Interview de M. Christophe Castaner, ministre de l'intérieur, avec BFMTV le 13 novembre 2018, sur la lutte contre le terrorisme, l'islam en France, le mouvement contre la hausse du prix des carburants et sur les migrations. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Christophe Castaner, ministre de l'intérieur, avec BFMTV le 13 novembre 2018, sur la lutte contre le terrorisme, l'islam en France, le mouvement contre la hausse du prix des carburants et sur les migrations.

Personnalité, fonction : CASTANER Christophe, BOURDIN Jean-Jacques.

FRANCE. Ministre de l'intérieur;

ti :
JEAN-JACQUES BOURDIN
Notre invité ce matin est Christophe CASTANER, ministre de l'Intérieur et des cultes. Christophe CASTANER, bonjour.

CHRISTOPHE CASTANER, MINISTRE DE L'INTERIEUR
Bonjour Jean-Jacques BOURDIN.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Nous sommes le 13 novembre 2018. Le 13 novembre 2015, les attentats dans Paris. Est-ce qu'aujourd'hui la menace terroriste est toujours aussi forte.

CHRISTOPHE CASTANER
Elle reste élevée. Elle reste élevée même si elle a changé de forme. Vous savez, le recul de Daesh qui depuis l'extérieur organisait ces attentats dont la France et de nombreux pays européens ont été les cibles. Il y a aujourd'hui cet affaiblissement. Il y a aussi la montée en puissance de notre capacité d'intervention, de renseignement avec la DGSI, avec des plans de recrutement, des moyens nouveaux qui lui sont donnés, un rôle de chef de file majeur. Et puis, il y a une coordination de l'information qui nous permet d'être plus efficaces. Vous savez que… Parce que toutes les semaines on intervient sur le terrain pour neutraliser des risques, pas forcément des attentats mais…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Combien d'attentats déjoués depuis le début de l'année 2018 en France ?

CHRISTOPHE CASTANER
Si on compte le dernier lié à ce réseau d'ultra-droite, on peut dire six attentats ont été déjoués, mais je dirais c'est beaucoup plus que cela parce que nous intervenons aussi en amont. Nous savons et ils savent que nous surveillons, que nous entendons, que nous veillons au quotidien et cela joue aussi en matière de prévention sur le risque.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Christophe CASTANER, une quarantaine de condamnés pour terrorisme vont sortir de prison en 2019. J'imagine qu'ils seront suivis. Comment ?

CHRISTOPHE CASTANER
48 pour être exact.

JEAN-JACQUES BOURDIN
48 condamnés pour terrorisme vont sortir de prison.

CHRISTOPHE CASTANER
Pour des faits liés au terrorisme parce que vous savez que les principaux assassins ont des peines plus longues que cela et donc 48 vont sortir à la fin de leur peine d'emprisonnement sur décision judiciaire et donc nous nous donnerons les moyens de les suivre. Je ne vais pas rentrer dans tous les détails, vous le comprendrez, mais sachez qu'ils sont connus individuellement et qu'en lien avec la justice il y aura un suivi, un suivi tout particulier parce que par nature, ils présentent un risque de ce qu'ils ont fait, de ce qu'ils ont vécu, du passage en prison qui est aussi par nature criminogène et qui quelquefois peut même aggraver la radicalisation malgré les efforts qui sont portés par le ministère de la Justice en prison, donc nous mettons en place des dispositifs particuliers. Certains sont déjà sortis et font l'objet de ce dispositif particulier.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Alors le suivi et l'information. Il y a des fichiers S, des fichiers FSPRT. Est-ce que des maires auront enfin accès à la base de données de ces fichiers ?

CHRISTOPHE CASTANER
C'était un engagement du président de la République devant les maires l'année dernière, lors du congrès des maires de France. Je signerai tout à l'heure, en sortant de votre studio, une circulaire adressée à tous les préfets de France pour organiser la meilleure information des maires à plusieurs niveaux. D'abord, l'information sur le risque présent dans la commune. Quand un maire organise un marché de Noël, un grand festival, une fête, il est important qu'il sache quel est le risque réel sur sa commune. Ça lui permet de mettre en place, avec les services de l'Etat, une réponse de prévention adaptée. Mais il est important aussi, et j'ai été maire pendant longtemps, que nous organisions le dialogue avec les maires. Un maire connaît des situations familiales où l'on peut sentir des dérives qui mènent à la radicalisation. Jusqu'à présent, le maire pouvait signaler : il n'avait aucun retour. Je souhaite que systématiquement quand un maire donnera une information, il puisse avoir un retour précis sur son information et sur le suivi.

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est-à-dire le retour ?

CHRISTOPHE CASTANER
Que le préfet puisse lui donner des informations précises. « Oui, vous m'avez parlé de telle famille. Il y a effectivement tels problèmes. »

JEAN-JACQUES BOURDIN
« Tels problèmes », c'est-à-dire ? Tel fiché S dans cette famille, tel fiché FSPRT dans cette famille ?

CHRISTOPHE CASTANER
Oui, qu'on joue la transparence totale sous réserve…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Donc le maire sera informé.

CHRISTOPHE CASTANER
Le maire sera informé.

JEAN-JACQUES BOURDIN
De la présence de ces fichiers S ou FSPRT sur sa commune.

CHRISTOPHE CASTANER
Ce que je vous dis, c'est le deuxième niveau de partenariat que nous voulons construire. Quand un maire va nous informer sur telle ou telle famille ou telle ou telle personne, on lui donnera les informations qui lui sont nécessaires. Et le troisième niveau, c'est si c'est un employé municipal ou un employé de la collectivité. Il y a des postes sensibles. Dans une crèche, c'est un peu sensible ; un éducateur de jeunesse dans un quartier, c'est un poste sensible. Nous souhaitons, si un de ces employés municipaux est fiché au fichier du FSPRT, on puisse systématiquement l'informer. En échange, il y aura une convention de confidentialité forte.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Donc un maire saura si l'un de ses employés ou l'un de ses éducateurs est fiché ou pas.

CHRISTOPHE CASTANER
Sur les postes sensibles, je demande aux préfets qu'effectivement les maires puissent le savoir pour prendre des mesures de prévention, pour déplacer l'agent. Il n'a pas commis de faute, attention.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Non, non, mais…

CHRISTOPHE CASTANER
Pour déplacer l'agent et éviter qu'il soit dans un poste exposé, un poste à risques. Il me semble nécessaire, si on veut construire ce partenariat que l'on applique sur tout, y compris sur la sécurité du quotidien. Ce continuum de sécurité implique la peau la mobilisation du maire, la mobilisation des services de l'Education nationale, la mobilisation de la police ou de la gendarmerie, et c'est ça que je veux faire vivre constamment au quotidien. C'est-à-dire je fais la confiance, je fais le dialogue avec chacune et chacun. Je crois dans le dialogue, je crois dans la confiance.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Bien. Mais imaginons une radicalisation dans un milieu sportif et il y a des cas de plus en plus nombreux, vous le savez bien.

CHRISTOPHE CASTANER
Vous avez raison. D'ailleurs on a signé avec la ministre des Sports il y a trois jours, quatre jours, le 8 novembre, on a signé aussi une circulaire d'information. Jai mis en place un spécialiste des questions de sécurité au sein du ministère pour que nous puissions là aussi avoir le plus d'informations et jouer là encore sur la prévention. Nous sommes mobilisés sur tous ces fronts-là.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Alors comment on fait là ? Qui saura ? Un éducateur sportif, un entraîneur, je ne sais pas moi. Un sportif est radicalisé…

CHRISTOPHE CASTANER
Vous savez, souvent ce sont les collègues de travail qui constatent. Là, ça peut être au sein de l'association. On constate que quelqu'un se tourne vers des idées qui ne sont pas des idées dignes de la République. Or aujourd'hui, ce que moi j'attends d'un éducateur sportif dans la commune ou dans le club à qui je confie mon enfance, c'est qu'il me garantisse. Donc oui, il faut de l'information et si l'information circule, le maire aura l'information, il la donnera aux services de sécurité, au préfet et à ce moment-là nous ferons notre travail. Et nous le ferons avec exigence.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Bien. Christophe CASTANER, est-ce qu'il y a des radicalisés dans la police et la gendarmerie.

CHRISTOPHE CASTANER
On a eu des alertes, oui, y compris dans la protection des hautes personnalités. Quand on a une alerte, on ne prend pas de risque ; on suspend immédiatement la personne ses fonctions

JEAN-JACQUES BOURDIN
Beaucoup ?

CHRISTOPHE CASTANER
Non.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Combien de cas ?

CHRISTOPHE CASTANER
Je ne vais pas rentrer dans ces situations, vous comprendrez. Mais ce que je veux vous dire, c'est qu'il nous faut sur ces sujets être plus exemplaires et plus prudents encore que d'autres.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Je change de sujet. Maggy BISKUPSKI, présidente de l'association « Mobilisation des policiers en colère », s'est suicidée avec son arme de service. Je me souviens de l'agression au cocktail Molotov de deux policiers à Viry-Châtillon le 8 octobre 2016 et de cette haine anti-flics. Il ne s'agit pas pour nous d'interpréter un suicide, mais que savez-vous des circonstances et de cet acte ?

CHRISTOPHE CASTANER
D'abord, un mot d'émotion personnelle. C'était une engagée. On pouvait ne pas être d'accord avec elle, j'ai vu des débats où elle avait des contradicteurs mais c'était une engagée pour une cause : celle de défendre les policiers, l'honneur des policiers, les moyens matériels des policiers. J'étais vendredi dernier à Viry-Châtillon. J'ai rencontré la principale victime, celle qui aujourd'hui n'a toujours pas repris son travail, mais j'ai rencontré aussi l'ensemble de ses collègues de travail qui sont partis à la reconquête de ce territoire. J'étais accompagné des maires dans ces quartiers où il y a trois ans, nous ne pouvions pas rentrer. Aujourd'hui la sécurité, l'ordre est rétabli sur ce territoire parce qu'il y a un engagement. Il y a un engagement fort. Les policiers eux-mêmes ont parlé de reconquête et je peux vous dire qu'il y a une vraie reconquête sur ces sujets. Mais globalement, le combat qui a été mené par l'association qu'elle a créée et dont elle s'occupait, ce combat pour les droits de nos policiers à la fois au respect mais aussi les droits à l'attention de leur ministre, de leur engagement ministériel nécessaire et que j'incarne aujourd'hui, ce droit il faut les entendre.

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est un message qu'elle vous envoie peut-être.

CHRISTOPHE CASTANER
Je ne vais pas interpréter évidemment son geste…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Non, moi non plus.

CHRISTOPHE CASTANER
Il y a une enquête sur le sujet, il faut que toute la transparence soit faite. Au-delà de l'émotion et quelle que soit la cause de son geste, il est dramatique. Mais il faut entendre cette colère des policiers, moi je l'ai entendue. Quand j'ai présenté la semaine dernière le budget du ministère devant l'Assemblée nationale, c'est une augmentation de plus d'un milliard d'euros sur deux années. C'est deux mille cinq cents postes créés, c'est trois cents millions consacrés à l'immobilier. J'ai rencontré, depuis un mois que je suis ministre, des policiers qui vivent dans des conditions de travail épouvantables ; je peux vous le dire : épouvantables. J'ai visité un commissariat où quarante policiers travaillent : c'est une maison bourgeoise des années 30 et aujourd'hui les conditions sont insupportables. Nous mettons sur la table un montant d'investissement pour l'immobilier de nos policiers et de nos gendarmes qui n'a jamais eu lieu. De la même façon sur les grosses réparations ; de la même façon sur les voitures parce qu'il faut aussi du matériel adapté pour des bonnes conditions de travail. Nous avons besoin de renforcer nos forces de sécurité. C'est ce que le budget que j'ai présenté à l'Assemblée me permet de faire.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Christophe CASTANER, le 9 juillet dernier à Versailles, Emmanuel MACRON annonçait pour l'automne un cadre pour que l'islam s'exerce dans le respect de la République. Nous sommes le 13 novembre : rien. Rien !

CHRISTOPHE CASTANER
Non, pas rien. Je rencontrerai dès cette semaine l'ensemble des représentants des cultes - cette semaine, la semaine prochaine - pour travailler avec eux sur la présentation d'un cadre. Nous avons travaillé. Maintenant, il me semble nécessaire de le présenter aux principaux auteurs, aux responsables des différents cultes - je dis bien des différents cultes - notre façon dont nous voulons accompagner le développement de l'islam de France.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Est-ce que la loi de 1905 sera adaptée ?

CHRISTOPHE CASTANER
Elle peut l'être. Elle n'est pas remise en cause.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Elle peut l'être ou elle le sera ?

CHRISTOPHE CASTANER
Moi, je n'ai aucun tabou. Et donc, si nous restons à la fois dans les principes et dans l'équilibre de la loi de 1905 sur la laïcité et sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat, mais si nous pouvons la rendre plus performante… Vous savez, elle a cent treize ans cette loi, et donc elle a déjà fait l'objet de modifications, dix-sept depuis son origine, elle peut faire l'objet de modifications parce que notre société change. Et donc aujourd'hui, ce qui est important pour moi c'est d'abord de faire en sorte que l'ensemble des acteurs religieux, et les musulmans en particulier, avec les Français, avec l'Etat contribuent à lutter contre toutes les formes de radicalisation. Ce qui m'importe, c'est de libérer aussi les religions et l'islam en particulier des ingérences étrangères, notamment financières mais aussi dans la mise à disposition d'imams.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que les aides qui viennent de l'étranger - on est bien d'accord - supérieures à dix mille euros, que va-t-il se passer pour ces aides-là ?

CHRISTOPHE CASTANER
La proposition que je souhaite faire est sur la table des discussions ; c'est celle d'avoir l'information. Non pas de les interdire, il ne s'agit pas de les interdire. Vous savez que la religion catholique aujourd'hui peut intervenir et ça n'est pas un problème.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Les aides de dix mille euros venues de l'étranger, vous demandez à être informé.

CHRISTOPHE CASTANER
Une juste information, une juste transparence parce que ce qui compte, c'est l'indépendance de ceux qui organisent la religion. Ce n'est pas l'Etat qui va organiser leur religion en France.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Avec aussi une comptabilité transparente des associations culturelles ; on est bien d'accord.

CHRISTOPHE CASTANER
Une rentabilité et une responsabilité aussi. Il y a quelques jours, un imam de Toulouse a fait un prêche totalement antisémite. J'ai fait un signalement dit article 40 pour que des poursuites soient engagées, mais je pose la question : est-ce que les responsables de l'association qui gèrent ce lieu et qui ont accueilli cet imam qui tient ces propos antisémites ne sont pas responsables ? Moi, j'ouvre le débat. Je pense qu'il nous faut de la transparence et qu'il nous faut, sur ces logiques, être des combattants. Des combattants pour garantir la laïcité, c'est-à-dire le droit de croire comme le droit de ne pas croire.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Est-ce que vous êtes favorable à des subventions publiques pour la réparation ou la rénovation énergétique des lieux de culte ?

CHRISTOPHE CASTANER
Vous savez, c'est déjà ce qui se fait notamment dans nos églises depuis la loi de séparation. C'est la commune qui est en responsabilité du site. Ça n'est pas le cas…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Quel que soit le culte.

CHRISTOPHE CASTANER
Et ça n'est pas le cas sur les nouveaux lieux, donc sur les nouveaux lieux qui ont été construits depuis. Chaque culte doit autofinancer son engagement ; c'est le principe de séparation entre l'Eglise et l'Etat.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Christophe CASTANER, l'antisémitisme, forte montée de l'antisémitisme notamment ces derniers mois. Vous en êtes où des mesures à prendre ou des décisions à prendre ?

CHRISTOPHE CASTANER
D'abord au quotidien, la sécurisation des lieux de culte, des manifestations, ce que j'ai fait immédiatement après l'attentat de Pittsburgh, de mettre des moyens sur le terrain pour protéger la communauté juive dans les différents rendez-vous qu'elle avait. Ensuite, c'est les enquêtes et le suivi. Aujourd'hui, les actes et les paroles antisémites s'organisent ou se propagent notamment sur les réseaux sociaux. Nous avons dès cette année doublé le nombre de personnes qui, au sein d'une cellule dédiée, suivent notamment les réseaux sociaux pour faire en sorte qu'on puisse très vite les retirer. Et le Premier ministre a annoncé la semaine dernière sa volonté qu'un texte de loi encadre cela et permette l'obligation de retrait quasi immédiate et qu'on puisse demander aux logeurs de ces messages d'intervenir. Aujourd'hui, ils peuvent résister, ils peuvent ne pas aller assez vite. Nous souhaitons sur ces sujets qu'on laisse le moins de temps possible entre l'acte, la commission de l'acte, et son maintien.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Le projet de loi avant la fin de l'année ? Rapidement ?

CHRISTOPHE CASTANER
Un peu plus tard, un peu plus tard. Il faut un travail et ça fait partie des sujets que j'aborderai avec les représentants de la communauté la semaine prochaine.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Christophe CASTANER, parlons du 17 novembre. 17 novembre, ce mouvement des gilets jaunes. Est-ce que vous êtes inquiet pour la sécurité ?

CHRISTOPHE CASTANER
Moi, par nature quand vous êtes ministre de l'Intérieur, vous êtes toujours un peu inquiet. Il vaut mieux être plus inquiet en amont qu'en aval et constater que, finalement, on n'a pas anticipé. Ce qui est difficile là, c'est qu'on n'a pas une organisation syndicale qui a l'habitude de faire une manifestation, qui l'organise. Je prends un exemple : une manifestation, ça se déclare. Ça se déclare en préfecture. Là, très peu ont déclaré la manifestation.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Très peu.

CHRISTOPHE CASTANER
Moi, j'invite ceux qui nous écoutent à déclarer la manifestation, le lieu de la manifestation, parce que ça nous permettra non pas de l'interdire, parce que je suis aussi le garant de la liberté…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Vous n'interdirez aucune manifestation.

CHRISTOPHE CASTANER
Si elle ne menace pas l'ordre public et si elle n'empêche pas la libre circulation. Il faut trouver ce point d'équilibre-là.

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est-à-dire ? Alors là, je voudrais qu'on précise les choses.

CHRISTOPHE CASTANER
Je vais vous dire…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Des routes, des autoroutes bloquées, le périphérique parisien bloqué, que faites-vous ?

CHRISTOPHE CASTANER
Nous interviendrons d'abord dans la discussion et, ensuite, nous rendrons la libre circulation. Nous l'avons fait il y a quelques jours.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Donc pas de blocage total.

CHRISTOPHE CASTANER
Je demande qu'il n'y ait aucun blocage total parce que ceux qui manifestent sont des citoyens et ils savent aussi l'importance pour nos citoyens le samedi…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Donc vous interviendrez, les forces de police interviendront s'il y a blocage total.

CHRISTOPHE CASTANER
Partout où il y aura un blocage et donc un risque pour les interventions de sécurité mais aussi pour la libre circulation, nous interviendrons, mais je pense que le problème ne se posera pas. Ce sont des citoyens, des citoyens qui aujourd'hui, peut-être avec une appréciation dont on peut débattre, décident de faire une manifestation. Mais ce sont des citoyens qui savent aussi que la liberté des citoyens de circuler est essentielle.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais l'entrave à la circulation est punie par la loi, Christophe CASTANER.

CHRISTOPHE CASTANER
Bien sûr. Et c'est elle est la raison pour laquelle, Jean-Jacques BOURDIN, je demande expressément 1. : à ceux qui organisent des manifestations de les déclarer ; 2. : de veiller effectivement à se faire entendre, c'est l'objectif d'une manifestation et je leur en laisse la responsabilité, mais de ne pas entraver la libre circulation qui est essentielle pour notre pays.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Sinon il y aura de quoi ? Il y aura des PV dressés ? Il y aura quoi ?

CHRISTOPHE CASTANER
Il y aura d'abord des discussions et ensuite il y aura, plus fermement si c'est nécessaire, le fait de faire dégager la route. Mais surtout ce que je veux vous dire, j'invite celles et ceux qui nous écoutent à réfléchir à la situation suivante. S'ils ne déclarent pas la manifestation, s'ils bloquent un rond-point, s'il un énervement et une personne qui s'emballe et qu'il y a un mort, qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qui se passe ?

JEAN-JACQUES BOURDIN
On va rejeter la faute sur l'Etat, voilà ce qui va se passer.

CHRISTOPHE CASTANER
On rejettera la faute sur l'Etat et ce n'est pas l'Etat qui sera en responsabilité : c'est la personne qui aura causé l'accident, qui n'aura pas d'assurance parce que l'assurance ne couvrira pas le fait d'avoir bloqué l'entrée de l'autoroute ou le périphérique, et à ce moment-là on sera dans des situations inextricables. Donc je respecte vraiment le droit de manifester, j'invite à la déclaration et j'invite aussi à une bonne organisation de cette manifestation.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, mais les manifestants vont dire : « C'est l'Etat qui ne nous écoute pas, donc nous n'avons pas d'autre solution que d'aller manifester et d'aller bloquer routes et autoroutes » ; c'est ce que j'entends.

CHRISTOPHE CASTANER
Comme ça, tout le monde pourrait tout justifier.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Est-ce que c'est une forme d'insurrection à vos yeux ?

CHRISTOPHE CASTANER
Nous sommes dans une République, chacun a le droit…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Est-ce que c'est une forme d'insurrection ?

CHRISTOPHE CASTANER
Non, c'est une forme de manifestation politique. Je vois la récupération notamment du Rassemblement national mais c'est ainsi. Vous savez, un ministre de l'Intérieur qui serait inquiet chaque fois qu'il y a une manifestation serait assez vite dépressif.

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est un mouvement irrationnel ?

CHRISTOPHE CASTANER
Oui, il est irrationnel. Vous savez très bien que le montant des taxes et l'augmentation dont on parle a été supprimé par la baisse des cours cette semaine sur le gasoil et sur l'essence. Donc oui, il y a une part d'irrationalité.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, mais enfin il y aura de nouvelles taxes à partir de janvier avec aussi le risque que l'essence augmente, que le baril de pétrole augmente.

CHRISTOPHE CASTANER
C'est exactement ça, mais vous voyez que ce n'est pas un phénomène lié aux taxes. Mais ce que je veux vous dire, c'est que même si c'est irrationnel, c'est réel. C'est-à-dire que c'est réel au sens où la perception de cette somme…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Déraisonnable ?

CHRISTOPHE CASTANER
Ecoutez, moi je n'ai pas à juger. Là, on entend des manifestations, des colères, des reproches, des critiques. Je n'ai pas à dire aux gens : « Vous avez tort. » Mon travail est d'expliquer qu'il est essentiel de sortir de la dépendance énergétique, de sortir du pétrole, de sortir du diesel parce que ça tue. Ça, c'est essentiel comme message.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, mais mettez-vous à la place de celles et ceux…

CHRISTOPHE CASTANER
Jean-Jacques BOURDIN, je suis à la place…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Je le sais, Christophe CASTANER.

CHRISTOPHE CASTANER
J'ai une Laguna de 2011 comme voiture personnelle. Je fais le plein dès que je suis dans mes terres et pas dans mon ministère, mon épouse fait tous les jours une centaine de kilomètres en voiture pour aller travailler…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, mais vous, vous avez les moyens de faire le plein. Vous avez les moyens de faire le plein.

CHRISTOPHE CASTANER
D'abord je vous parle de mon épouse, et donc c'est elle qui travaille et qui paye son plein et qui doit avoir un tiers de ses revenus qui partent dans ces frais-là. Donc cette réalité-là, je la connais. Ce que je veux dire…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais mettez-vous à la place, mettez-vous à la place… Par exemple, le kérosène : par exemple, on voyage en avion, hop !, le kérosène n'est pas taxé. C'est totalement anormal.

CHRISTOPHE CASTANER
C'est pour ça qu'il faut investir massivement dans la transformation de notre modèle de consommation. Regardez ce truc qu'on connaît en France : on a privilégié depuis de longues années le diesel alors même que nos raffineries en France faisaient de l'essence. L'essence partait à l'étranger, le diesel venait de l'étranger. On a privilégié ce modèle de bagnole pour les Français et, vous le savez comme moi, alors même qu'on savait qu'il était dangereux pour la santé et qu'il tuait chaque année plusieurs dizaines de milliers de personnes. Donc oui, il nous faut agir ; il faut assumer cela. Et de la même façon, la dépendance énergétique : si vous avez une chaudière au fioul chez vous, je préfère qu'on investisse et qu'on vous aide à changer votre chaudière au fioul et à mettre, par exemple, une pompe à chaleur. Je pense que c'est un investissement bon pour tout le monde, pour la planète pour tout le monde, pour ses voisins et bon pour soi-même aussi parce qu'on gagnera de l'argent très vite.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Des décisions vont être prises et annoncées, des compensations. Elles seront annoncées quand ?

CHRISTOPHE CASTANER
D'abord, beaucoup de choses ont déjà été faites pour sortir justement de cette dépendance énergétique.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Et pas de chèque carburant, on est bien d'accord.

CHRISTOPHE CASTANER
Ecoutez, les discussions sous l'autorité du Premier ministre ont eu lieu hier. Je n'étais pas à cette réunion et donc elles seront présentées dans la journée ou dans celle de demain.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Dans la journée ou celle de demain, mais vous ne les connaissez pas.

CHRISTOPHE CASTANER
Mais je ne les connais pas et ce n'est pas un engagement.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Vous ne les connaissez pas.

CHRISTOPHE CASTANER
Non. J'ai échangé avec le Premier ministre sur quelques pistes de travail.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Pas de chèque carburant, on est bien d'accord.

CHRISTOPHE CASTANER
Il lui appartient de décider…

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est une mauvaise idée, le chèque carburant.

CHRISTOPHE CASTANER
Je ne suis pas… Moi, je suis ministre de l'Intérieur, je ne suis pas ministre de ces sujets-là et donc je préfère éviter de vous donner un avis qui serait un avis personnel, ce qui n'a pas beaucoup d'intérêt.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Et les défiscalisations du carburant pour certaines professions, vous y touchez ou pas ?

CHRISTOPHE CASTANER
Ecoutez, je vous ai dit que j'étais ministre de l'Intérieur et que le Premier ministre allait s'exprimer…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, mais vous connaissez bien les problématiques locales.

CHRISTOPHE CASTANER
Bien sûr.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Vous connaissez bien les artisans du BTP qui payent leur gasoil moins cher.

CHRISTOPHE CASTANER
Mais vous savez comme moi, Jean-Jacques BOURDIN, que chacun chaque jour tente toujours de trouver un système pour payer moins de taxes, moins d'impôts, pour essayer d'en sortir. C'est un sport national à commencer le matin quand on va boire son café dont on peut se poser la question de savoir s'il est toujours déclaré à la TVA. C'est ainsi. Mais une chose est sûre, c'est que vous avez des professions qui souffrent et qui ont obtenu tel avantage. Et puis ça dure dans la durée, et puis dès qu'on veut le remettre en cause, on se fait enguirlander. La réalité, c'est que d'un côté on nous dit : « Il faut dépenser moins d'argent public, il faut plus d'aides publiques et il faut moins d'impôts. » On est quand même dans une quadrature du cercle qui est totalement insupportable, donc oui nous assumons un certain nombre de choix. Sortir du modèle énergétique consommateur que nous avions jusqu'à présent, c'est un choix. Baisser la dépense publique, c'est un autre choix. Mais dès que nous baissons une dépense publique, à ce moment-là si je viens vous voir, vous risquez de porter la voix de ceux qui râlent et vous me le reprocherez - pas vous personnellement mais à travers les propos que vous aurez entendus et que vous rapporterez - et ça s'appelle faire des choix politiques.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Bien. Christophe CASTANER, encore quelques minutes puis je vous libère parce qu'il y a des cérémonies autrement plus importantes.

CHRISTOPHE CASTANER
Et je vous remercie d'avoir accepté de décaler.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Autrement plus importantes que cette interview, mais je voudrais vous parler des migrants qui maintenant… C'est vrai qu'on a bloqué la frontière à Vintimille, disons clairement les choses. On ne permet plus l'entrée en France venu d'Italie. Le problème, c'est que maintenant les migrations ont changé et qu'elles passent par l'Espagne. Vous étiez dans les Pyrénées-Orientales, il y a des problèmes aussi de l'autre côté au Pays basque. Ce matin, nous avions quelqu'un de Bayonne qui nous disait qu'à Bayonne près de cent migrants chaque jour arrivaient, passaient par Bayonne. Est-ce que là aussi vous allez bloquer les frontières ?

CHRISTOPHE CASTANER
D'abord, il y a trois grandes routes de migration vers l'Europe et aujourd'hui, c'est celle de l'Espagne qui est devenue la principale (inaudible)… et même totalement diminué ces dernières années…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, avec des migrants qui viennent du Sénégal, de Guinée beaucoup.

CHRISTOPHE CASTANER
Pour l'essentiel, de pays francophones et donc on est plutôt dans une logique de migration économique.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Et de pays qui sont sûrs en plus.

CHRISTOPHE CASTANER
Voilà, exactement. De migration économique et pas de demande d'asile.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Non.

CHRISTOPHE CASTANER
Et donc, nous devons sur ces sujets être extrêmement fermes. Donc non seulement j'ai été dans les Pyrénées Orientales hier, Laurent NUNEZ, le secrétaire d'Etat qui travaille avec moi, était il y a deux semaines dans les Pyrénées-Atlantiques. J'ai rencontré dans la foulée et je me suis rendu à Madrid mon homologue espagnol, et je rencontrerai jeudi soir mon homologue marocain, parce que ce qui m'intresse, c'est de travailler sur l'ensemble de la route. Evidemment, nous allons renforcer notre frontière et j'ai mis des moyens supplémentaires, une demi-CRS par exemple pour garantir la sécurité d'accès.

JEAN-JACQUES BOURDIN
A Vintimille, les migrants ne passent plus.

CHRISTOPHE CASTANER
Alors, il y en a toujours.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais très peu, Christophe CASTANER, vous le savez bien.

CHRISTOPHE CASTANER
Mais non. Mais je le sais bien et pas tout à fait.

JEAN-JACQUES BOURDIN
D'ailleurs, l'Italie nous le reproche.

CHRISTOPHE CASTANER
En fait, il y a Vintimille, mais il y a aussi les Hautes-Alpes, la Savoie, et donc c'est l'Italie, qu'il faut avoir en tête c'est que depuis le début de l'année, avant d'ailleurs le gouvernement et les élections italiennes, le flux vers l'Italie avait baissé de 90 %, mais la France est un pays d'accueil secondaire, c'est-à-dire que des migrants déposent un dossier de demandeur d'asile, par exemple en Italie, et viennent ensuite en France, selon les nationalités. Je prends les Afghans par exemple, des fois ils déposent 2, 3 dossiers, et ils viennent en France parce que, avec les Afghans, l'OFPRA est plus favorable que d'autres pays, donc ça doit nous interroger. Et ce que je voudrais dire c'est que, on est dans ce paradoxe où il y a une baisse de 95 %, par rapport à 2015, des phénomènes migratoires en Europe, 95 %, et pourtant on a des entrées qui augmentent en France, tout simplement parce que nous sommes un pays d'appel, un pays où on vient ensuite faire des dossiers pour demander l'asile, et donc là-dessus j'ai demandé la plus grande fermeté.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Combien de demandes d'asile, en 2018, vont aboutir ?

CHRISTOPHE CASTANER
D'abord il y en a une centaine de milliers qui sont déposées, je ne peux pas vous donner les chiffres de combien vont aboutir avant la fin de cette année, parce que ça dépend…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Plus qu'en 2017 ?

CHRISTOPHE CASTANER
Non, je ne crois pas.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Moins ? 40.575 en 2017.

CHRISTOPHE CASTANER
Oui, c'est pour ça que je vous dis je ne crois pas, parce que les migrations…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Moins qu'en 2017 ?

CHRISTOPHE CASTANER
Si je prends l'exemple de ce qu'on vient d'évoquer sur l'Espagne, on sera sur un taux de demandes d'asile acceptées, extrêmement faible. D'ailleurs le paradoxe c'est que vous évoquiez les Pyrénées-Atlantiques où on a beaucoup d'entrées, alors même que le centre qui gère les demandes d'asile, qui dépend de Bordeaux pour ce territoire-là, connaît une baisse de 5 ou 6 % ces dernières semaines.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Donc les migrants sont reconduits dans leur pays d'origine.

CHRISTOPHE CASTANER
Nous avons reconduit près de 10.000 personnes, aujourd'hui à la frontière espagnole, donc refusé ce qu'on appelle une non…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Plus de 10.000 personnes ?

CHRISTOPHE CASTANER
Plus de 10.000 personnes en non-admission, nous avons mis les moyens, et je vais les renforcer. Et plus globalement, ce que je souhaite…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais comment fait-on pour renforcer les moyens, on crée de nouveau des postes frontières, des douaniers ?

CHRISTOPHE CASTANER
D'abord les douaniers sont présents, mais…

JEAN-JACQUES BOURDIN
J'ai vu qu'au Perthus vous allez repositionner la frontière.

CHRISTOPHE CASTANER
N'y voyez pas un message politique, c'est pour des raisons de sécurité des femmes et des hommes qui interviennent sur le site, j'étais sur place, j'ai vu la dangerosité, hier matin. Mais oui, je mets des moyens supplémentaires, mais je travaille sur l'ensemble de la chaîne, c'est-à-dire j'ai rencontré le ministre espagnol pour lui demander qu'on mette en place des outils de coordination supplémentaires, et j'irai au Maroc, le pays de transit, je vous dis, jeudi soir et vendredi matin, pour négocier avec le Maroc plus de fermeté à sa frontière, parce que ce qui est essentiel c'est qu'on protège évidemment nos frontières à l'échelle de l'Europe, puis qu'on fasse de la solidarité, notamment avec l'Espagne.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Merci Christophe CASTANER…

CHRISTOPHE CASTANER
Merci Jean-Jacques BOURDIN.

JEAN-JACQUES BOURDIN
D'être venu nous voir, je vous laisse parce que vous avez maintenant cette cérémonie importante d'hommage et de souvenir.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 14 novembre 2018

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