faut être au rendez-vous, il faut donner les moyens financiers de cette réorganisation des territoires, et c'est possible, et nous allons le faire.

DAMIEN COQUET
Je le disais, le scandale du chlordécone, il ne date pas d'aujourd'hui, on a l'impression que ça a été négligé en métropole, en Nouvelle-Calédonie, il y a eu un scandale dans les cantines scolaires qui n'est toujours pas réglé, des dizaines d'enfants intoxiqués sans qu'on n'en connaisse vraiment l'origine, ce scandale du chlordécone, ce scandale des cantines scolaires, s'ils avaient lieu en métropole, on en parlerait davantage, nous, les médias, mais l'Etat ferait davantage aussi, est-ce que les citoyens ultramarins ne sont pas des citoyens de seconde zone ?

ANNICK GIRADIN
Non, non, mais il faut être vigilant, et vous avez raison sur la visibilité des territoires d'outre-mer, je suis extrêmement aujourd'hui engagée dans la question de comment, nationalement, on voit davantage ces territoires d'outre-mer autrement que quand Irma touche Saint-Martin, quand Mayotte connaît une crise sociale, quand la Calédonie rencontre effectivement ce type de difficulté, comment on parle davantage de tous nos territoires, vous savez, la France, elle a la chance d'être monde grâce effectivement la Calédonie, à la Polynésie, à Wallis et Futuna, à La Réunion, à Mayotte, à la Martinique, Guadeloupe, Guyane, Saint-Pierre-et-Miquelon, j'aime tous les citer, Saint-Martin, Saint-Barthélemy, parce que ce n'est pas suffisamment connu, regardez simplement la météo, c'est rare qu'on donne tout simplement la météo des territoires d'outre-mer sur les chaînes nationales, et ça, c'est déjà un premier signe. Alors après, le gouvernement est très engagé aux côtés des territoires d'outre-mer, et moi j'y veille au quotidien, il y a la question effectivement des droits, mais il y a la question aussi de la différenciation. Bien sûr que les Outre-mer doivent avoir les mêmes droits que tous les Français, mais il y a aussi la notion de différenciation, parce que, aucun de ces territoires d'Outre-mer se ressemble, et aucun a besoin de la même réponse, donc différenciation, co-construction, transparence et positionnement des territoires d'outre-mer avec beaucoup plus de positivité dans les chaînes nationales.

DAMIEN COQUET
Merci beaucoup Annick GIRARDIN. Merci d'avoir été l'invitée de Paris Direct ce matin.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 24 octobre 2018

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