Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie et des finances, avec France Info le 20 novembre 2018, sur la garde à vue au Japon du PDG de Renault Nissan, la contestation concernant les impôts et sur les privatisations. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie et des finances, avec France Info le 20 novembre 2018, sur la garde à vue au Japon du PDG de Renault Nissan, la contestation concernant les impôts et sur les privatisations.

Personnalité, fonction : LE MAIRE Bruno.

FRANCE. Ministre de l'économie et des finances

ti :

MARC FAUVELLE
Bienvenue aux téléspectateurs de France info qui nous rejoignent à l'instant. Jusqu'à neuf heures, notre invité ce matin est le ministre de l'Economie. C'est peu dire qu'on a beaucoup de questions à lui poser et la première le sera par Renaud DELY.

RENAUD DELY
Bonjour Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE, MINISTRE DE L'ECONOMIE ET DES FINANCES
Bonjour Renaud DELY.

RENAUD DELY
Carlos GHOSN, le PDG de RENAULT NISSAN, est toujours en garde à vue à l'heure qu'il est à Tokyo. Il est accusé de fraude fiscale, d'avoir dissimulé près de quarante millions de revenus et voici comment Emmanuel MACRON, le président de la République, réagissait hier à l'annonce de cette nouvelle.

EMMANUEL MACRON, PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE
L'Etat en tant qu'actionnaire sera extrêmement vigilant à la stabilité de l'alliance et au groupe. Et avec celui-ci, évidemment, à la stabilité nécessaire pour l'ensemble des salariés du groupe auxquels je veux ici dire que l'Etat actionnaire assurera justement tout son soutien.

RENAUD DELY
Carlos GHOSN devrait être écarté de NISSAN lors d'un conseil d'administration qui se réunit jeudi. Peut-il rester à la tête de RENAULT ?

BRUNO LE MAIRE
RENAULT, je voudrais d'abord rappeler ce que cela représente, l'alliance RENAULT NISSAN. C'est le premier constructeur automobile au monde, près de dix millions de voitures qui sont produites chaque année. C'est cinq cent mille salariés dont quarante-sept mille en France. Donc notre priorité comme l'a rappelé le président de la République c'est la stabilité de RENAULT et la stabilité de l'alliance entre RENAULT et NISSAN, parce que face aux bouleversements technologiques actuels – la voiture autonome, la voiture électrique – nous avons besoin d'un constructeur qui soit fort, solide et intégré. Ensuite, il faut une gouvernance bien entendu. Il faut une gouvernance intérimaire, donc je recevrai dès ce matin l'administrateur de référence, Philippe LAGAYETTE, les représentants de l'Etat au conseil d'administration de RENAULT pour leur demander de mettre en place immédiatement une gouvernance intérimaire puisqu'aujourd'hui, monsieur GHOSN est empêché de diriger l'entreprise. Nous avons aujourd'hui un directeur général délégué, monsieur Thierry BOLLORE, qui est de grande qualité. On verra ce que le conseil d'administration décide mais il faut que se mette en place le plus vite possible une direction intérimaire.

MARC FAUVELLE
Pour vous, Carlos GHOSN n'est plus en état aujourd'hui de diriger le groupe ?

BRUNO LE MAIRE
Non. Il n'est de fait plus en état de diriger le groupe. En revanche, nous n'allons pas demander le départ formel de monsieur GHOSN au conseil d'administration pour une raison qui est simple : nous n'avons pas de preuves et nous sommes dans un Etat de droit. Je vais dès ce matin appeler le ministre de l'Economie japonais, lui demander que nous soyons destinataires de tous les éléments qui ont été fournis par NISSAN à la justice japonaise de façon à ce que nous sachions exactement de quoi monsieur GHOSN est accusé.

MARC FAUVELLE
Pour l'instant, vous ne le savez pas.

BRUNO LE MAIRE
Quelles sont les preuves, quels sont les faits.

MARC FAUVELLE
Pour l'instant, vous ne le savez pas précisément.

BRUNO LE MAIRE
Pour l'instant, nous n'avons aucun élément à notre disposition, tels que ceux qui ont été transmis par NISSAN à la justice japonaise. Dès hier, avec Gérald DARMANIN, nous avons demandé à nos services de faire toutes les vérifications d'usage sur la situation fiscale de monsieur Carlos GHOSN en France.

RENAUD DELY
Précisément…

BRUNO LE MAIRE
Et je peux vous confirmer qu'il n'y a rien de particulier à signaler sur ce sujet.

MARC FAUVELLE
En France, il est parfaitement en règle Carlos GHOSN ? Il était résident fiscal en France ?

BRUNO LE MAIRE
J'ai appris hier à Bruxelles, où j'étais en réunion avec les ministres des Finances européens sur l'avenir de la zone euro. Dès que j'ai appris cette nouvelle, nous avons, avec Gérald DARMANIN, demandé à nos services de vérifier la situation fiscale de monsieur Carlos GHOSN en France. Je ne peux pas donner plus de détails sont couverts par le secret fiscal.

MARC FAUVELLE
Sans entrer dans le détail, c'est évidemment un secret, il payait ses impôts en France ?

BRUNO LE MAIRE
Je peux juste vous confirmer qu'il n'y a rien de particulier à signaler sur la situation fiscale de monsieur Carlos GHOSN en France. Donc vous voyez, comme représentant de l'Etat…

RENAUD DELY
Il payait ses impôts en France ?

BRUNO LE MAIRE
Comme représentant, je ne peux donner aucun élément d'information. C'est couvert par le secret fiscal. Je vous dis juste qu'il n'y a pas d'élément particulier à signaler. Mais ensuite, il y a la présence de l'Etat administrateur de référence et actionnaire de référence de RENAULT. Quand vous demandez le départ du président de l'alliance, du directeur général de RENAULT, il faut au moins que vous ayez des éléments tangibles. Si ces faits qui sont reprochés à monsieur GHOSN étaient avérés, ce serait d'une gravité considérable. Dissimuler, frauder le fisc, c'est d'une gravité d'autant plus considérable qu'on a une position élevée et un salaire très élevé. Je rappelle que j'avais demandé d'ailleurs et obtenu la réduction du salaire de monsieur Carlos GHOSN de trente pour cent parce que je jugeais ce salaire totalement excessif. A l'heure qu'il est, je n'ai pas des éléments de faits, de preuves, à ma disposition.

RENAUD DELY
Rappelons donc qu'il y a eu une enquête interne qui a duré plusieurs mois au sein du groupe NISSAN. A l'heure qu'il est, vous avez des doutes sur la validité de cette enquête.

BRUNO LE MAIRE
Mais je n'ai pas à avoir de doutes, je n'ai pas à voir des suspicions. Je dois disposer de faits, de preuves avant de prendre une décision. Notre responsabilité au regard de l'Etat, c'est la stabilité de RENAULT, c'est l'avenir de RENAULT et c'est la consolidation de l'alliance. Parce que ce qui compte pour moi, c'est ce que les salariés aujourd'hui à l'usine de Maubeuge, à l'usine de Sandouville, dans toutes les usines de RENAULT, sont en train de se dire : « Qu'est-ce qu'il va advenir de nous ? » J'étais à Maubeuge il y a quelques jours avec le président de la République. On a annoncé un investissement considérable sur l'usine de Maubeuge sur le véhicule électrique, plus de deux cents personnes qui sont embauchées : c'est ça qui compte à mes yeux.

RENAUD DELY
Cette stabilité, Bruno LE MAIRE, elle exige que le conseil d'administration de RENAULT se réunisse rapidement.

BRUNO LE MAIRE
Très rapidement.

RENAUD DELY
Quand ?

BRUNO LE MAIRE
Je vous dis que je vois dès ce matin l'administrateur de référence, c'est-à-dire la personne qui est en charge lorsque le président est empêché. Je souhaite que le conseil d'administration se réunisse le plus vite possible, dans les heures qui viennent.

MARC FAUVELLE
Ça veut dire dès aujourd'hui, c'est possible ?

BRUNO LE MAIRE
Dans les heures qui viennent. Qu'il désigne une gouvernance intérimaire. J'appellerai le ministre de l'Economie japonais dès ce matin pour lui demander tous les éléments de preuve et lui rappeler l'attachement de la France à l'alliance entre RENAULT et NISSAN. Parce qu'avoir un constructeur de niveau mondial, le premier constructeur mondial, c'est ce qui vous permet de dégager les investissements nécessaires sur le véhicule électrique, sur l'hybride rechargeable, sur le véhicule autonome qui garantiront le succès de RENAULT demain. Et moi, ce à quoi je pense - je le redis - c'est à chaque salarié de RENAULT qui aujourd'hui est en train de prendre son travail dans l'usine de Maubeuge, de Sandouville ou d'ailleurs en France, et qui se dit : « Qu'est-ce qu'il va advenir de nous ? » Ma responsabilité, c'est de garantir que RENAULT reste profitable, un grand constructeur innovant, technologiquement puissant et qui réussisse dans l'avenir.

MARC FAUVELLE
Hier, l'action de RENAULT a dévissé, moins huit pour cent et demi à la Bourse de Paris. Est-ce que le groupe est fragilisé ce matin par ce possible départ de Carlos GHOSN ?

BRUNO LE MAIRE
Bien entendu que le départ de monsieur GHOSN et ce qui se passe actuellement fragilise actuellement l'alliance et fragilise la situation de RENAULT. Raison de plus pour réagir vite, clairement, sur la base d'éléments qui sont liés au fonctionnement d'un Etat de droit. Une nouvelle gouvernance qui doit être une gouvernance intérimaire, la consolidation de l'alliance en appelant les autorités japonaises dès ce matin.

MARC FAUVELLE
On garde le modèle RENAULT et on garde le mariage RENAULT NISSAN ? Il n'est pas question d'y toucher.

BRUNO LE MAIRE
Mais je souhaite bien entendu que l'alliance entre RENAULT et NISSAN soit non seulement préservée mais consolidée. Pourquoi ? Parce que les investissements qu'il faut faire dans les nouvelles technologies à un moment de rupture considérable de l'industrie automobile, ces investissements se chiffrent en milliards voire en dizaines de milliards d'euros. Un petit constructeur n'a pas les moyens de financer ces investissements. Or c'est ces investissements et cette novation qui feront le succès de RENAULT demain, donc la présence de RENAULT sur les territoires, donc le maintien des usines, et donc la possibilité pour les salariés d'avoir un avenir solide devant eux.

RENAUD DELY
Bruno LE MAIRE, il y a la tentation d'après vous aujourd'hui du côté de NISSAN de reprendre son indépendance par rapport à RENAULT ?

BRUNO LE MAIRE
Mais sait qu'il y a toujours eu des doutes qui se sont exprimés au Japon sur cette alliance, sur la manière dont elle fonctionnait et ça doit faire partie des discussions que j'aurai avec mon homologue japonais très rapidement. L'alliance est dans l'intérêt de la France et du Japon, de RENAULT et de NISSAN. Aujourd'hui, seuls des constructeurs intégrés, puissants, dégageant des marges suffisantes peuvent voir l'avenir de manière confiante devant eux, parce qu'ils pourront financer le véhicule électrique, l'hybride rechargeable et le véhicule autonome. C'est ce que je souhaite pour RENAULT et c'est ce que je souhaite pour chaque ouvrier de RENAULT qui, ce matin, est à sa chaîne avec dans sa tête cette idée : « Qu'est-ce qu'il va devenir de moi ? » Ma responsabilité de ministre de l'Economie, c'est de leur dire : « N'ayez pas d'inquiétudes. Nous traitons le sujet, nous mettons une gouvernance en place et nous prenons tous les contacts nécessaires pour garantir la pérennité de l'alliance. » (…)

- Bruno LE MAIRE, le ministre de l'Economie et des Finances, est l'invité de Franceinfo jusqu'à 9 heures. On va laisser RENAULT, si vous voulez bien Monsieur LE MAIRE, pour s'intéresser à la fronde, au mouvement des gilets jaunes.

RENAUD DELY
Parce que ce mouvement continue encore ce matin. Il y a encore ce matin dans différents endroits en France des blocages qui persistent. Votre collègue, le ministre de l'Intérieur Christophe CASTANER, était l'invité de nos confrères de France 2 et il dénonce une dérive de ce mouvement.

CHRISTOPHE CASTANER, MINISTRE DE L'INTERIEUR
On voit bien qu'on a une dérive totale d'une manifestation qui pour l'essentiel était bon enfant samedi, et d'ailleurs que nous avons laissé se dérouler le mieux possible en mobilisant énormément de forces de l'ordre pour les protéger, les manifestants. Et pourtant, vous avez vu qu'il y a un très, très grand nombre de blessés, et aujourd'hui on voit qu'on a une radicalisation avec des revendications qui ne seront plus cohérentes et qui vont dans tous les sens. Donc on sent bien que la volonté, c'est de bloquer la France.

RENAUD DELY
Vous leur dites quoi aux gilets jaunes ? « Rentrez chez vous » ?

BRUNO LE MAIRE
Non. Je leur dis que la liberté de circulation est un principe qui n'est pas négociable dans une démocratie, dans une grande nation comme la France. Chacun est libre de circuler et ce principe-là n'est pas négociable. D'autant plus lorsque c'est des secours qui doivent aller se porter au secours d'une personne âgée qui vient d'avoir une attaque cardiaque ; d'autant plus lorsqu'il y a des urgences sanitaires ou des urgences médicales. Il y a eu un certain nombre de dérives dans ces manifestations homophobes, racistes. Il y a eu de la violence et ça n'est pas acceptable. Et je tiens à le condamner parce qu'on peut exprimer ce que l'on veut dans notre démocratie mais dans le calme et dans la dignité.

RENAUD DELY
Elle vous inquiète cette radicalisation pour les jours qui viennent ?

BRUNO LE MAIRE
Bien sûr. Toute radicalisation m'inquiète. Tout ce qui peut mettre en cause la liberté de circulation dans notre pays m'inquiète et appelle une réponse ferme et déterminée. Je pense que Christophe CASTANER a parfaitement raison de rappeler que nous sommes dans un Etat de droit avec des libertés : la liberté de s'exprimer, la liberté de contester, la liberté de critiquer, mais des devoirs. Et les devoirs, c'est de laisser chaque citoyen français libre de circuler comme bon lui semble.

RENAUD DELY
Les gilets jaunes appellent à un grand rassemblement samedi prochain à Paris pour bloquer la capitale. Est-ce qu'il faut interdire ce rassemblement, Bruno LE MAIRE ?

BRUNO LE MAIRE
Il n'est pas question d'interdire des libertés de s'exprimer, de manifester dans le calme et dans la dignité.

MARC FAUVELLE
Y compris si ça se passe à Paris, à deux pas de l'Elysée comme on a pu le voir le week-end dernier avec des manifestants qui sont arrivés à deux cents mètres de la présidence ?

BRUNO LE MAIRE
Ce sera au ministre de l'Intérieur d'apprécier ce qu'il est raisonnable d'autoriser ou ce qui doit être interdit. Je redis simplement que la liberté de circulation des personnes, des véhicules, de n'importe quel citoyen sur le territoire français, c'est quelque chose qui ne peut pas être négocié.

MARC FAUVELLE
Bruno LE MAIRE, Edouard PHILIPPE le Premier ministre a utilisé une expression dimanche soir sur France 2. Je voudrais qu'on l'écoute et que vous réagissiez juste après dans quelques instants, si vous voulez bien.

EDOUARD PHILIPPE, PREMIER MINISTRE
Le ras-le-bol fiscal qui a été exprimé, c'est vrai, je ne suis pas sûr qu'il n'y ait qu'un ras-le-bol fiscal qui s'est exprimé mais il y a un ras-le-bol fiscal.

LAURENT DELAHOUSSE
Vous le comprenez, vous dites qu'il y a un ras-le-bol fiscal.

EDOUARD PHILIPPE
Evidemment que je le comprends.

LAURENT DELAHOUSSE
Vous l'assumez ?

EDOUARD PHILIPPE
Non seulement je le comprends, mais un des engagements qui a été pris et qui sera tenu, monsieur DELAHOUSSE, par ce gouvernement, c'est de faire en sorte qu'à la fin du quinquennat et dès cette année, le niveau d'impôts et de taxes - on dit parfois les prélèvements obligatoires – diminue.

MARC FAUVELLE
L'expression « ras-le-bol fiscal » elle a pourri le quinquennat de François HOLLANDE. Est-ce que vous la reprenez, vous aussi dans votre bouche ?

BRUNO LE MAIRE
Il y a eu une dérive fiscale au cours des dix dernières années avec une augmentation de la pression fiscale, des taxes, des impôts sur les Français. Voilà, c'est la réalité. C'est la situation que nous avons trouvée. Nous inversons cette tendance.

MARC FAUVELLE
Ça fait dix-huit mois que vous êtes au pouvoir. L'ISF, ce n'est pas François HOLLANDE par exemple.

BRUNO LE MAIRE
Oui, mais nous le supprimons l'ISF, donc nous allégeons bien la pression fiscale. D'ailleurs, on nous le reproche.

RENAUD DELY
Est-ce que c'était une belle idée de commencer par supprimer l'ISF ?

BRUNO LE MAIRE
Mais nous avons aussi commencé par supprimer une partie de la taxe d'habitation. Nous avons commencé par supprimer les cotisations Assurance maladie, assurance chômage pour des millions de salariés qui ont vu au 1er novembre que leurs revenus nets augmentaient. Donc il y a eu depuis dix ans une aggravation de la dérive fiscale en France, du coup une aggravation de la dette et également une aggravation, une détérioration sur le front de la dépense publique. Nous inversons avec le président de la République cette tendance pour la première fois, en réduisant les taxes et les impôts - un point d'ici la fin du quinquennat -, en réduisant la dette – cinq 5 points d'ici la fin du quinquennat-, et en réduisant la dépense publique - trois points d'ici la fin du quinquennat - avec déjà des premiers résultats puisque nous respectons nos obligations européennes pour la première fois et que nous sommes sortis de la procédure pour déficit public excessif.

MARC FAUVELLE
Est-ce que vous reconnaissez, Bruno LE MAIRE, qu'il y a des catégories de Français aujourd'hui qui n'ont pas bénéficié de ces mesures, qui souffrent ? Je pense par exemple à certains retraités, à certains automobilistes, aux fumeurs qui ont eu parfois toutes les augmentations massives : celle de la CSG, celle des cigarettes et celle des carburants.

BRUNO LE MAIRE
Je vais aller beaucoup plus loin que vous…

MARC FAUVELLE
Est-ce qu'il y a aujourd'hui des angles morts dans vos politiques ?

BRUNO LE MAIRE
Il y a une déchirure territoriale en France, nous le savons. Ça fait des années que je sillonne le pays comme ministre de l'Agriculture, comme candidat à la primaire, comme ministre de l'Economie. Cette déchirure, ce n'est pas que je la comprends, c'est que je la sens dans chacun de mes déplacements. La désespérance de millions de Français, je la ressens au plus profond de moi-même. Je l'écoute, je l'entends. J'étais il y a quelques jours à Sarreguemines ; j'ai discuté avec un ouvrier chocolatier qui m'a dit : « Vous savez, vous, vous êtes tout en haut, Monsieur LE MAIRE. Il y en a qui sont tout en bas. Nous, on est juste au-dessus. On a peur d'une chose, c'est de tomber. » Il y a des millions de Français qui ont peur de tomber ; je vois ça tous les jours

RENAUD DELY
Depuis dix-huit mois, elle s'est aggravée, cette déchirure.

BRUNO LE MAIRE
La bonne réponse, Renaud DELY, ça n'est pas de dire que nous allons rendre un centime ici, deux centimes là sur le prix du carburant alors qu'on voit bien que lorsque le prix du pétrole baisse, tout d'un coup c'est dix centimes en moins et que c'est ça qui est véritablement le facteur déterminant.

RENAUD DELY
Alors c'est quoi la réponse à cette politique ?

BRUNO LE MAIRE
La vraie bonne politique, c'est de l'emploi pour tous et je suis heureux de voir que sur le front du chômage, le chômage commence à reculer. C'est la réindustrialisation et la reconquête industrielle pour qu'il y ait des emplois dans ces territoires. C'est la couverture en fibre à très haut débit de tout le territoire et de tous les Français d'ici 2022, parce que c'est ce qui permettra de maintenir de l'activité. C'est une attention de tous les instants aux territoires les plus reculés, aux territoires ruraux, aux villes moyennes dont je suis, je le rappelle, un élu puisque je viens du département de l'Eure et que ces territoires qui ont le sentiment d'être abandonnés, relégués, où il y a de la désespérance, je les connais intimement. La bonne politique, je le redis, la bonne solution, ce n'est pas de dire à tous ces millions de Français : « On va vous baisser le prix du carburant d'un ou deux centimes », c'est de leur dire : « Vous allez avoir des emplois, on va s'occuper de vous, on va mettre des services publics de qualité et les territoires seront notre priorité. »

MARC FAUVELLE
Précisément vous parliez de l'emploi, Bruno LE MAIRE. Les derniers chiffres du chômage sont tombés ce matin. Il ne baisse plus, le chômage en France. 9,1 %, ce sont les chiffres officiels, ceux de l'INSEE, ceux qu'on ne peut pas remettre en cause. Le chômage ne baisse pas en France.

BRUNO LE MAIRE
Il a baissé depuis un an. Enfin, pardon de vous contredire, mais il a baissé de 0,5 point sur une année et on doit poursuivre notre effort. Poursuivre notre effort de formation, poursuivre notre effort pour soutenir l'industrie. Nous allons, avec le Premier ministre, annoncer cette initiative de territoires de l'industrie d'ici quelques jours qui permettra de reconquérir industriellement un certain nombre de territoires. Et pour revenir à la fiscalité, non seulement il faut poursuivre la baisse des taxes et des impôts pour tous les Français, il faut le faire aussi pour notre industrie. Et je continuerai à livrer le combat pour que d'ici 2022, nous baissions les impôts de production du secteur industrie.

MARC FAUVELLE
Est-ce que ça tous les outils aujourd'hui sont sur la table, Bruno LE MAIRE ? Ou est-ce que vous dites aux Français : « Il y aura d'autres baisses d'impôts que vous ne connaissez pas encore d'ici à la fin du quinquennat » ? Ou est-ce qu'on sait déjà tout ?

BRUNO LE MAIRE
Non, on ne sait pas tout puisque vous pouvez avoir une conjoncture qui s'améliore…

MARC FAUVELLE
Une baisse de l'impôt sur le revenu par exemple, c'est possible un jour d'ici la fin du quinquennat ?

BRUNO LE MAIRE
Moi, je ne ferme aucune porte du moment que cela reste dans la direction fixée par le président de la République et sur laquelle il a été élu : baisser les impôts, baisser la dépense publique, baisser la dette. Et si nous pouvons, d'ici la fin du quinquennat, baisser un peu plus, un peu plus vite les impôts et les taxes des Français, s'il y a la moindre possibilité de le faire dans le cadre du rétablissement de nos finances publiques, bien je serai très heureux de pouvoir le faire, mais de manière responsable. Parce que quand j'entends l'opposition qui vous explique à gauche qu'il faut dépenser soixante milliards de plus, ou à droite qu'ils feront un chèque carburant qui coûte quinze milliards d'euros et qui sera financé par les recettes de péage, c'est-à-dire par l'augmentation du prix des péages pour les Français, franchement ce n'est pas ça qui va nous permettre de redresser le pays. (…)

MARC FAUVELLE
Bruno LE MAIRE est l'invité de Franceinfo pour quelques minutes encore. Renaud DELY.

RENAUD DELY
Il y a des voix dans la majorité qui commencent à s'exprimer pour demander un peu plus de dialogue avec les Gilets jaunes, de faire un geste, la députée Brigitte BOURGUIGNON par exemple. Est-ce que il y a encore un dialogue qui peut reprendre, est-ce qu'il y a des propositions sur lesquelles vous travaillez pour essayer d'apaiser la colère de ces Français sur la question du pouvoir d'achat ?

BRUNO LE MAIRE
Mais le dialogue, il est toujours bon, et donc si…

RENAUD DELY
Aujourd'hui il est rompu.

BRUNO LE MAIRE
... on peut toujours dialoguer, il faut savoir qui représente, aujourd'hui je ne vois pas de représentation des Gilets jaunes en tant que tels. Moi je ne crois pas aux gestes, je crois à la constance d'une politique et à l'obstination à obtenir des résultats pour les Français. Le geste, qu'est-ce que ce serait ? Ce serait de redonner 1 centime ici, 2 centimes là, vous pensez que ça va satisfaire les Français qui aujourd'hui sont inquiets, sont en colère, qui manifestent ? Nous avons fait un choix stratégique qui est la transition énergétique. Nous avons, et le Premier ministre l'a annoncé, notamment augmenté fortement la prime à la conversion, 4 000 € pour accélérer cette transition énergétique. On peut toujours accompagner mieux, mais si on peut accompagner mieux, regardons comment est-ce qu'on peut accompagner mieux cette transition énergétique, mais en gardant la cohérence de notre politique, qui est de réussir la transition énergétique.

RENAUD DELY
Pas de nouveau geste, Bruno LE MAIRE, on vous a entendu. En termes de dialogue, vous dites « il faut que le dialogue existe », Laurent BERGER par exemple il a fait une proposition très concrète, une grande conférence avec les syndicats, le gouvernement, les associations, pour marier transition écologique et justice sociale, et le Premier ministre lui a dit non.

BRUNO LE MAIRE
Enfin le Premier ministre a eu raison de rappeler qu'aujourd'hui tous les Français qui sont désespérés, dont je vous ai parlé, parce que cette colère je la ressens, et cette désespérance je la ressens, comme élu et à chacun de mes déplacements, ils n'attendent pas de gestes, de conférences, ils attendent des résultats d'une politique, et ils sont impatients. Ils me disent : mais quand est-ce qu'ils vont venir pour nous les résultats de cette politique ? Ceux qui travaillent ont vu que leurs salaires augmentaient, le chômage nous devons arriver à le faire baisser plus vite, la réindustrialisation, nous devons y mettre toute notre énergie, mais gardons notre cap, avec constance, avec fermeté, et avec un souci constant d'explication, de pédagogie, sur où nous voulons aller. Si nous regardons la direction qu'a fixée le président de la République, c'est la souveraineté de la France qui est en jeu, être libre par rapport au pétrole qui nous pénalise, être libre par rapport à la dette qui aujourd'hui plombe nos comptes publics et nous oblige à augmenter les impôts. Etre libre par rapport à la croissance mondiale, pour avoir une croissance qui crée des emplois en France. L'enjeu stratégique c'est redonner à la France sa souveraineté économique et sa liberté.

MARC FAUVELLE
Bruno LE MAIRE, vous avez lancé le processus de privatisation de plusieurs grandes entreprises françaises, parmi lesquelles la FRANÇAISE DES JEUX ou encore AEROPORTS DE PARIS. Est-ce que vous n'êtes pas aujourd'hui en train de refaire la même erreur qui a été celle de la droite il y a quelques années au moment où on a privatisé les autoroutes et on s'en mord les doigts aujourd'hui ?

BRUNO LE MAIRE
Mais il y a eu des erreurs, je l'ai reconnu pendant tout le débat parlementaire, et la première erreur qui a été faite, c'est de ne pas prévoit une clause de revue régulière des tarifs, donc moyennant quoi on se prend aujourd'hui des augmentations de tarifs autoroutiers, qui posent problème. Donc il y aura pour AEROPORTS DE PARIS, un cahier des charges très strict, une révision régulière des tarifs, de façon à ce que l'Etat puisse garder la main sur les tarifs, donc…

MARC FAUVELLE
C'est une poule aux oeufs d'or incroyable, AEROPORTS DE PARIS aujourd'hui, ça rapporte des centaines de millions à l'Etat, pourquoi s'en priver pour aller le vendre une fois et une seule fois, et toucher l'argent une seule fois ?

BRUNO LE MAIRE
Parce que je préfère que l'Etat investisse dans l'intelligence artificielle, dans le stockage des énergies renouvelables, dans toutes ces technologies de rupture qui feront demain la liberté et la souveraineté de la France. Si certains préfèrent que l'Etat gère des boutiques de luxe et des hôtels qui représentent la majorité des recettes d'AEROPORTS DE PARIS, très bien, ce n'est pas ma conception de l'Etat. Pour moi, l'Etat doit préparer l'avenir de vos enfants, de nos enfants, c'est-à-dire leur permettre d'avoir à leur disposition des technologies de pointe financées par la recherche et donc par une partie d'argent public. C'est un choix stratégique que nous faisons, je le redis, si certains préfèrent que l'Etat gouverne sur des choses qui ne sont pas au coeur de ses missions, comme c'est le cas pour AEROPORTS DE PARIS, eh bien libre à chacun de faire ce choix-là, ce ne sera pas le nôtre.

RENAUD DELY
Quand on privatise, ce qui compte aussi Bruno LE MAIRE, c'est le choix de l'actionnaire évidemment. Il y a un rapport de la Cour des comptes qui est extrêmement cinglant sur le cas de la privatisation de l'aéroport de Toulouse, c'était en 2014-2015, c'était votre prédécesseur, un certain Emmanuel MACRON qui était ministre de l'Economie à l'époque, et en l'occurrence la Cour des comptes accuse l'actionnaire chinois de l'aéroport de Toulouse aujourd'hui, suite à cette privatisation, de vider les caisses. Vous avez regardé, vous avez tiré les leçons de cet échec ?

BRUNO LE MAIRE
Bien sûr, mais si vous lisez tout le rapport, vous verrez qu'il reconnaît aussi qu'Emmanuel MACRON a tiré les leçons de ces difficultés, notamment pour la privatisation de Lyon et de Nice, et nous en tirons les leçons pour ADP, contrôle des tarifs, cahier des charges très strict, obligation d'investissement pour celui qui prendra la concession d'AEROPORTS DE PARIS…

RENAUD DELY
Choix de l'actionnaire ?

BRUNO LE MAIRE
Et je rappelle aussi que…

MARC FAUVELLE
Choix de l'actionnaire ou pas ?

BRUNO LE MAIRE
... tout ce qui est contrôle des frontières, contrôle des personnes, reste dans les mains de l'Etat et que 70 ans plus tard, à la fin de la concession, l'Etat récupère l'intégralité de cet actif stratégique.

MARC FAUVELLE
Est-ce que vous aurez votre mot à dire, Bruno LE MAIRE…

BRUNO LE MAIRE
... simplement, pendant quelques années, la gestion à un acteur privé.

MARC FAUVELLE
Est-ce que vous aurez votre mot à dire sur le choix de l'actionnaire, sur celui qui va finalement diriger AEROPORTS DE PARIS ou est-ce que c'est simplement celui qui mettra le plus d'argent sur la table ?

BRUNO LE MAIRE
Mais bien sûr qu'il y aura des critères qui nous permettront de choisir, ce n'est pas uniquement le plus offrant, sans qu'il réponde à un cahier des charges très strict. Nous encadrons cette privatisation de manière très stricte, pour garantir la protection des intérêts stratégiques des Français.

MARC FAUVELLE
Merci à vous Bruno LE MAIRE, ministre de l'Economie, d'être venu ce matin sur France Info. Je rappelle que vous avez donc demandé une gouvernance intérimaire pour RENAULT, c'est l'une des principales informations que l'on a eues ce matin avec vous ce matin. Merci d'être venu dans le studio de France Info.

BRUNO LE MAIRE
Merci à vous.

RENAUD DELY
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 21 novembre 2018

Rechercher