Interview de Mme Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'économie et des finances, avec BFM Business le 23 novembre 2018, sur les ennuis judiciaires de l'ancien patron de Renault et sur la politique industrielle. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'économie et des finances, avec BFM Business le 23 novembre 2018, sur les ennuis judiciaires de l'ancien patron de Renault et sur la politique industrielle.

Personnalité, fonction : PANNIER-RUNACHER Agnès, SOUMIER Stéphane.

FRANCE. Secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'économie et des finances;

ti :
STEPHANE SOUMIER
On repart en direct, alors pour le coup au coeur de l'actualité et qui a été très industrielle cette semaine, et c'est Agnès PANNIER-RUNACHER qui est avec nous. Bonjour madame.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Bonjour.

STEPHANE SOUMIER
En charge, c'est Edouard Philippe qui a dit ça hier, en charge de la reconquête industrielle. Voilà. C'est vous qui êtes en charge de cette reconquête industrielle et donc on va en parler assez largement. D'abord il faut parler du dossier RENAULT, c'est-à-dire que vous étiez au Japon la semaine dernière.

AGNES PANNIER-RUNACHER
J'étais au Japon lundi et mardi.

STEPHANE SOUMIER
Et vous avez vu Hiroto SAIKAWA, la vaille ou même le jour même de…

AGNES PANNIER-RUNACHER
Je l'ai vu lundi matin et on a discuté de l'alliance, et il m'a dit avec beaucoup de conviction et d'emphase, qu'il était très attaché à la stabilité de l'alliance. Et effectivement l'après-midi on apprenait que Carlos GHOSN était interrogé par le procureur de Tokyo. Donc j'imagine que ce message était destiné à me revenir en tête lorsque j'apprenais la nouvelle.

STEPHANE SOUMIER
Et est-ce qu'à un moment, on a eu l'impression qu'hier... Vous étiez hier avec Bruno LE MAIRE, quand vous avez reçu votre homologue japonais.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Alors non, moi j'ai été reçue par monsieur SEKO le mardi.

STEPHANE SOUMIER
D'accord quand vous étiez au Japon.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Dans la foulée des annonces, quand j'étais au Japon, qui m'a reçu en urgence pour qu'on aborde précisément ce sujet-là, et me redire qu'il était très attaché à la stabilité de l'alliance, et ensuite on avait convenu qu'il rencontrerait Bruno LE MAIRE lors de son passage à Paris deux jours plus tard.

STEPHANE SOUMIER
Et est-ce que justement l'idée ça a été, et notamment sur cette journée d'hier, de faire retomber un tout petit peu la tension entre…

AGNES PANNIER-RUNACHER
Je pense que c'est la volonté des deux gouvernements, parce qu'on a une alliance mondiale qui place l'ensemble des trois constructeurs en première position, on a des défis gigantesques devant cette alliance, la voiture connectée, la voiture électrique, on est dans une compétition forcenée.

STEPHANE SOUMIER
Exactement.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Et donc il faut absolument que les équipes soient sur leur business et qu'elles ne dérivent pas. Et c'est vrai que perdre le patron de l'alliance c'est compliqué. Aujourd'hui il ne peut pas diriger cette alliance, là où il est.

STEPHANE SOUMIER
Tout à fait. Vous avez, vous, des informations particulières sur ce qu'on reproche à Carlos GHOSN ou vous êtes dans l'incertitude, vous restez aujourd'hui dans l'incertitude totale ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
A ce stade, comme on est dans une procédure judiciaire, on n'a pas accès au dossier. Ce qu'on sait c'est que les faits qui sont reprochés à Carlos GHOSN, ce sont des faits qui relèvent, pour le dire simplement, même si je n'ai pas la qualification juridique propre, de l'abus de bien social. Donc ce n'est pas des faits fiscaux, à ce stade, c'est des faits où il aurait utilisé de l'argent de NISSAN à mauvais escient, et l'information qu'il aurait donnée à ses actionnaires n'aurait pas été exacte.

STEPHANE SOUMIER
Un dernier point là-dessus, est-ce que à un moment quand même, enfin est-ce qu'il y a une inquiétude sur la pérennité de l'alliance, en France aujourd'hui, devant les développements de cette affaire ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Je pense qu'il est très important…

STEPHANE SOUMIER
Disons, vous étiez au Japon, vous avez senti me disiez-vous une très forte tension de la part de la population.

AGNES PANNIER-RUNACHER
La population japonaise est effectivement très critique, parce que Carlos GHOSN a mené des restructurations très profondes au Japon sur NISSAN, et c'est vrai qu'on oublie que NISSAN était au bord de la faillite quand il arrive. Mais ce qui ressort aujourd'hui, et ça fait un peu écho à ce qu'on voit parfois sur certains dossiers de restructuration en France, c'est : il s'est payé beaucoup, c'est comme ça que les gens le prennent, et encore une fois présomption d'innocence, nous on ne peut pas juger, mais la perception c'est : il a gagné énormément d'argent, il a sorti beaucoup d'emplois, c'est inadmissible. Et tout ça ressort dans la Presse japonaise qui est effectivement très remontée et qui relaie la population japonaise. Et nous, ce qu'on dit, c'est : aujourd'hui, d'abord chez RENAULT on avait fait le travail, c'est-à-dire on avait baissé le salaire de Carlos GHOSN, c'est Emmanuel MACRON qui l'a fait quand il était ministre des Finances, puis Bruno LE MAIRE qui lui a refusé une baisse de salaire. Et deuxièmement, effectivement, il ne faut pas mélanger les choses, Carlos GHOSN a quand même accompli beaucoup dans l'alliance, il a fait le premier groupe mondial et MITSUBISHI, c'est intéressant, qui est le troisième et qui est également japonais, a indiqué que, eux ils se posaient la question de quelle était la personnalité qui était suffisamment forte pour arriver à conduire cette alliance. Donc le côté capitaine d'industrie est important et on y est attaché aussi.

STEPHANE SOUMIER
Mais il ne faudrait pas qu'il y a une fracture franco-japonaise, c'est ça que je voulais dire, donc ce ressentiment très très fort que vous avez constaté puisque vous étiez là-bas, de la population, il ne faudrait pas que derrière, enfin je me demande si c'est une inquiétude que vous avez que ça devienne un affrontement entre deux Nations.

AGNES PANNIER-RUNACHER
C'est pour ça que les deux gouvernements mettent, je pense, beaucoup, enfin on s'emploie à calmer le jeu et effectivement c'est important que MITSUBISHI, qui est également japonais, porte une voix un petit peu différente et indique de leur point de vue que Carlos GHOSN a joué un rôle majeur dans la construction de l'alliance et que ça a été un grand capitaine d'industrie.

STEPHANE SOUMIER
S124 territoires vont bénéficier du programme Territoires d'industrie, pour renforcer leur attractivité. Oui mais il n'y a pas d'argent. Est-ce qu'on peut faire de la relance industrielle sans argent madame PANNIER-RUNACHER ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Alors, il y a de l'argent, puisqu'il y a 1,4 milliard qui sont prioritairement fléchés.

STEPHANE SOUMIER
Qui sont pris ailleurs, on est d'accord qu'ils sont pris ailleurs, il n'y a pas de nouvel argent débloqué pour ces territoires d'industrie.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Oui, mais c'est important, parce qu'aujourd'hui, quand on consomme de l'argent, on ne le consomme pas nécessairement aussi vite qu'on le souhaiterait, c'est-à-dire qu'on vote des crédits, je pense notamment au PIA, et le temps de mettre en place…

STEPHANE SOUMIER
Programme des Investissements d'Avenir, le PIA.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Exactement. Le temps de mettre en place les conventions etc. ça prend du temps et ça ne redescend pas à la vitesse voulue dans les territoires. Le fait de repérer ces territoires et de dire : on accélère, on a un porteur de projets, on a, ce qui est très important aussi c'est des chefs d'entreprise qui sont embarqués, c'est-à-dire c'est une gouvernance où ce n'est pas seulement les collectivités locales, mais on veut que les chefs d'entreprise soient main dans la main avec les collectivités locales. Pour apporter la vision business on a besoin de locomotives sur ces territoires, et on voit que ça marche. Moi j'étais dans le Lot la semaine dernière, cette fois-ci, à Figeac. A Figeac vous avez 16 % d'emplois industriels, vous avez FIGEAC AERO qui tire toute la filière, vous allez la MECANIC VALLEE. Par exemple FIGEAC AERO, quand ses cadres veulent monter des boîtes, il les accompagne, et on a comme ça de très belles histoires industrielles qui se construisent les unes à côté des autres.

STEPHANE SOUMIER
Oui, mais ça c'est une autre aventure aéronautique formidable, c'est notre filière aéronautique, ça n'a rien à voir avec un souci d'aménagement du territoire, ça aujourd'hui.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Ce n'est pas de l'aménagement du territoire. Les territoires qui ont été retenus c'est des territoires qui ont déjà une histoire industrielle, c'est des territoires qui sont foncièrement industriels. Ce qu'on dit c'est : on met de l'huile dans les rouages, on vous facilite la vie, vous êtes loin des agglomérations, vous n'avez pas toujours du très haut débit, vous n'avez pas de la 4G qui couvre, vous n'avez pas les formations comme ça, BTS même Bac pro. Vous savez qu'il y a 250 000 emplois non pourvus dans l'industrie…

STEPHANE SOUMIER
Ils sont 124, vous vous rendez compte de l'ensemble des enjeux vous détaillez, là, et qui sont considérables et alors je vous suis là-dessus, mais 124, Dieu sait qu'on a un bel équipement, on n'arrive pas à mettre toute la carte là, derrière vous, pour voir l'ensemble des territoires. Pourquoi ce choix d'en mettre autant et d'essaimer autant l'ensemble de vos efforts ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Parce que ça correspond à la réalité de l'industrie aujourd'hui. 70 % de l'industrie est sur les territoires, ça c'est la réalité. Elle n'est pas dans les grandes agglomérations. Or, ces territoires ils ont des problèmes spécifiques, les problèmes que je vous ai cités, ils ont aussi des problèmes, comment vous attirez des cadres, monsieur madame 2 enfants, dans des endroits où vous n'avez pas forcément accès à tous les services.

STEPHANE SOUMIER
C'est la clef.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Donc il faut repenser ça.

STEPHANE SOUMIER
Deuxième point, la gouvernance justement. Alors vous dites, il y a des chefs d'entreprise qui sont associés, oui mais en fait, moi j'ai écouté Edouard PHILIPPE hier, les régions, les régions auront le contrôle de l'ensemble de ces territoires d'industrie et les collectivités locales auront le contrôle de l'ensemble de ses territoires d'industrie. Est-ce qu'on n'est pas là au coeur de l'échec justement sur 40 ans que vous connaissez très très bien, de notre politique industrielle, madame PANNIER-RUNACHER ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Les régions, elles ont la compétence exclusive sur l'économie, suite à la loi de NOTRE, donc ça, ça date d'à peine quelques années, et effectivement les régions aujourd'hui ce sont équipées pour accompagner économiquement, plus qu'elles ne l'ont fait dans le passé. Par ailleurs, les contrats sont cosignés, c'est-à-dire que l'industrie, il y a un représentant pour l'écosystème industriel, qui cosigne les contrats, c'est bien un jeu à trois, c'est un jeu de la commune, parce que sur la commune vous traitez les sujets de, effectivement, portage de murs, installations, permis de construire etc., donc ça c'est du micro mais c'est du micro important, les industriels qui ont la vision business et la région qui a aussi les moyens, les moyens de formation, des moyens d'accompagnement, d'innovation.

STEPHANE SOUMIER
Le problème c'est qu'on réalise que dans ces cas-là on n'arrive plus à reculer, que dans ces cas-là, quand il y a un échec, parce qu'on n'a pas forcément raison et notamment sur les centaines d'investissements industriels que vous allez chercher, quand il a un investissement qui finalement ne tient pas ses promesses, les collectivités locales ne savent pas reculer. Est-ce que vraiment il faut les associer à ce point sur l'ensemble de ce que vous voulez faire.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Je pense que c'est un choix qu'on a fait, et c'est un choix d'organisation…

STEPHANE SOUMIER
C'est un choix politique, non, c'est un choix politique et plus industriel, c'est ça que…

AGNES PANNIER-RUNACHER
Exactement, et c'est un choix aussi de décentralisation.

STEPHANE SOUMIER
Oui, mais ce n'est pas forcément efficace.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Les régions, ce sont elles qui peuvent aller chercher des crédits à l'Europe, par exemple. C'est un choix qu'a fait l'Allemagne depuis longtemps, c'est un choix qu'a fait l'Espagne, qu'a fait l'Italie, donc finalement on ne fait que suivre quelque chose qui a bien fonctionné en Allemagne.

STEPHANE SOUMIER
Un des meilleurs moyens d'obtenir des gains de pouvoir d'achat c'est d'aider nos usines. C'est une réponse politique à tout ce qui se joue autour des Gilets jaunes, la relance industrielle et les 124 territoires d'industrie.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Alors, la relance industrielle, elle a été mise en place par le gouvernement, avant que les Gilets jaunes n'émergent, mais c'est vrai que quand on regarde ce qui se passe sur le territoire aujourd'hui, un emploi industriel c'est 4 à 5 emplois indirects créés, c'est des emplois qui sont mieux payés que dans les services, parfois deux, deux fois et demi à payer que dans les services, c'est des emplois qui sont durables, et c'est des emplois dont on est en manque. Je disais, 250 000 emplois vacants dans l'industrie aujourd'hui, alors qu'on est 2,5 millions de chômeurs. C'est juste un scandale.

STEPHANE SOUMIER
Vous avez entendu les industriels hier, enfin c'est formidable sans doute cette architecture qu'on vient d'essayer de décrire là, d'ébaucher, une baisse des impôts de production, ça leur suffirait largement finalement, et ce serait sans doute beaucoup plus efficace que l'ensemble de cette architecture.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Alors, ce n'est pas ce qu'ils nous disent, c'est-à-dire que la baisse des impôts de production, ça améliore leur compétitivité, mais ça ne résout pas leurs problèmes de couverture en haut débit, leurs problèmes de recrutement, leurs problèmes tout simplement pour faire tourner l'entreprise au jour le jour. Aujourd'hui on doit numériser les lignes de production, on doit robotiser et on n'est même pas capable d'appeler son contact par téléphone.

STEPHANE SOUMIER
D'accord, j'entends, mais une baisse éventuelle des taxes à la production, remise aux calendes grecques ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Non, pas remise aux calendes grecques, parce que c'est un sujet sur lequel le Premier ministre a été très clair, il a pris le point en disant qu'effectivement il y avait des efforts à faire dans ce domaine, effectivement on a un écart de compétitivité notamment avec l'Allemagne, 0,5 % en Allemagne où on doit prendre à peu près 3,5 % de la valeur ajoutée des entreprises, et donc il faut réduire cet écart. Par contre on a une trajectoire des finances publiques, on est le premier gouvernement à passer en dessous de 3 % du déficit, on doit tenir cette trajectoire, parce que c'est aussi ça qui donne les grands équilibres économiques. La croissance, le taux, le taux d'intérêt, tous ces éléments-là ça profite aussi aux entreprises. Donc voilà, il faut avancer pas à pas, mais je moi je suis effectivement convaincue qu'il faut faire un effort sur les impôts de production.

STEPHANE SOUMIER
Agnès PANNIER-RUNACHER, donc, secrétaire d'Etat en charge de la reconquête industrielle. Voilà, on va le dire comme ça, puisque c'est le Premier ministre qui parle comme ça, c'est quand même lui qui dirige le gouvernement, avec nous ce matin sur BFM Business.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Merci beaucoup.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 26 novembre 2018

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