Interview de Mme Elisabeth Borne, ministre des transports, à Radio Classique le 5 décembre 2018, sur la colère des "territoires oubliés", l'appel à la grève des routiers et l'investissement dans les infrastructures ferroviaires. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Elisabeth Borne, ministre des transports, à Radio Classique le 5 décembre 2018, sur la colère des "territoires oubliés", l'appel à la grève des routiers et l'investissement dans les infrastructures ferroviaires.

Personnalité, fonction : BORNE Elisabeth, DURAND Guillaume.

FRANCE. Ministre des transports;

ti : GUILLAUME DURAND
Bienvenue, Madame BORNE, sur l'antenne de Radio Classique.

ELISABETH BORNE, MINISTRE DES TRANSPORTS
Merci.

GUILLAUME DURAND
On se mélange dans cette affaire qui dure maintenant depuis des semaines, de l'irrationnel et du rationnel. Vous venez d'entendre ces cris, on a l'impression qu'une partie de cette crise est focalisé sur la personne du Président de la République au-delà même de la politique de réformes qui est menée. Vous expliquez ça comment ?

ELISABETH BORNE
Je pense que cette crise, elle traduit d'abord des difficultés très profondes, des difficultés qui viennent de loin que vivent certains de nos territoires, que vivent certains Français. Des territoires qui se sentent abandonnés avec des services publics qui sont moins présents, avec une politique du tout-TGV qui les a laissés de côté, avec des réseaux ferrés, des réseaux routiers qui se dégradent, avec des Français qui sont prisonniers de la voiture pour leurs déplacements. Tout le monde n'a pas de permis, tout le monde n'a pas de voiture. Faire des longs trajets en voiture ça coûte cher et donc, voilà, c'est le désarroi, la colère des Français de ces territoires. Moi, c'est le diagnostic, vous savez, que j'ai porté depuis des mois. C'est le diagnostic qui est au coeur de la loi sur les mobilités que j'ai présentée la semaine dernière en conseil des ministres. Il faut mettre le paquet sur ces territoires, il faut apporter des solutions alternatives à la voiture, il faut répondre aux difficultés. Il faut le faire avec les élus de ces territoires parce que ce n'est pas depuis Paris qu'on va apporter des réponses. Et voilà, ce mouvement il traduit tout ça. C'est des difficultés profondes qui viennent de loin.

GUILLAUME DURAND
Ce n'est pas un jugement de ma part mais est-ce que vous n'avez pas le sentiment que dans tout ça finalement, Emmanuel MACRON voulant changer la politique et instaurer un nouveau monde, la promesse a été telle que les résultats ne venant pas, tout d'un coup il se trouve que ce jeune Président est un jeune arrogant qui n'a obtenu aucun résultat, donc il y a une sorte de violence qui règne dans le pays. Vous connaissez comme moi, comme tous ceux qui écoutent Radio Classique, l'histoire politique. Notre histoire politique, c'est une alternance entre la violence et les périodes de pouvoir calme.

ELISABETH BORNE
Ecoutez, en tout cas il y a une impatience.

GUILLAUME DURAND
J'ai dit violence, je n'ai pas dit impatience.

ELISABETH BORNE
Oui, il y a de la violence qui se greffe aussi sur ce mouvement de gens qui n'ont rien à voir, qui ne portent pas, qui ne soutiennent pas, qui ne servent pas la cause des Gilets jaunes et je pense que ce qu'on a vu samedi, qui a choqué beaucoup de Français, ça n'a pas de rapport avec le mouvement des Gilets jaunes. C'est des gens ultraviolents qui se sont infiltrés dans les manifestations, donc c'est aussi autre chose. Mais que les Français soient impatients veulent que le travail paye plus, ne comprennent pas qu'ils travaillent, qui se déplacent, qui font des longs déplacements pour aller travailler et qu'à la fin ils ont du mal pour boucler les fins de mois, ça évidemment il faut l'entendre.

GUILLAUME DURAND
Mais est-ce qu'en disant à plusieurs reprises : « Je ne céderai pas, je ne céderai pas, je ne céderai pas, je ne céderai pas » en parlant de l'étranger de la France, en parlant de la France donc à l'étranger comme à Buenos Aires, en employant des mots : « Les Gaulois réfractaires et cætera », je ne vais pas faire la liste, est-ce qu'il n'y a pas - je sais que c'est très compliqué pour vous, ministre du Gouvernement, de juger celui qui est votre chef - mais il y a un problème. Ce qui n'est pas pour nous un jugement mais, visiblement, si les gens n'arrêtent pas de demander sa démission, voir des gens un peu délirants sur une chaîne concurrente demander qu'un Général arrive à la tête du pays, en l'occurrence Pierre de VILLIERS, c'est qu'il y a quand même un problème d'incarnation qui concerne le Président, les ministres et même la fantomatique République en Marche à l'Assemblée nationale. Enormément de députés mais pas de pouvoir politique, pas de pression politique, pas de soutien politique.

ELISABETH BORNE
Enfin, c'est clair que la République en Marche, elle n'a pas d'élus dans les territoires. On a besoin de travailler avec les territoires pour apporter des réponses au plus juste, au plus près des citoyens. Moi je le redis, et c'est ce que je porte depuis des mois, ce n'est pas à Paris qu'on apporte des réponses dans la diversité des territoires, donc on travaille avec des élus locaux. Moi, je le fais depuis des mois et il faut continuer à le faire pour apporter des réponses au plus près, pour répondre aux difficultés des Français.

GUILLAUME DURAND
Alors vous êtes ministre des Transports. Après les questions disons à caractère général, les questions à caractère pratique. Les routiers entrent dans la danse, c'est prévu ce week-end. C'est carrément là votre domaine de compétence ; vous leur répondez quoi ce matin ?

ELISABETH BORNE
Alors il y a un mouvement, il y a un appel à une grève lancé par FO et la CGT Routiers. Moi je le dis clairement : soit c'est un malentendu et on va réexpliquer ; soit c'est un mauvais prétexte et moi je ne peux que le dénoncer. Les deux syndicats croient ou semblent croire qu'il y a une remise en cause du taux des heures supplémentaires dans le transport routier. Je le dis très clairement : le taux des heures supplémentaires n'est pas remis en cause. Un décret qui avait été pris par la précédente majorité a été annulé ; il n'avait pas posé des problèmes juridiques, donc ça n'est pas une surprise. Les dispositions sont prévues dans la loi que j'ai présentée la semaine dernière pour sécuriser…

GUILLAUME DURAND
Donc nous serions face à une mauvaise foi.

ELISABETH BORNE
Ecoutez, malentendu ou mauvais prétexte, je ne vais pas me prononcer. En tout cas, j'ai écrit aux syndicats de la profession des transports routiers. Je suis prête à le réexpliquer. Ce que je vous dis très clairement, c'est qu'il n'y a aucune remise en cause, qu'il n'y aura aucune remise en cause du taux des heures supplémentaires dans le transport routier.

GUILLAUME DURAND
Est-ce que vous allez les rencontrer avant samedi, avant le week-end ? Est-ce que vous avez envie quelque même, en dehors des précisions que vous leur donnez ce matin et je vous en remercie sur l'antenne de Radio Classique, est-ce qu'il est question, parce que tout ça se tourne autour du week-end, est-ce qu'il ne serait pas bon que vous les rencontriez très rapidement avant samedi ?

ELISABETH BORNE
Mais il n'y a aucun problème pour revoir les syndicats et leur réexpliquer. Je trouve que c'est un peu gonflé, vous savez, parce que moi je me bats pour les conditions de travail, de rémunération des routiers et ils le savent bien. C'est passé un peu inaperçu mais lundi dernier, j'ai obtenu à Bruxelles un accord de tous les pays européens qui marque des avancées majeures pour le transport routier. Un accord qui fait qu'on aura moins de concurrence déloyale, qu'on va arrêter la concurrence notamment des entreprises qui recrutent des chauffeurs dans les pays de l'Est qui sont moins payés que nos routiers, ça tire les salaires vers le bas. Moi je me bats pour les conditions de travail, pour les conditions de rémunération des routiers. On a un accord historique obtenu lundi, donc moi je leur demande d'écouter et on peut réexpliquer effectivement : il n'y aura aucune remise en cause du taux des heures supplémentaires.

GUILLAUME DURAND
La Cour des comptes, c'est dans Les Echos de ce matin, demande à l'Etat d'augmenter son soutien financier au rail. Est-ce que c'est quelque chose qui est envisageable pour vous ?

ELISABETH BORNE
Alors vous savez, le rapport arrive un petit peu à contretemps si je peux dire, puisque depuis on a fait une réforme ferroviaire. On va reprendre 35 milliards d'euros de dette, donc je pense que c'est un soutien massif au rail dont on a besoin. On a besoin de revoir en profondeur la politique dans ce domaine, je le redis, de sortir du tout-TGV, d'entretenir enfin nos réseaux et en reprenant 35 milliards d'euros de dette qu'on a laissé s'accumuler pendant des décennies, je pense que c'est un soutien très fort au transport ferroviaire.

ELISABETH BORNE
Vous connaissez l'histoire politique, il y a toujours un moment dans les quinquennats, ce fut le cas dans les septennats auparavant, où des Premiers ministres sautent. Celui qui dirige la France actuellement sera à l'Assemblée cet après-midi avec débat et vote. Mais est-ce qu'à un moment pour Emmanuel MACRON… D'abord est-ce que vous souhaitez qu'il intervienne avant samedi ? Et deuxièmement, est-ce vous pensez qu'à terme - c'est évidemment compliqué pour vous de donner ce jugement- mais il va bien falloir changer de Premier ministre, en tout cas pour protéger le Président ? C'est un peu le sens de la Vème République.

ELISABETH BORNE
Vous savez, je pense qu'on a des sujets, des problèmes profonds. Moi je le redis, j'ai été préfète de la région Poitou-Charentes, je sais ce que c'est que ces territoires abandonnés, que ces territoires dans lesquels on a eu beaucoup de promesses qui n'ont pas été tenues, ça met un doute dans la parole de l'Etat. C'est à ces sujets de fond qu'il faut s'attaquer, il faut apporter des réponses aux Français. C'est le sens de dialogue.

GUILLAUME DURAND
Et non pas de changer de Premier ministre.

ELISABETH BORNE
Je pense que le fond, c'est d'apporter des réponses aux Français. Ils les attendent sur leurs transports du quotidien, c'est le projet que je porte ; sur l'isolation de leur logement ; sur le fait que le travail paye, c'est aussi le combat du Gouvernement. Il faut apporter des réponses de fond.

GUILLAUME DURAND
Dernière question, Madame BORNE, elle est importante. Emmanuel MACRON évidemment, même s'il a obtenu un score faible au premier tour de la présidentielle, a battu tous ses concurrents et l'heure de la vengeance pour eux semble-t-il sonné en fait, c'est ça. C'est-à-dire qu'ils sont dans la manifestation tout en ne l'étant pas, je parle de la bande des quatre, c'est-à-dire le Rassemblement national, évidemment LFI, Les Républicains et les autres. Vous leur diriez quoi ce matin ? Qu'ils sont irresponsables ?

ELISABETH BORNE
En tout cas, je pense qu'il faut que chacun…

GUILLAUME DURAND
MELENCHON, WAUQUIEZ, Madame LE PEN.

ELISABETH BORNE
Il faut que chacun mesure ses responsabilités. On a vu des violences samedi dernier que je pense personne n'a envie de revoir. Donc que chacun prenne ses responsabilités, d'autant que les problèmes que vivent les Français aujourd'hui, qu'ils expriment au travers du mouvement des Gilets jaunes viennent de loin…

GUILLAUME DURAND
Mais est-ce qu'ils sont irresponsables ?

ELISABETH BORNE
Chacun doit prendre ses responsabilités, apaiser, permettre qu'un dialogue se déroule et je pense que c'est à ça que chaque responsable politique doit s'atteler maintenant.

GUILLAUME DURAND
Mais ce n'était pas le cas au Puy-en-Velay, c'est chez Laurent WAUQUIEZ ce qu'on a entendu tout à l'heure juste à l'entrée de l'entretien que nous avons tous les deux.

ELISABETH BORNE
C'est vraiment le moment de montrer que l'unité de la nation, qu'apporter des réponses aux Français, c'est ce qui passe au-dessus, c'est ce qui doit être le cas des responsables politiques en France.

GUILLAUME DURAND
Nous étions en direct avec Elisabeth BORNE qui est ministre des Transports et qui est donc prête à rencontrer les syndicats des routiers qui veulent manifester, avec évidemment les précisions qu'elle a apportées sur leurs conditions de travail leurs conditions de salaire sur l'antenne de Radio Classique. Merci à vous, bonne journée.

ELISABETH BORNE
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 6 décembre 2018

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