Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie et des finances, avec France Inter le 12 novembre 2018, sur les commémorations de l’Armistice de 1918, les relations euro-américaines, la construction européenne et sur le prix des carburants. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie et des finances, avec France Inter le 12 novembre 2018, sur les commémorations de l’Armistice de 1918, les relations euro-américaines, la construction européenne et sur le prix des carburants.

Personnalité, fonction : LE MAIRE Bruno, SALAME Léa.

FRANCE. Ministre de l'économie et des finances;

ti :

LEA SALAME
Bonjour à vous Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Léa SALAME.

LEA SALAME
Et merci d'être avec nous ce matin. Journée de commémorations hier pour le centenaire de 14-18 en présence de 70 chefs d'Etat et de gouvernement. C'était un moment fort d'hommages, d'histoire, de souvenirs. Vous y étiez. Quelle image retenez-vous ? Est-ce que vous retenez le recueillement et les hommages ou, comme dirait Emmanuel MACRON, la photographie d'un dernier moment d'unité avant que le monde ne sombre dans un nouveau désordre ?

BRUNO LE MAIRE
Moi, je retiendrai cette dernière image, quand j'étais sous l'Arc de Triomphe avec les autres membres du gouvernement et que je voyais en face de nous tous les chefs d'Etat, enfin, une grande partie des chefs d'Etat de la planète, qui étaient rassemblés, de Vladimir POUTINE à Donald TRUMP en passant par Angela MERKEL ou par monsieur ERDOGAN. Je me disais : nous avons le choix, et c'est le choix qu'a posé le président de la République, entre repartir chacun de notre côté vers plus de nationalisme et plus de repli, ou vers de la solidarité pour régler les grands problèmes de la planète, que ce soit l'immigration, que ce soit les questions de transition écologique, ou les questions de stabilité au Proche et au Moyen-Orient. Pour moi, la seule réponse, c'est la solidarité entre les nations. Et j'espère que l'image d'hier sous l'Arc de Triomphe, que j'ai trouvée poignante, se traduira en actes.

LEA SALAME
La photo de famille était légèrement déchirée, avec notamment l'arrivée, disons pas très diplomatique de Donald TRUMP et ce tweet. Qu'est-ce que vous avez pensé en voyant ce tweet de TRUMP, jugeant très insultante la proposition d'Emmanuel MACRON de lancer une armée européenne. Il est compliqué à lire pour un dirigeant français ou européen, il est compliqué à comprendre le président américain ?

BRUNO LE MAIRE
Non, je ne crois pas qu'il soit compliqué à lire ou à comprendre, je pense que quand on lit ce tweet, c'est une incitation supplémentaire à faire l'armée européenne que propose Emmanuel MACRON, quand je vois la résistance à la taxation des géants du numérique de la part de l'administration américaine, qui aujourd'hui manifeste auprès de toutes les nations européennes son opposition à cette taxe, c'est une raison supplémentaire pour faire cette taxation des géants du numérique, parce que l'Europe doit affirmer aujourd'hui sa souveraineté, elle doit défendre ses intérêts économiques, elle doit affirmer sa vision de ce qu'est une fiscalité juste et efficace. Elle doit être capable de répondre à la menace principale, vous citiez Bernard MARIS, c'est quoi la menace principale aujourd'hui contre les nations européennes ? C'est le terrorisme islamiste, c'est la seule vraie menace. C'est celle qui a tué sur notre sol, c'est celle qui doit nous faire prendre conscience à nous, Européens, que nous sommes les premières cibles, et que donc nous devons être en mesure de nous défendre, la question aujourd'hui n'est pas de savoir...

LEA SALAME
Bruno LE MAIRE, puisque vous parlez des…

BRUNO LE MAIRE
Ce qu'on répond à Donald TRUMP, c'est ce que, nous, Européens, nous avons dans les tripes, et ce que nous sommes capables de faire.

LEA SALAME
Eh bien, justement, "et ce que nous avons dans les tripes", puisque vous parlez des GAFA, de la taxation des GAFA, il y a deux mois, vous étiez à ce micro, vous êtes venu nous dire : avant la fin de l'année, on va signer un accord européen pour plus taxer ces grandes entreprises, ces géants du numérique, AMAZON, FACEBOOK, GOOGLE, on va les taxer parce qu'ils font énormément de profits en Europe et qu'ils ne payent pas d'impôts ou quasiment rien ; vous nous avez dit : j'obtiendrai un accord, je suis en train de faire campagne partout, aujourd'hui, encore, l'Allemagne tergiverse, l'Allemagne hésite, est-ce que vous nous dites que vous l'obtiendrez cet accord d'ici la fin de l'année, ou pour parler de manière triviale, c'est foutu ?

BRUNO LE MAIRE
Non, je crois que l'accord est à portée de main. L'accord est à portée de main, j'ai confiance…

LEA SALAME
Les Allemands ne veulent pas…

BRUNO LE MAIRE
J'ai confiance dans le gouvernement allemand, j'ai confiance dans mon homologue Olaf SCHOLZ, je vais travailler avec lui toute cette semaine pour aboutir au dernier point de compromis, et pour qu'il y ait une décision franco-allemande sur la taxation des géants du numérique, et s'il y a une décision franco-allemande claire sur cette taxation, qui est juste, qui est nécessaire, eh bien, elle emportera la décision à l'échelle européenne, mais au-delà de cette taxation, il y a cette grande question qui était posée hier par le président de la République : qu'est-ce que l'Europe veut devenir, est-ce qu'elle va être vassale ou est-ce qu'elle vous être libre, est-ce qu'elle va être souveraine ou est-ce qu'elle veut continuer à se soumettre aux grandes puissances de la planète, Chine et Etats-Unis ensemble…

LEA SALAME
Mais si vous n'arrivez même pas à obtenir un accord sur les GAFA, comment vous allez faire pour le budget européen, pour l'armée européenne ?

BRUNO LE MAIRE
Mais vous avez parfaitement raison, Léa SALAME, c'est pour cela qu'au-delà de la taxation du numérique, il y a un aspect symbolique derrière, est-ce que oui ou non les nations européennes sont capables de se rassembler, prenez la question technologique, est-ce que demain, nous voulons que sur l'intelligence artificielle, sur le stockage des énergies renouvelables, on ait nos propres technologies européennes, parce qu'on aura su travailler ensemble, ou est-ce qu'on veut se soumettre à des puissances trangères et intégrer dans nos voitures, dans nos logiciels, des moyens chinois ou américains ? Voilà la question qui est posée…

LEA SALAME
Ok, donc vous y croyez encore à l'accord sur les GAFA…

BRUNO LE MAIRE
Mais je ne suis pas là pour y croire. Je suis là pour me battre et je peux vous dire que du matin jusqu'au soir, du lundi au dimanche, je ne lâcherai jamais le morceau, parce que je suis convaincu que notre nation française sera grande dans une Europe souveraine, pas dans une Europe divisée.

LEA SALAME
C'est une semaine importante qui s'ouvre pour vous et pour le gouvernement, Bruno LE MAIRE, avec la journée de colère du 17 novembre contre la hausse des carburants, comment vous qualifiez cette journée de blocage, est-ce que vous diriez qu'elle est – je ne pas, moi – spontanée, démocratique, populaire ou, au contraire, démagogique téléguidé et poujadiste ?

BRUNO LE MAIRE
Non, je n'emploierai pas les termes de démagogique populiste, quand il y a une colère et qu'elle se manifeste, il vaut mieux l'entendre, et croyez-moi, je me déplace suffisamment en France, dans le Nord, dans ma circonscription de l'Eure, tout à l'heure, dans l'Est de la France, pour savoir qu'il y a effectivement chez beaucoup de Français une colère, parce qu'ils veulent des résultats tout de suite, et sur certains territoires, une vraie désespérance, une vraie désespérance, alors après, elle peut se traduire de mille manières possibles, la responsabilité du gouvernement, ce n'est pas de pointer du doigt les uns ou les autres, c'est d'apporter des solutions aux Français.

LEA SALAME
C'est quand les solutions, et c'est combien les solutions, parce que vous…

BRUNO LE MAIRE
Eh bien, on va en discuter dans quelques instants avec le Premier ministre. Moi, je souhaite que sur la question des carburants, nous apportions une réponse qui soit forte, juste, cohérente, forte, ça veut dire.…

LEA SALAME
Ça veut dire quoi ?

BRUNO LE MAIRE
Qu'elle doit être visible par le plus grand nombre possible de Français, juste, ça veut dire qu'elle doit concerner d'abord les ménages les plus modestes et aussi tous ceux qui travaillent et qui sont obligés de faire 80, 100 kilomètres par jour avec leur véhicule pour aller sur leur lieu de travail, et cohérente, ça veut dire qu'on ne doit certainement pas abandonner cette ligne qui est la nôtre et qui est la seule responsable de la transition énergétique et de la transformation du parc automobile français.

LEA SALAME
Oui, mais ça veut dire quoi concrètement ?

BRUNO LE MAIRE
Très concrètement, ça veut dire…

LEA SALAME
Concrètement, ça veut dire que vous, vous souhaitez quoi, un chèque carburant de 20 euros ?

BRUNO LE MAIRE
Non, je ne souhaite pas de chèque carburant, je l'ai déjà dit, je pense qu'un chèque carburant, c'est subventionner le pétrole, c'est-à-dire subventionner notre dépendance vis-à-vis de puissances étrangères, quand vous voyez que l'Arabie Saoudite…

LEA SALAME
Donc vous espérez quoi, ça sera quoi ?

BRUNO LE MAIRE
Pour bien faire comprendre à vos auditeurs, quand vous voyez que l'Arabie saoudite décide de restreindre sa production de pétrole pour augmenter les cours, si on veut continuer à dépendre de puissances étrangères, continuons à financer l'essence et le diesel, c'est une erreur…

LEA SALAME
Donc ce sera quoi pour les ménages les plus modestes, ça sera quoi, ils vont recevoir 20 euros, 30 euros…

BRUNO LE MAIRE
Pour moi, c'est deux choses…

LEA SALAME
50 euros…

BRUNO LE MAIRE
Je ferai des propositions précises, le Premier ministre, dans quelques instants, et pour moi, les deux instruments les plus efficaces c'est d'un côté le chèque énergie, parce que ça permet aussi de régler…

LEA SALAME
Payer le chauffage…

BRUNO LE MAIRE
Le problème du chauffage et de la cuve à fioul, parce que quand vous remplissez votre cuve à fioul, le chèque qu'il faut faire, il est très élevé, et puis, la prime à la conversion qui marche très bien mais qui aujourd'hui est limitée dans le temps, moi, je souhaite qu'on donne plus de temps à cette prime à la conversion, qu'elle touche un plus grand nombre de véhicules, que les constructeurs y participent, je les verrai d'ici la fin de la semaine pour continuer les négociations avec eux, parce qu'accélérer la transition du parc automobile français, s'est se libérer du pétrole ; nous devons nous libérer du pétrole. Toute autre politique serait, à mes yeux, irresponsable.

LEA SALAME
C'est quand même fou, ça devait être l'automne du pouvoir d'achat, je vous cite toujours, il y a deux mois, en septembre, vous êtes là, et vous nous avez dit : vous allez voir ce que vous allez voir, à la fin du mois d'octobre, novembre, les Français vont enfin voir, avec la baisse des cotisations salariales, vont enfin voir, ça va être sonnant et trébuchant les résultats de nos mesures. Qu'est-ce que vous vous prenez, une grogne précisément sur le pouvoir d'achat. Qu'est-ce que vous avez raté, c'est l'explication ou c'est le fonds des mesures... ?

BRUNO LE MAIRE
D'abord, ce n'est pas exactement les termes que j'emploie, parce que je fais attention à ce que je dis. Et la ligne politique que je défends, c'est celle du travail qui paye, c'est celle sur laquelle a été élu le président de la République, il a été élu sur cette idée du travail qui doit payer, et j'étais, il y a quelques jours, dans une usine, l'usine HAAGEN DAZS, à Arras, j'ai discuté avec les salariés, étaient 200, ils ont tous convenu que, effectivement, au 1er novembre, ils avaient vu que leur feuille de paye augmentait, eh bien, on doit poursuivre dans ce sens-là, augmenter la feuille de paye de ceux qui travaillent.

LEA SALAME
Dernière question, Gérald DARMANIN a annoncé hier une nouveauté pour lutter contre l'évasion fiscale, à partir de l'an prochain, les comptes personnels des Français, les comptes FACEBOOK, TWITTER, INSTAGRAM seront désormais scrutés par le fisc. Comment ça va se passer, vous allez former des agents qui vont aller regarder les comptes Instagram des uns des autres, et dire : lui, il a un problème, il dit que ses revenus sont faibles alors qu'il pose devant une voiture de luxe, c'est ça qui va se passer ?

BRUNO LE MAIRE
Ça, vous demanderez toutes les précisions à Gérald DARMANIN, ce que je peux vous dire, c'est que le combat contre l'évasion fiscale, il doit employer tous les moyens nécessaires, parce que les gens qui pratiquent l'évasion fiscale sont en général assez habiles et assez malins, soyons plus habiles et plus malins qu'eux. L'évasion fiscale est un scandale au niveau national comme au niveau international. J'en ferai d'ailleurs une proposition forte du G7 Finances l'année prochaine…

LEA SALAME
Oui, mais sur cette question, pardon, sur cette question…

BRUNO LE MAIRE
Parce que nous devons lutter contre l'évasion fiscale à l'échelle internationale, et nous ferons une proposition franco-allemande sur ce sujet, et au niveau national, Gérald DARMANIN propose qu'on se dote des moyens suffisants et nécessaires, je pense qu'il a parfaitement raison.

LEA SALAME
Bruno LE MAIRE, ça veut dire quoi, ça veut dire que vous allez encourager la délation, qu'on va regarder les uns les autres…

BRUNO LE MAIRE
Ça veut dire qu'il faut que vous invitiez Gérald DARMANIN pour qu'il vous apporte toutes les précisions…

LEA SALAME
Non, mais pardon, vous êtes ministre de l'Economie…

BRUNO LE MAIRE
Oui, mais je ne suis pas ministre des Comptes publics, donc sur ces éléments techniques, Gérald DARMANIN apportera toute…

LEA SALAME
J'entends bien, vous êtes d'accord avec la philosophie qu'on regarde les comptes INSTAGRAM des uns, des autres pour dire…

BRUNO LE MAIRE
Ce n'est pas que je suis d'accord…

LEA SALAME
Oh, là, là, cette bague, elle coûte cher…

BRUNO LE MAIRE
C'est que je suis déterminé…

LEA SALAME
Alors, comment elle l'a payée…

BRUNO LE MAIRE
A lutter drastiquement contre l'évasion fiscale, et qu'au niveau international, au G7 Finances, que j'aurai l'honneur de présider l'année prochaine, nous ferons, avec mon homologue Olaf SCHOLZ, une proposition forte dans ce domaine.

LEA SALAME
Bruno LE MAIRE était notre invité. Belle journée à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 13 novembre 2018

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