Interview de Mme Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'économie et des finances, avec Radio Classique le 30 octobre 2018, sur l'avenir de l'usine Ascoval, la fusion Alstom-Siemens et sur la situation de l'industrie française. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'économie et des finances, avec Radio Classique le 30 octobre 2018, sur l'avenir de l'usine Ascoval, la fusion Alstom-Siemens et sur la situation de l'industrie française.

Personnalité, fonction : PANNIER-RUNACHER Agnès.

FRANCE. Secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'économie et des finances

ti :

DIMITRI PAVLENKO
Mon invitée ce matin, elle est Secrétaire d'Etat à l'Economie. Bonjour Agnès PANNIER-RUNACHER.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Bonjour.

DIMITRI PAVLENKO
Dois-je dire, Secrétaire d'Etat à l'Economie ou plutôt à l'Industrie, parce que j'ai cru comprendre que c'était le périmètre en gros qui vous était confié ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
En réalité, effectivement, on m'a demandé, enfin Bruno LE MAIRE m'a demandé de me consacrer à la reconquête industrielle et à l'attractivité du territoire, mais en tant que Secrétaire d'Etat, j'ai aussi vocation à jouer complètement en doublure de lui quand il ne peut pas être à deux endroits à la fois. Mais effectivement, le coeur de mon portefeuille, c'est l'industrie et l'attractivité du territoire.

DIMITRI PAVLENKO
Alors vous dîtes, reconquête industrielle, on est plutôt sur un sujet de fermeture en l'occurrence, fermeture potentielle avec le dossier ASVOCAL. Alors je rappelle, 280 emplois menacés si le tribunal de commerce ne valide pas la reprise la semaine prochaine par ALTIFORT. ALTIFORT, qui est le seul repreneur en lice et qui posait une condition, qui demandait à VALLOUREC, coactionnaire et donc principal client d'ASCOVAL de garantir le niveau de commandes actuel pendant un an et demi, VALLOUREC dit non, Bruno LE MAIRE semble mettre la pression depuis quelques jours sur VALLOUREC et là, retournement un peu de situation, Les Echos écrivent ce matin que vous allez demander à ALTIFORT de revoir sa copie en la réécrivant sans la participation de VALLOUREC. Est-ce que vous confirmez les informations des Echos ce matin ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Alors d'abord juste dire quel est notre objectif ? Notre objectif est de trouver une solution pérenne pour les 280 salariés, de façon à leur dire les yeux dans les yeux, on tient un plan qui tient la route et ça c'est vraiment central dans notre démarche.

DIMITRI PAVLENKO
Donc la fermeture d'ASCOVAL n'est pas une option encore aujourd'hui ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Donc la fermeture d'ASCOVAL, de deux choses l'une : soit le plan flotte et dans ce cas-là, on le soutiendra, soit il ne flotte pas et dans ce cas-là, il faut le dire les yeux dans les yeux aux salariés d'ASCOVAL et avoir le meilleur traitement possible et faire en sorte que dans un an, ils aient un job dans tous les cas. C'est ça je dirais l'enjeu majeur pour nous. Donc pour revenir sur VALLOUREC, on a travaillé avec ALTIFORT toute la semaine dernière, en particulier vendredi, samedi, dimanche, et ce qui ressort de nos échanges, c'est que fondamentalement, il ne faut pas prolonger un contrat avec VALLOUREC qui met l'usine à produire des biens sur lesquels, elle n'est pas compétitive, alors qu'il y a d'autres sujets, d'autres biens qu'elle peut produire sur lesquels, elle est beaucoup plus compétitives. C'est en gros, demander à un restaurant trois étoiles de livrer du snack, ce n'est pas ses fondamentaux à cette usine.

DIMITRI PAVLENKO
Oui parce qu'il faut entrer dans les détails pour saisir la complexité du dossier. ASCOVAL, c'est une usine de pointe mais qui est sur un marché de produits intermédiaires, je lisais ce matin qu'en gros, il produisait à 270 euros la tonne sur des marchés où l'on vend plutôt à 230-240, donc on voit qu'on a un problème de compétitivité et là, soit on fait des efforts, mais ça veut dire beaucoup d'investissements qui sont chiffrés, Agnès PANNIER-RUNACHER, entre 140 et 250 millions d'euros. Voilà la somme qu'il faudrait investir dans ASOVAL au global pour la remettre à niveau si je puis dire.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Alors tout à fait, c'est pour ça qu'on est en train de faire les calculs mais ce que l'on sait aussi c'est qu'ASCOVAL est très compétitif sur un certain type d'acier, donc le sujet aujourd'hui qui est plutôt du moyen gamme en haut de gamme, pas seulement que du haut de gamme, il y a aussi du moyen gamme, donc le sujet c'est de savoir si on a suffisamment de clients qui sont prêts à prendre ces aciers moyen gamme et haut de gamme et ça c'est une solution pérenne et dans ce cas-là ça peut faire sens d'investir. Si en revanche, vous n'avez pas suffisamment de clients qui sont capables de prendre ces aciers, alors on a un problème et il n'y aurait pas sens à investir ces montants.

DIMITRI PAVLENKO
Mais si on regarde un peu l'historique d'ASCOVAL, VALLOUREC détient la société, en 2015, elle la revend à ASCOMETAL qui la cède...attendez je me trompe dans l'histoire. Schmolz Bickenbach qui rachète ASCOMETAL pardon, souhaite exclure ASCOVAL de l'équation, en disant, ce site n'est pas compétitif, ça fait quand même quatre ans qu'on se dit que cette entreprise là, ce site-là, même s'il est compétitif potentiellement, ne l'est pas dans les faits aujourd'hui, Agnès PANNIER-RUNACHER, est-ce que ça vaut le coup même pour l'Etat d'investir de l'argent dans ce site-là ? Est-ce que vous iriez à dire c'est comme le disent les Echos, une entreprise zombie ? C'est quand même le fond de la question-là.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Alors moi je voudrais juste revenir sur ce que sait faire ASCOVAL les 280 salariés aujourd'hui sont capables de produire des aciers spéciaux de manière compétitive. Ils ont besoin d'un aval et c'est toute la question qui est sur la table. Cet aval, est-ce qu'on le construit et est-ce qu'il fait sens et est-ce qu'on a suffisamment de carnets de commandes ou pas ? Donc c'est une entreprise qui a des qualités, la deuxième question qu'on a, c'est : est-ce que ALTIFORT, qui a réussi à retourner un certain nombre d'entreprises, donc qui a montré une capacité d'intervention réelle, est-ce que ce projet, ils ont les reins suffisamment solides pour aller jusqu'au bout parce que là c'est un gros morceau pour eux, il pèse 200 millions d'euros de chiffre d'affaires c'est une usine qui fait 135 millions d'euros chiffre d'affaires ?

DIMITRI PAVLENKO
Et peuvent-ils le faire sans la participation de VALLOUREC, c'est aussi la question qui vient juste après puisque semble-t-il c'est-ce que vous allez leur demander demain ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Nous, en fait, on y travaille depuis vendredi donc je pense que pour le coup, ALTIFORT, et ça a été vraiment le résultat de nos échanges, est d'accord pour dire qu'il y a plus de sens d'aller chercher d'autres clients qui leur permettent d'avoir de meilleures marges que de rester quelque part prisonnier d'un client qui en fait ne permet pas à la société de sortir les meilleures marges.

DIMITRI PAVLENKO
La France insoumise a demandé la nationalisation d'ASCOVAL, c'est aussi la solution qu'ont suggéré plusieurs salariés, les syndicats d'ASCOVAL. Est-ce que cette solution vous a traversé l'esprit, a traversé l'esprit des membres du gouvernement ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Non mais ça c'est très théorique, il ne suffit pas de faire un chèque en blanc pour sauver une usine et puis en plus, tout le monde, en tout cas tous les politiques savent parfaitement que nous sommes sur un secteur qui est extrêmement regardé en droit de la concurrence et que l'Etat ne peut pas intervenir n'importe comment. Imaginez comment réagiraient les aciéries en Belgique, en Allemagne et en Hollande si le gouvernement français mettait de l'argent sans explication. Bien sûr que ça c'est très théorique, le sujet aujourd'hui c'est d'avoir un projet pour pouvoir sauver ces emplois ou alors d'être capable de dire aux 280 salariés d'aller jusqu'au bout de la logique et de pouvoir dire le résultat aux 280 salariés, c'est vraiment notre responsabilité.

DIMITRI PAVLENKO
Plan de sauvetage donc si en termes de financement, comment ça se combinerait, de l'argent des collectivités locales de la région de Hauts-de-France, BPIFRANCE également, l'Etat injecterait un euro d'argent public pour un euro d'argent privé, c'est ce que disait Bruno LE MAIRE ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Aujourd'hui, le plan de financement, il faut trouver absolument les privés. Vous avez deux sujets, l'argent que peut mettre ALTIFORT le repreneur et c'est là qu'on a un sujet, est-ce qu'il a les reins suffisamment solides ? Parce qu'il faut qu'il mette suffisamment d'argent pour que le plan fonctionne vis-à-vis des banques. A partir du moment où ALTIFORT arrive à trouver l'argent et arrive à trouver de la dette, enfin des banques privées, alors l'Etat peut mettre de l'argent en face dans les mêmes conditions. C'est la règle du jeu, c'est pour ça qu'on est un petit peu obsessionnel et monomaniaque sur : il faut qu'on ait un soutien d'acteurs privés parce que c'est ça qui déclenche l'argent public.

DIMITRI PAVLENKO
Autre sujet, Agnès PANNIER-RUNACHER, je ne sais pas si c'est dans votre dans votre périmètre de compétences mais la fusion ALSTOM-SIEMENS, on apprend que c'est en train de se compliquer, Londres met son veto à la fusion pour des motifs concurrentiels. Quel est le regard du gouvernement sur ce dossier aujourd'hui Agnès PANNIER-RUNACHER ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
C'est un enjeu très important pour nous parce que d'un point de vue industriel, l'objectif aussi c'est de construire des géants européens, c'est ça qui nous permettra dans la compétition mondiale face aux Etats-Unis et face aux acteurs chinois de tirer notre épingle du jeu donc on mettra toute notre détermination pour que ce projet aboutisse c'est très clair.

DIMITRI PAVLENKO
Plus globalement sur la situation de l'industrie française, on voit que les chiffres sont moins bons quand même que l'année dernière, on a détruit quand même quelques centaines, quelques milliers d'emplois, de l'ordre de 2 600 cette année. Comment vous regardez les choses ? Etes-vous optimiste quand même pour la l'année prochaine pour l'industrie vous qui parlez de reconquête ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Je suis optimiste parce que je veux juste rappeler un point. L'année dernière pour la première fois depuis 10 ans, on avait un solde positif d'emplois manufacturiers. En septembre, on a atteint le maximum de créations d'emplois manufacturiers. Donc, il y a une petite bataille de chiffres pour savoir si de telle date à telle date on a fait moins 2 000 mais moi on me donne d'autres chiffres, de telle date à telle date, on a fait plus 5 000 donc il faut regarder sur l'année. Moi ce que j'observe, c'est qu'on a des indicateurs avancés qui sont positifs, on a un léger ralentissement et c'est à nous de mettre toutes nos forces dans la bataille pour faire en sorte qu'on soit toujours du côté positif de l'affaire, mais ce que je trouve plus singulièrement important encore, c'est qu'aujourd'hui on considère que c'est un combat qu'on peut gagner. Il y a 10 ans, il y a 5 ans, on considérait que c'était un combat qui était perdu, que la perte d'emplois industriels était inéluctable, on parlait de société postindustrielle, donc je trouve que ce revirement est extrêmement intéressant parce que ça veut dire qu'on est prêt à repartir au combat qu'on ne sera pas un pays faible, on doit être fier de notre industrie et qu'on peut créer de l'emploi en France.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 31 octobre 2018

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