Interview de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, avec France 2 le 12 novembre 2018, sur le Forum sur la paix, les relations euro-américaines et sur le conflit au Yémen. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, avec France 2 le 12 novembre 2018, sur le Forum sur la paix, les relations euro-américaines et sur le conflit au Yémen.

Personnalité, fonction : LE DRIAN Jean-Yves, ROUX Caroline.

FRANCE. Ministre de l'Europe et des affaires étrangères;

ti :
CAROLINE ROUX
Bonjour.

LAURENT BIGNOLAS
Vous recevez ce matin Jean-Yves LE DRIAN.

CAROLINE ROUX
Oui, ministre des Affaires étrangères, au lendemain d'un week-end où le président MACRON, devant un parterre de chefs d'Etat a exprimé ses craintes, celles d'un monde qui pourrait tourner le dos à la paix.

- Jingle -

CAROLINE ROUX
Bonjour Jean-Yves LE DRIAN.

JEAN-YVES LE DRIAN
Bonjour.

CAROLINE ROUX
Vous direz ce matin que vous êtes sûr que l'on est reparti pour 70 ans de paix ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Ah je ne le dirais pas, mais ce qui m'a le plus frappé pendant ces cérémonies, c'est l'émotion patriotique, la mobilisation populaire, le fait que c'était un évènement très fort, qui faisait appel aux souvenirs. Pourquoi ? Parce que la Grande guerre a été un évènement qui a touché toutes les familles, où il y a eu dans chaque histoire, un mort, un blessé…

CAROLINE ROUX
Dans la vôtre aussi.

JEAN-YVES LE DRIAN
Dans la mienne aussi, mais, voilà.

CAROLINE ROUX
Vous avez parlé de votre grand-père.

JEAN-YVES LE DRIAN
Je ne suis pas le seul, loin de là malheureusement, et ce qui fait qu'il y a eu une forme de mobilisation populaire autour de ces évènements et…

CAROLINE ROUX
Et il y a eu des messages.

JEAN-YVES LE DRIAN
Oui, mais ce qui a été très fort, c'est que pendant ces journées, les gens, les Français ont retrouvé l'histoire de leur grand-père, ont cherché des photos, ont trouvé des lettres.

CAROLINE ROUX
Une unité, ils ont retrouvé une unité ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Je crois qu'il y avait ce sentiment-là, un vrai sentiment patriotique qui s'est manifesté hier.

CAROLINE ROUX
Il y a eu des messages, un message en particulier : le patriotisme est l'exact contraire du nationalisme, le nationalisme en est sa trahison. C'est à Donald TRUMP que s'adressait ce message d'Emmanuel MACRON ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Je crois que c'est à Donald TRUMP et aussi à l'ensemble de ceux qui étaient là. Ce qui était aussi très frappant c'est que…

CAROLINE ROUX
Ils ne se sentaient pas tous concernés de la même manière.

JEAN-YVES LE DRIAN
Ce qui était très frappant, c'est cette photo d'hier après midi au Forum de la paix, où finalement le président de la République disait aux 84 chefs d'Etat et de gouvernement qui étaient là : est-ce que c'est finalement une photo de paix entre nous, ou est-ce que c'est la dernière image avant le désordre mondial ? Et la force du message qui a été donnée par la France, parce qu'il fallait organiser cette manifestation, c'était que la paix peut être au rendez-vous, à condition qu'il y ait des volontés…

CAROLINE ROUX
Sincèrement, Jean-Yves LE DRIAN, ça aurait été mieux que le président des Etats-Unis soit là. Quel sens ça a d'organiser un Forum pour la paix, sans les Etats-Unis ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Mais il était là, il est venu.

CAROLINE ROUX
Au Forum sur la paix ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Il n'était pas au Forum sur la paix, mais il est venu avant-hier, il y a eu une réunion importante avec le président MACRON, il y a eu des entretiens, j'ai eu moi-même des entretiens avec Mike POMPEO, il était au déjeuner et au dîner, donc il était présent, mais il avait un agenda spécifique, en particulier l'après midi.

CAROLINE ROUX
Vous êtes chef de la diplomatie française, vous savez mener le langage diplomate, mais quand même, Donald TRUMP a ostensiblement marqué sa différence ce week-end, commençant par un Tweet vengeur sur la défense européenne, un programme parallèle, une arrivée seul sur les Champs Elysées, une absence au Forum sur la paix. Il y a Donald TRUMP et le reste du monde. Il faut accepter ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Il y a des interprétations qu'il ne faut pas avoir. Il y a des problèmes de sécurité qui font que certains chefs d'Etat arrivent un peu plus tard que les autres, c'était le cas de Donald TRUMP, comme du président POUTINE, comme du Premier ministre NETANYAHU. Et puis il y avait un agenda spécifique. Mais on sait qu'il y a deux lignes. On sait qu'il y a deux orientations, ça n'a pas empêché le président Donald TRUMP d'être là, parce qu'on sait aussi qu'il y a des points communs d'analyses de la part des Etats-Unis et de la France et de plusieurs pays de l'Union européenne, par rapport aux crises mondiales, mais il y a deux lignes différentes, il y a celle qui a été développée hier très longuement par le secrétaire général des Nations unies, monsieur GUTERRES, qui est de dire : il faut des règles entre nous, il faut que les grands enjeux du monde puissent faire l'objet...

CAROLINE ROUX
Et puis il y a ceux qui les refusent, comme Donald TRUMP.

JEAN-YVES LE DRIAN
Et il y a ceux qui sont dans le rapport de force.

CAROLINE ROUX
Donald TRUMP appelle l'Europe parfois « le consortium », parfois même « l'adversaire ». Est-ce que vous diriez aujourd'hui encore : « les Etats-Unis, l'allié », « l'Amérique, l'allié de l'Europe » ou c'est un allié sous conditions » ? Quel mot vous utilisez pour qualifier ?

JEAN-YVES LE DRIAN
C'est un allié historique, c'est toujours notre allié. Nous avons, sur un certain nombre de grands problèmes du monde, des analyses communes. Nous sommes aussi l'un et l'autre préoccupés par la prolifération nucléaire, par la nécessité pour l'Iran de ne pas accéder à l'arme nucléaire, nous sommes en phase sur l'analyse que nous menons sur la Syrie, nous sommes en phase sur l'analyse que nous menons sur la Libye, sur l'Afrique, sur les risques terroristes, nous avons beaucoup de points communs et nous avons des divergences d'appréciation sur ce que l'on appelle le multilatéralisme, c'est-à-dire est-ce que les pays du monde peuvent se mettre d'accord sur une coopération, sur des règles communes, ou est-ce que c'est l'addition de rapports de force ? Rappelez-vous lorsque le président de la République est allé à New-York en septembre dernier, il y a eu deux grands discours, le sien et celui du président TRUMP, ils étaient opposés sur la manière d'organiser le monde à l'avenir. C'est le sujet qui est sur la table.

CAROLINE ROUX
Malgré les oppositions, les rapports sont toujours cordiaux, c'est ça que vous nous expliquez ce matin.

JEAN-YVES LE DRIAN
Il y a des divergences…

CAROLINE ROUX
France…

JEAN-YVES LE DRIAN
Il y a des divergences, il y a deux lignes différentes sur l'organisation du monde, c'est clair, nous sommes nous favorables à ce qu'on appelle le multilatéralisme, c'est-à-dire tous les grands enjeux du monde, le défi migratoire, le défi climatique, le défi de l'innovation, doivent se régler par la coopération et non pas par la confrontation. Et…

CAROLINE ROUX
Et quelle va être la réponse de l'Europe ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Et Donald TRUMP dit : moi je suis dans la confrontation, je pense que c'est le rapport de force qui permet le règlement des problèmes, et malheureusement le rapport de force n'aboutit pas à cela, et heureusement, nous avons pu constater que nous sommes nombreux à croire toujours à la coopération, nous sommes nombreux.

CAROLINE ROUX
Il s'est isolé ce week-end ? A votre avis.

JEAN-YVES LE DRIAN
Je pense qu'il était un peu seul par rapport à tous ceux qui étaient réunis à La Villette pour parler de la paix de demain, faire en sorte que cette paix de demain ne soit pas uniquement le fait des Etats, mais qui soit aussi le fait de ce qu'on appelle la société civile, des organisations des ONG, des entreprises. Bref, l'ensemble du monde a besoin de réinventer un mode de fonctionnement différent.

CAROLINE ROUX
Jean-Yves LE DRIAN, on peut parler de la paix de demain, et puis on peut aussi parler de la paix d'aujourd'hui. Pendant que la France organise le Forum de la paix, il y a une guerre depuis 2014 au Yémen, qui a fait 10 000 morts, 14 millions de personnes sont menacées de famine, c'est l'enfer sur terre, ce sont les mots d'un responsable de l'ONU Tant que les Etats-Unis soutiennent les Saoudiens, on ne peut rien faire ?

JEAN-YVES LE DRIAN
C'est une sale guerre.

CAROLINE ROUX
Oui, ça fait longtemps qu'on le sait.

JEAN-YVES LE DRIAN
C'est une sale guerre, mais dont il faut mettre sur la table tous les paramètres, parce que le point de départ de cette guerre en avril 2015, c'est le fait qu'il y ait un coup d'Etat organisé par les Houthis, soutenu par l'Iran, qui renverse le président HADI, qui était reconnu par la communauté internationale et il y a à ce moment-là une résolution du Conseil de sécurité qui dit : c'est le président HADI qui est le chef d'Etat reconnu.

CAROLINE ROUX
D'accord.

JEAN-YVES LE DRIAN
Et depuis il y a à la fois une guerre civile et aussi une guerre régionale. Mais une guerre civile où il n'y a pas uniquement les Houthis, pas uniquement ceux qui soutiennent le président HADI, mais aussi Al-Qaïda, mais aussi Daesh, mais aussi des lieux où sont…

CAROLINE ROUX
Ça veut dire qu'on ne peut rien faire.

JEAN-YVES LE DRIAN
Non.

CAROLINE ROUX
Ça veut dire que face à une catastrophe humanitaire…

JEAN-YVES LE DRIAN
Non, ça veut dire qu'il faut que la communauté internationale dise : « Ça suffit », c'est ce que disent les Etats-Unis, c'est ce que nous disons, c'est ce que disent les Britanniques.

CAROLINE ROUX
Dans l'indifférence générale.

JEAN-YVES LE DRIAN
Il va y avoir dans peu de jours, une réunion importante en Suède où vont se réunir normalement les parties prenantes, pour mettre en oeuvre un processus qui commence par le cessez-le-feu, qui commence par l'accès à l'aide humanitaire et qui se poursuit par un règlement politique. Il n'y aura pas de vainqueur dans cette guerre, donc il faut arrêter les frais.

CAROLINE ROUX
Les armes françaises, les frégates que vous avez vendues à l'Arabie Saoudite, certaines en ce moment, pour le blocus d'Hodeïda.

JEAN-YVES LE DRIAN
Les frégates laissent passer, si je crois les informations, la flotte saoudienne, comme les unités émiriennes laissent passer l'aide humanitaire. Le problème de l'aide humanitaire, c'est qu'elle est ensuite réutilisée par les Houthis, pour en faire une malversation Donc c'est très compliqué. Il faut qu'il y ait une pression forte internationale. Je crois que c'est ce qui va se passer. J'ai eu mon collègue iranien pour le lui dire avant-hier, nous avons parlé de tout cela avec Mike POMPEO aussi hier, cette nécessité doit être largement partagée, parce que le Yémen c'est un symbole de la guerre sale.
CAROLINE ROUX
La question de la suspension des ventes d'armes comme le rappelle Dominique de VILLEPIN ce week-end, n'est pas un sujet, c'est une question qui se pose dans le contexte avec justement des civils qui sont visés, Jean-Yves LE DRIAN.

JEAN-YVES LE DRIAN
Aucune de nos armes vendues à l'Arabie Saoudite, et d'ailleurs de manière très modérée, parce qu'on exagère beaucoup la relation militaire entre la France et l'Arabie Saoudite. Il y a une relation très forte entre l'Arabie saoudite et les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, très faible avec la France, il n'empêche que nous avons des règles extrêmement strictes pour les ventes d'armes, qui nous interdisent de vendre des armes qui puissent toucher les civils, et en Arabie Saoudite nous ne le faisons pas du tout, puisque nos relations sont limitées surtout à la flotte que vous avez évoquée tout à l'heure.

CAROLINE ROUX
Jamal KHASHOGGI, selon la Presse britannique, était sur le point de révéler l'utilisation d'armes chimiques, justement, au Yémen, pour tenter de venir à bout de la rébellion Houthis, soutenue par l'Iran. Si c'était le cas, vous le sauriez, vous le condamneriez ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Je n'ai pas d'informations particulières là-dessus, simplement, ce que je peux je peux dire c'est qu'aujourd'hui sur l'affaire KHASHOGGI, la vérité n'est pas au rendez-vous, le compte n'y est pas, et donc…

CAROLINE ROUX
Pourtant, le président turc dit « vous savez, la France sait ».

JEAN-YVES LE DRIAN
Notre position c'est la vérité, les circonstances, les coupables, et qu'ensuite nous prendrons les sanctions nécessaires.

CAROLINE ROUX
Le président Turc dit « il », « il connaissait la vérité », « il » c'est vous, enfin, c'est la France, c'est nous, les Etats-Unis, les Britanniques, qui ont eu accès à ces enregistrements.

JEAN-YVES LE DRIAN
Si le président turc a des informations à nous donner, il faut qu'il nous les donne.

CAROLINE ROUX
Ça veut dire qu'il ne vous les a pas données ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Pour l'instant je n'ai pas connaissance.

CAROLINE ROUX
Ça veut dire qu'il a menti.

JEAN-YVES LE DRIAN
Ça veut dire qu'il a un jeu politique particulier dans ces circonstances.

CAROLINE ROUX
Il y a un mouvement de grogne chez les professeurs aujourd'hui. On change de sujet, vous l'avez bien compris, il y a un mouvement de grogne chez les Gilets jaunes sur la question des prix des carburants, Dominique de VILLEPIN interrogé hier disait : on s'avance vers une crise politique d'une extrême gravité.

JEAN-YVES LE DRIAN
Moi je comprends un certain nombre de réactions, mais je ne partage pas l'analyse de monsieur de VILLEPIN. Il y a un enjeu majeur en France, c'est l'inégalité devant la mobilité. Il y a un certain nombre de Français qui ont la capacité de se rendre mobiles très facilement, parce qu'ils vivent dans des villes, parce qu'il y a des services de transports en commun qui sont pertinents, et puis il y a une partie des Français qui sont handicapés par la mobilité…

CAROLINE ROUX
Ça veut dire que vous comprenez la colère des Gilets jaunes.

JEAN-YVES LE DRIAN
Je comprends une partie de cette colère, je ne pense pas que ça soit la bonne réponse et le président de la République, dans son itinérance dans l'Est, a montré qu'il l'avait entendue et que le gouvernement prendra des initiatives à cet égard.

CAROLINE ROUX
Merci beaucoup Jean-Yves LE DRIAN.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 13 novembre 2018

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