Interview de M. Didier Guillaume, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, avec France Inter le 29 octobre 2018, sur la politique agricole. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Didier Guillaume, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, avec France Inter le 29 octobre 2018, sur la politique agricole.

Personnalité, fonction : GUILLAUME Didier, DEMORAND Nicolas.

FRANCE. Ministre de l'agriculture et de l'alimentation;

ti :


NICOLAS DEMORAND
Avec Alexandra BENSAID nous recevons, pour la première ce matin dans "Le Grand Entretien" de France Inter, le ministre de l'Agriculture et de l'Alimentation, vos questions au 01.45.24.7000, sur les réseaux sociaux et l'application France Inter. Didier GUILLAUME bonjour.

DIDIER GUILLAUME
Bonjour.

NICOLAS DEMORAND
Et merci d'être au micro de France Inter, merci de dialoguer tout à l'heure avec les auditeurs. Vous avez donc succédé à Stéphane TRAVERT lors du remaniement, il y a un tout petit peu moins de deux semaines, avant d'entrer dans le détail des nombreux dossiers qui sont désormais les vôtres, dites-nous en une minute, une minute, pour qu'on comprenne, quelle sera votre principal combat à la tête de ce ministère de l'Agriculture ?

DIDIER GUILLAUME
Je veux être le défenseur, le promoteur, des agriculteurs et des agricultrices, je veux faire en sorte que, dans les années qui viennent, ce gouvernement puisse dire "l'agriculture a un avenir et le métier d'agriculteur est encore un métier d'avenir." Je veux être, sous l'autorité du président de la République et du Premier ministre, le ministre des transitions, transition économique, il faut que les agriculteurs gagnent mieux leur vie, transition environnementale, il faut absolument que des meilleures pratiques, la fin des phytosanitaires, nous en parlerons sûrement tout à l'heure, arrive assez rapidement, transition sociale, parce qu'aujourd'hui il y a trop d'agriculteurs et de salariés de l'agriculture qui vivent mal, et il faut leur amener des meilleures conditions, et enfin transition sanitaire, parce que la demande de nos concitoyens est tellement forte, et irréversible, qu'il faut que les produits issus de l'agriculture soient des produits sains, des produits sûrs, des produits avec une traçabilité la plus claire possible.

ALEXANDRA BENSAID
Didier GUILLAUME, on commence avec les dossiers, le revenu des agriculteurs, vous venez d'en parler, il faut qu'ils vivent mieux, vous avez donc cette loi Alimentation, qui vient d'être adoptée, son premier effet, disent des distributeurs, ça va être de revaloriser certains produits agricoles, et donc de renchérir les prix pour les consommateurs. Est-ce que ça vous l'assumez ?

DIDIER GUILLAUME
Non, puisque son premier effet n'a pas lieu, puisque cette loi n'est pas encore promulguée, elle sera promulguée, et je vais signer, dans les 6 mois qui viennent, les ordonnances, ces ordonnances je veux les mettre en place, avec la profession, avec la grande distribution évidemment, avec les transformateurs, avec les industriels. Pourquoi ? Parce qu'aujourd'hui il n'est plus possible d'avoir un métier d'agriculteur où on vend son produit moins cher que ce qu'il ne coûte, ce n'est pas possible, c'est le seul secteur, en France, où les agriculteurs vendent leurs produits inférieurs à leur prix de revient. Deuxièmement, on ne peut pas continuer, quand même, comme le font certaines grandes surfaces, à faire croire que les produits n'ont pas de prix, avec les ristournes, les ristournes, les ristournes, on fait que ce n'est pas cher du tout. Et moi je ne fais pas partie de ceux qui pensent que les Français sont prêts à payer plus pour avoir des produits de qualité, non. Il y a des Français qui peuvent le faire, mais il y a beaucoup de Français qui n'ont pas les moyens de le faire, et donc il ne peut pas y avoir de la nourriture pour les riches et de la nourriture pour les pauvres, il faut donc que la montée en gamme se fasse pour tous, sans augmentation…

ALEXANDRA BENSAID
Alors qui va payer cette revalorisation ?

DIDIER GUILLAUME
Les industriels et les grandes surfaces.

ALEXANDRA BENSAID
Mais il n'y a pas de sanction dans cette loi, est-ce que ça vous pouvez le corriger, est-ce que dans vos ordonnances vous voulez faire bouger des lignes ?

DIDIER GUILLAUME
Mais, je crois que la sanction ça sera quand même le consommateur. Vous savez, les Françaises et les Français ils ne sont pas fous quand ils achètent leurs produits, ils se rendent compte de ce qui se passe, ils veulent avoir des produits de qualité, ils veulent à la fois que ces produits soient au juste prix. Donc, on va essayer d'avancer, nous allons avoir les ordonnances qui vont sortir, et le gouvernement est très déterminé, le Premier ministre est très déterminé. Il faut que les agriculteurs, pour la nouvelle construction des prix, gagnent un revenu supérieur à ce qu'ils ont maintenant, et que ça ne se répercute pas chez les consommateurs.

NICOLAS DEMORAND
C'est quoi un revenu décent pour un agriculteur quand on sait qu'1 agriculteur sur 3 vit avec moins de 350 euros par mois, c'est quoi selon vous ?

DIDIER GUILLAUME
Eh bien vous avez tout dit.

NICOLAS DEMORAND
C'est quoi alors un revenu décent ?

DIDIER GUILLAUME
Un revenu décent c'est un revenu qui permet de faire vivre une famille, de faire vivre un conjoint, une conjointe, des enfants, qui permet de prendre quelques jours de vacances, il n'est pas normal que les agriculteurs travaillent 7/7 jours et toute l'année sans congés…

NICOLAS DEMORAND
Mais quand on part de 350, vous, vous voudriez aller vers quoi ?

DIDIER GUILLAUME
Il n'y a pas de SMIC en agriculture, mais enfin les salariés de ce pays ont un SMIC, donc il est normal que les agriculteurs montent à ce niveau-là. Et justement, cette loi Alimentation, avec l'inversion de la construction des prix, on va partir du principe que demain - quand je dis demain, les négociations commerciales démarrent - demain ce sont les filières, les interprofessions, qui vont dire tel produit il part de chez nous à tel prix, ce n'est plus ceux qui achètent qui vont faire cela. C'est une révolution absolue. Est-ce que ça va marcher ? - vous dites les gens sont inquiets - eh bien nous verrons bien, mais en tout cas moi je peux…

ALEXANDRA BENSAID
Je dis il n'y a pas de sanction.

DIDIER GUILLAUME
Si; je peux vous dire que je vais tout faire pour que les choses fonctionnent, il y a le médiateur des relations commerciales, qui peut être saisi à tout moment, pour faire bouger les choses.

ALEXANDRA BENSAID
Didier GUILLAUME, on parle de la sécheresse. Il y aura plus de 50 départements qui seront reconnus en calamité sécheresse, ça c'est qu'affirme la présidente du FNSEA, le principal syndicat des agriculteurs, est-ce qu'on est dans cet étiage ?

DIDIER GUILLAUME
Oui, les préfets sont en train de faire remonter la situation sur le terrain, j'étais moi-même dans la Meuse et dans les Vosges vendredi, la situation est dramatique, une sécheresse comme on n'a jamais connu. Il a plu au printemps, les premières coupes ont pu être faites, les agriculteurs ont rentré le foin, ont rentré la paille, mais après, sécheresse totale jusqu'encore aujourd'hui. Donc, on sait qu'ils ont commencé à taper dans leurs stocks de foin, de fourrage, pour nourrir les animaux, la situation est dramatique. L'Etat sera au rendez-vous, le Premier ministre l'a affirmé, je suis allé sur place le dire, il y aura des dégrèvements automatiques de foncier non bâti, et le fonds de calamité agricole va se réunir trois fois dans la première fin novembre pour justement…

NICOLAS DEMORAND
Quelle sera précisément l'enveloppe moyenne d'indemnisation pour calamité agricole ?

DIDIER GUILLAUME
On ne peut pas donner d'enveloppe à l'heure qu'il est, il faut savoir exactement ce qu'il en est, et la situation…

NICOLAS DEMORAND
On saura en décembre, c'est ça ?

DIDIER GUILLAUME
Oui, oui, en décembre nous saurons; la situation n'est pas la même en fonction des départements du Sud et du Nord, mais je vais vous le dire là, l'Etat et le gouvernement seront au rendez-vous afin d'aider les agriculteurs, d'ailleurs une solidarité existe déjà au niveau des territoires, les chambres d'agriculture, les agriculteurs eux-mêmes, sont en train de faire cette solidarité, des endroits où il y a un peu plus de fourrage pour l'amener dans d'autres endroits, mais la situation est vraiment dramatique et je veux vraiment apporter tout mon soutien et toute ma solidarité aux agriculteurs et aux éleveurs touchés par ce fléau.

ALEXANDRA BENSAID
Au sujet du fourrage, il paraît qu'il y a une spéculation sur le prix du fourrage, vous acquiescez de la tête…

DIDIER GUILLAUME
Enorme, bien sûr, bien sûr.

ALEXANDRA BENSAID
Enorme. Comment lutter ?

DIDIER GUILLAUME
Comment lutter, c'est justement qu'il faut prendre des mesures qui ne favorisent pas cette spéculation. Cette année la sécheresse elle est beaucoup plus large que notre pays, elle est notamment européenne, il y a beaucoup de camions allemands ou d'autres pays que sont venus acheter du fourrage, et cette spéculation elle est dramatique, parce que c'est un manque de solidarité entre les producteurs français eux-mêmes, puisque vendre de du fourrage à l'étranger, quand nous-mêmes il nous en manque, c'est un peu dramatique, donc que nous regardons cela de près avec les organisations professionnelles agricoles et les chambres d'agriculture.

NICOLAS DEMORAND
On le voit, Didier GUILLAUME, on est dans un moment, un moment historique, où l'agriculture et l'écologie ont partie liée, est-ce que la Politique Agricole Commune, la PAC, va être copilotée par les ministres et les ministères de l'Agriculture et de l'Ecologie, Nicolas HULOT semblait avoir acquis ce copilotage, où en est-on ?

DIDIER GUILLAUME
La Politique Agricole Commune, comme toutes les négociations européennes, sera pilotée par la France, par le président de la République, par le Premier ministre, par la ministre des Affaires européennes, évidemment par Nicolas HULOT et par moi-même. Je suis ministre de l'Agriculture et de l'Alimentation…

NICOLAS DEMORAND
François de RUGY.

ALEXANDRA BENSAID
Nicolas HULOT il n'est plus là.

DIDIER GUILLAUME
Pardon, par François de RUGY, décidemment, par François de RUGY; je suis moi-même ministre de l'Agriculture et de l'Alimentation, et j'ai commencé…

NICOLAS DEMORAND
Non, mais ce que soit interministériel c'est une chose, mais Stéphane TRAVERT, votre prédécesseur, avait dit que c'était "agriculture et point à la ligne", et il semblait y avoir un changement de braquet, en quelque sorte, où les deux ministères allaient copiloter la chose. Ce n'est plus d'actualité ?

DIDIER GUILLAUME
Je n'ai pas cette information, je vais piloter cela, mais je vous le disais tout à l'heure, je veux être, et c'est ce que souhaite le Premier ministre, le ministre des transitions, et aujourd'hui la transition écologique, la transition vers l'agro-écologie, elle est essentielle. Moi qui ai dirigé le département de la Drôme, qui en ai fait le premier département bio de France, département non OGM, qui ai créé un salon européen des techniques alternatives pour ceux qui ne sont pas en bio, pour cultiver mieux, je peux vous dire que cette transition elle est inéluctable, et d'ailleurs les agriculteurs le savent. Et moi je ne suis pas là pour opposer le consommateur à l'agriculteur, je veux être celui qui va se battre contre "l'agri-bashing", on ne peut pas continuer à montrer du doigt, il n'y a pas d'un côté ceux qui pollueraient, et ceux qui seraient vertueux, ce n'est absolument pas possible. Vous savez, il y a eu l'exode rural au siècle dernier, il ne faudrait pas - mais le l'Etat et le président de la République ont pris la mesure des choses - il ne faudrait pas qu'il y ait une sécession rurale, et c'est la raison pour laquelle le fait que, le président de la République et le Premier ministre aient choisi de mettre en place un immense ministère des Territoires, avec Jacqueline GOURAULT, Julien DENORMANDIE et Sébastien LECORNU, et avec le ministre de l'Agriculture, nous allons travailler ensemble.

ALEXANDRA BENSAID
Didier GUILLAUME, la semaine dernière on a beaucoup parlé de cette étude - vous parlez du bio - qui laisse envisager que manger bio ça réduirait le risque de cancer, les résultats ont été discutés, beaucoup, comment est-ce que vous, le ministre, vous avez reçu cette étude ?

DIDIER GUILLAUME
Tout est discuté sur tous les sujets et je pense qu'il faut regarder les choses très tranquillement. La transition vers le bio est irréversible et nous devons y aller. La transition vers les produits, je vous le disais tout à l'heure, avec une forte traçabilité avec la sécurité, nous devons y aller. La France doit assumer, doit assurer son autonomie alimentaire, c'est indispensable, comme l'Europe, et donc aller vers le bio. On sait que le bio a des vertus qui sont bonnes. Je ne sais pas quelle est cette étude, je ne suis moi-même pas médecin, scientifique, et cetera, donc nous verrons bien. Mais je suis persuadé au fond de moi-même que c'est bien de manger bio et, en tout cas, c'est bien globalement de manger des bons produits issus de l'agriculture.

NICOLAS DEMORAND
Vous êtes le premier écolo de France, en fait.

DIDIER GUILLAUME
Non, non. Je ne suis pas le premier écolo de France.

NICOLAS DEMORAND
Mais c'est un discours de ministre de l'Agriculture qui est assez nouveau.

DIDIER GUILLAUME
Moi je défends toutes les agricultures.

NICOLAS DEMORAND
Oui, mais vous donnez la direction. La direction, c'est de sortir de celle qu'on connaît depuis toujours pour aller vers une autre.

DIDIER GUILLAUME
Absolument, absolument. Nous avons besoin d'une agriculture productive, une agriculture qui exporte. Aujourd'hui, la balance commerciale de l'agriculture, c'est plus six milliards d'euros. C'est la troisième balance commerciale donc il faut continuer dans cette direction et les efforts qui sont faits, pas forcément dans le bio mais aussi dans le bio pour une agriculture bonne, saine, propre, elles sont énormes. Elles sont énormes. C'est pour ça que je vous disais : « Moi, je serai le défenseur des pratiques agricoles. » Mais on a besoin des deux et, de l'autre côté, du bio, des circuits courts, des marchés paysans, des marchés fermiers, tout cela.

ALEXANDRA BENSAID
Mais sur les chiffres, quand vous dites : « On doit aller plus vers le bio », aujourd'hui on est à 6 % de la surface agricole qui est convertie en bio. Vous voulez arriver à combien, vous ? La feuille de route c'est 15 %. On n'est même pas sûr d'y être.

DIDIER GUILLAUME
Mais si. Dans mon département, nous avons réussi à monter à 18 %. La Drôme n'est pas la France mais enfin l'objectif, c'est 2022, 15 %.

ALEXANDRA BENSAID
Il faut un milliard cent.

DIDIER GUILLAUME
Il a été mis sur la table.

ALEXANDRA BENSAID
Il a été mis ?

DIDIER GUILLAUME
Oui. Le plan de mission bio, c'est un milliard cent millions qui a été mis sur la table. C'est le premier effort jamais fait par ce ministère sur le bio. Un milliard cent mis sur la table en cash pour aider à la transition vers le bio. Nous allons y arriver.

ALEXANDRA BENSAID
Il faut aller au-delà ?

DIDIER GUILLAUME
Il faut aller au-delà, il faut aller toujours plus loin pour que ce soit toujours meilleur mais enfin, il faut faire des étapes. Vous savez, moi je pense que le mieux est l'ennemi du bien et qu'à un moment ou un autre, la politique des pas les uns après les autres, si on a un cap, si on a une direction et si on s'y fixe, alors oui ça ira.

NICOLAS DEMORAND
La loi Alimentation en tout cas, Didier GUILLAUME, ne mettra pas fin à la souffrance animale aux pratiques révoltantes comme la castration à vif des porcs, le broyage des poussins. La publicité pour la malbouffe n'aura pas été interdite pour les enfants qui sont devant la télé. Est-ce que vous pouvez nous dire simplement si cette loi Alimentation sur ces aspects-là n'a pas été un rendez-vous raté avec l'époque ? Un rendez-vous raté avec les préoccupations des Français qui sont sans doute bien plus en avance que les politiques sur tous ces sujets ?

DIDIER GUILLAUME
Vous savez, les Français sont toujours plus en avance comme les citoyens du monde sont toujours peut-être plus en avance que les politiques.

NICOLAS DEMORAND
Mais ç'a été un rendez-vous raté sur ces points-là ?

DIDIER GUILLAUME
A un moment, il faut être concret et être pragmatique. Il y a eu d'énormes avancées qui ont été faites - on en parlait à l'instant - sur l'économie et cetera. Sur cette partie-là dite, entre guillemets, sociétale et souffrance, maltraitance animale, il y a des évolutions. Plus aucun élevage de poules en cages ne peut être fait aujourd'hui ; ce n'était pas le cas hier, enfin quand la loi sera promulguée, certes de façon volontaire, mais des caméras sont dans les abattoirs. Il faudra aller plus loin. Aujourd'hui, je pense qu'il faut faire attention à tout cela parce que, vous le disiez fort justement Nicolas DEMORAND, les Françaises et les Français sont sensibles à cela. Donc il y a des avancées et je veillerai qu'il y ait encore des avancées dans les années qui viennent.

NICOLAS DEMORAND
Dans quel cadre ? Est-ce qu'il y aura une nouvelle loi pour traiter ces sujets d'ici la fin du quinquennat ? Ou est-ce que la porte est fermée, c'est fini et on verra plus tard ?

DIDIER GUILLAUME
Non, non, on ne verra pas plus tard. Pour l'instant, il n'y a pas de nouvelle loi prévue. Nous verrons bien ce qui se passera mais tout ne passe pas par la loi. Il peut y avoir des avancées sans la loi. Puis vous savez, moi je crois beaucoup à l'effet d'entraînement et aux bonnes pratiques. On regarde ce qui se passe à côté et on se dit : « Je pourrais peut-être faire pareil », donc les choses vont avancer. Moi, je veux dire aux Françaises et aux Français sensibles sur ces sujets que les choses vont avancer, qu'on part d'une situation …, et maintenant il faut aller plus loin. Les choses vont évoluer.

ALEXANDRA BENSAID
Redoutez-vous une radicalisation de ceux qui se battent contre la souffrance animale ? On voit de plus en plus de boucheries attaquées.

DIDIER GUILLAUME
Je crains cette radicalisation, bien sûr, parce qu'elle n'est pas bonne. Là encore, il ne faut pas opposer, il ne faut pas de violence. Il faut plutôt rassembler. Vous savez, il y a des gens qui font des choix qui sont végétariens, qui sont végans, qui ne veulent pas manger de viande. Aujourd'hui ce qui monte le plus en plus, c'est les flexitariens, c'est-à-dire je mange un peu de viande mais moins pour faire d'autres pratiques. Tout cela, c'est la société et donc on ne va opposer les uns aux autres. Il y a des gens qui veulent manger de la viande ? Bien, ils ont le droit de manger de la viande et ceux qui ne veulent pas en manger, ils ne peuvent pas en manger.

ALEXANDRA BENSAID
Mais quand on brûle un abattoir au nom d'idéaux, ça c'est quoi ?

DIDIER GUILLAUME
C'est inadmissible, c'est inacceptable.

ALEXANDRA BENSAID
C'est du terrorisme ?

DIDIER GUILLAUME
C'est inacceptable. C'est être contre les lois de la République. Ce n'est pas possible aujourd'hui. Il n'est pas pensable dans notre pays, à notre époque, que l'on brûle un abattoir, que l'on fracasse les vitrines des bouchers. Moi, je veux leur amener ma solidarité. Et en même temps, il faut que chacun se mette sans cesse en cause, se remette en cause.

NICOLAS DEMORAND
Le moratoire sur le méthamsodium est-il un premier pas, Didier GUILLAUME, vers son interdiction ?

DIDIER GUILLAUME
Ecoutez, là c'est pareil. Nous avons pris la décision avec Agnès BUZYN et François de RUGY d'interdire le méthamsodium pour trois mois, le temps que l'ANSES regarde ce qu'il en est. Si nous devons aller plus loin et si nous devons l'interdire pour des raisons de sécurité, nous le ferons.

NICOLAS DEMORAND
Est-ce qu'il faut à terme interdire tous les pesticides ? Est-ce qu'à un moment on arrivera à ce type de solution ? Vous dites que vous êtes le ministre des transitions ; est-ce qu'un monde sans pesticides est celui qui s'annonce pour nous tous ?

DIDIER GUILLAUME
En tout cas, la ligne d'horizon c'est celle-là. Maintenant, il faut le faire pas par pas et regarder la dangerosité des uns et des autres. On ne peut pas arrêter tout de go d'un seul jour et décider comme ça, je claque des doigts, on arrête tout parce que ça n'aurait aucun sens. Oui, nous y allons. Le président de la République a annoncé la fin du glyphosate en 2020, il y aura la fin du glyphosate en 2020. Nous avons annoncé que les pesticides allaient baisser de 25 % en 2022 et de 50 % en 2025, nous allons y arriver. Si nous sommes en 2025 avec moins 50 % de pesticides, c'est un pas gigantesque.

NICOLAS DEMORAND
Il n'y a pas de bon pesticide.

DIDIER GUILLAUME
Je ne peux pas répondre à cette question.

NICOLAS DEMORAND
Pourquoi ?

DIDIER GUILLAUME
Parce que je ne suis pas spécialiste des pesticides.

NICOLAS DEMORAND
Vous attendez de voir ?

DIDIER GUILLAUME
Ce que je sais, c'est qu'en dehors des pesticides, il y a des façons de faire, il y a des pratiques agraires, il y a des bio contrôles qui font que nous pouvons faire la même chose sans les pesticides. Mais aujourd'hui, nous ne pouvons pas les empêcher en ce 29 octobre.

NICOLAS DEMORAND
Vous étiez sénateur, élu local pendant très, très longtemps. Est-ce que le quinquennat, le début du quinquennat a été marqué par une forme de mépris ou de condescendance envers tout ce qui n'est pas parisien ? C'est encore Gérard COLLOMB qui en parle le mieux de cette espèce de morgue venue de la capitale ; vous l'avez ressentie ?

DIDIER GUILLAUME
Non, non, non, je ne crois pas. Vous savez, ce qui s'est passé en 2016-2017, ç'a été un cataclysme politique. Après un cataclysme, il faut un peu de temps pour s'en remettre et il faut rechanger les habitudes. Je crois qu'Emmanuel MACRON ayant été élu avec un nombre de voix important face à l'extrême droite met en place à sa politique. Moi j'ai voté pour lui au premier tour de la présidentielle, je soutiens ce gouvernement depuis le début sans aucun problème. Il faut simplement se dire qu'en France, il y a des territoires un peu reculés, des territoires isolés, ce que je peux représenter comme ministre et Jacqueline GOURAULT à son niveau et ceux-là, il faut également les entendre.

NICOLAS DEMORAND
Donc vous êtes le seul élu local à ne pas avoir ressenti de mépris venu de Paris ?

DIDIER GUILLAUME
Non, mais non. Après, si fait de la politique politicienne on dit : « C'est du mépris ». Si on regarde les choses objectivement, on se dit qu'il y a des territoires… Ce n'est pas aujourd'hui qu'ils sont en souffrance, vous savez. Les services publics sont partis depuis longtemps de tous ces territoires.

NICOLAS DEMORAND
Jean-Pierre est en ligne. Bonjour et bienvenue. Jean-Pierre, on vous écoute.

JEAN-PIERRE, PRODUCTEUR DE LAIT
Salut France Inter. C'est Jean-Pierre, un producteur de lait qui vient de voir passer trois ministres de l'Agriculture et qui voit toujours son prix du lait au plus bas. On ne peut plus en vivre et on finit par en crever au niveau financier, au niveau santé. Ça fait trois ans qu'on n'a pas pris un jour de vacances, on travaille presque tous les jours huit à neuf heures et les ministres passent. Ils viennent parler à France Inter, tout va bien.

NICOLAS DEMORAND
Qu'est-ce que vous demandez, Jean-Pierre, à Didier GUILLAUME ?

JEAN-PIERRE
Qu'on arrive à rétablir un contingentement de la production pour que les producteurs de lait arrivent à gagner leur vie.

NICOLAS DEMORAND
Vous vous payez combien par mois, si vous me passez cette question indiscrète Jean-Pierre ? En tout cas, on l'a abordée avec le ministre donc je profite de vous avoir en ligne pour vous le demander.

JEAN-PIERRE
On se paye très mal. On travaille à deux sur une ferme et on cumule des dettes ; c'est ça le problème.

NICOLAS DEMORAND
Merci Jean-Pierre pour cette intervention. Didier GUILLAUME, un producteur de lait en train de crever pour reprendre son expression.

DIDIER GUILLAUME
Oui, j'entends cela. Il dit : « Les ministres passent ». Les ministres passent mais il y a aussi le marché, il y a aussi les grandes entreprises qui collectent le lait, il y a les grandes coopératives. Nous voulons justement regarder cela avec la loi EGalim mais dans mon action de ministre, je vais essayer de regarder cela. Le prix du lait n'a pas bougé peut-être depuis dix ou quinze ans alors que tout a augmenté. On voit bien que ce n'est pas possible donc il faut repenser les choses. Il parle des quotas : il y avait eu les quotas laitiers, les quotas laitiers ont été supprimés. Maintenant, le marché européen est plus ouvert, voilà. Courage aux éleveurs et aux producteurs de lait. Je sais qu'ils vivent des moments difficiles aussi.

NICOLAS DEMORAND
Benoît est en ligne. Bonjour et bienvenue Benoît.

BENOIT, AUDITEUR
Oui, bonjour.

NICOLAS DEMORAND
On vous écoute.

BENOIT
Moi, je suis paysan depuis vingt-cinq ans. Monsieur le Ministre et tous les ministres nous disent qu'il faut faire de l'alimentation saine, locale, bio. Le seul problème, c'est qu'en 2010 on perd vingt-cinq mille hectares de terres agricoles travaillées- je dis bien travaillées. En 2018, on va perdre soixante-dix-sept mille hectares de terres agricoles qui passent sous le béton, les autoroutes et les centres commerciaux. On veut des paysans, on veut nourrir localement, on veut nourrir sainement mais comment on fait quand on est paysan et qu'on n'a plus de terres ? Moi par exemple dans mon village, je viens de perdre trois hectares de terres parce que la commune a préféré faire des lotissements plutôt que de me les laisser travailler. Qu'est-ce que compte faire l'Etat au niveau de l'accaparement des terres agricoles ?

NICOLAS DEMORAND
Merci pour cette question. Didier GUILLAUME vous répond.

DIDIER GUILLAUME
La déprise agricole est un vrai sujet depuis des années. Aujourd'hui, je veux quand même dire à votre auditeur que les agriculteurs produisent des produits de qualité et nourrissent de façon de façon très bonne. Il ne faudrait pas dire que ce n'est pas le cas mais il faut peut-être aller encore plus loin. Aujourd'hui, c'est la responsabilité des maires. Vous disiez tout à l'heure le mépris des territoires et des provinces, mais c'est le maire qui change son plan local d'urbanisme. C'est le maire qui achète des terres. C'est l'interco, c'est l'Etat pour un grand sujet et souvent c'est aussi l'agriculteur qui vend ses terres peut-être un peu contraint et forcé. Donc oui, il y a trop de déprise agricole et, aujourd'hui, il faut faire en sorte qu'il nous reste des bonnes terres agraires, des bonnes terres arables pour pouvoir faire de la production agricole.

NICOLAS DEMORAND
Allez, on retourne un peu au standard, bonjour Kévin.

KEVIN, AUDITEUR
Bonjour, bonjour France Inter, bonjour. Bonjour Monsieur le Ministre.

DIDIER GUILLAUME
Bonjour.

KEVIN
Simplement une question concernant ce que vous pensez faire en matière de réglementation d'utilisation des pesticides au bord des habitations. Moi, j'habite à la campagne dans le Maine-et-Loire, je suis bordé par quatre champs, j'ai la chance d'habiter vraiment à la campagne, c'est formidable mais j'ai un agriculteur à côté qui traite à 15 minutes de chez moi au glyphosate.

NICOLAS DEMORAND
Merci Kevin pour cette question, Didier GUILLAUME ?

DIDIER GUILLAUME
Oui, là, c'est très clair la loi Alimentation EGalim a mis des bandes auprès des lotissements, auprès des écoles, auprès des maisons de retraite pour faire en sorte qu'on n'épande pas partout, moi, je pense qu'il faut que ce monsieur aille parler avec l'agriculteur. Aujourd'hui les agriculteurs n'épandent plus en jetant de l'air avec des pulvérisateurs quand il y a du vent, c'est interdit, etc… moi, je voudrais faire tomber un peu la pression. Je vous le disais tout à l'heure, il n'y a pas d'un côté les paysans qui se sourient, qui ne se soucient de rien, eux, ils travaillent les pieds dans la terre et dans l'air à la campagne, ils n'ont pas intérêt à empoisonner, donc les agriculteurs ne sont pas des empoisonneurs et il ne faut pas que les habitants soient des empêcheurs de tourner en rond.

NICOLAS DEMORAND
Kevin, vous êtes encore là ou pas, Kévin, vous êtes allé parler à vos voisins ou pas ?

KEVIN
Alors c'est ce que je pensais faire, mais en fait j'écoute effectivement les autres auditeurs, moi le monsieur à côté, il y a 200 hectares, il a un modèle économique qui fait que de toute façon, il n'a pas tellement le choix de fonctionner comme ça, je ne vais pas lui demander de faire du bio à côté de chez moi …

DIDIER GUILLAUME
Ce n'est pas la question de la faire du bio, ce sont les bonnes pratiques, monsieur, c'est simplement ça que je veux vous dire. Ce n'est pas parce que ce n'est pas en bio que la culture n'est pas bonne et mauvaise pour la santé. On n'oppose pas l'agriculture conventionnelle et l'agriculture biologique, c'est simplement les méthodes de traitement, il y a des possibilités, il faut faire en sorte que ces méthodes de traitement n'incommodent pas les riverains. Et je pense que le mieux c'est de se parler, oui.

ALEXANDRA BENSAID
Didier GUILLAUME, vous avez vu même sur le méthamsodium, il y a des résistances, oui les agriculteurs vous disent, on a un modèle économique, il y a l'emploi, on ne peut pas aller au-delà de ça, il ne suffit pas de parler ?

DIDIER GUILLAUME
Non mais quand vous dites, il y a des agriculteurs qui disent, je ne sais pas de qui vous parlez, parce que des agriculteurs…

ALEXANDRA BENSAID
N'avez-vous pas entendu sur le méthamsodium les résistances ?

DIDIER GUILLAUME
… ça n'existe pas. Sur le méthamsodium le gouvernement a pris ses responsabilités, il y avait des risques, des évanouissements, des malaises, principe de précaution, on interdit pendant trois mois et on regarde ce qui peut se passer. Après nous allons voir comment les choses se passent, les modèles économiques existent, c'est la raison pour laquelle on ne peut pas tout arrêter comme ça d'un seul coup sans ça, on met en péril l'agriculture française et notre souveraineté alimentaire à laquelle je tiens beaucoup. Et ce n'est pas parce qu'il y a des agriculteurs qui ne sont pas en bio et qui utilisent des phytosanitaires que ce sont des empoisonneurs. Moi, je refuse cela. Les bonnes pratiques doivent avancer et nous allons avancer dans ce quinquennat pour arriver à ce qu'on fasse le lien, l'union, j'allais dire, entre les paysans et les citadins.

NICOLAS DEMORAND
Didier GUILLAUME, merci d'avoir été au micro de France Inter, je rappelle que vous êtes ministre de l'Agriculture et de l'Alimentation. On espère vous revoir bientôt à ce même micro.

DIDIER GUILLAUME
Merci.


Source ! Service d'information du Gouvernement, le 30 octobre 2018

Rechercher