Interview de M. François de Rugy, ministre de la transition écologique et solidaire, avec Europe 1 le 5 décembre 2018, sur le moratoire concernant la taxe carbone et sur les tarifs du gaz et de l'électricité. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. François de Rugy, ministre de la transition écologique et solidaire, avec Europe 1 le 5 décembre 2018, sur le moratoire concernant la taxe carbone et sur les tarifs du gaz et de l'électricité.

Personnalité, fonction : RUGY François de, CRESPO-MARA Audrey.

FRANCE. Ministre de la transition écologique et solidaire;

ti :
AUDREY CRESPO-MARA
Bonjour François de RUGY.

FRANÇOIS DE RUGY
Bonjour.

AUDREY CRESPO-MARA
Alors ça y est, vous venez nous annoncer que le gouvernement a changé de cap ?

FRANÇOIS DE RUGY
Non, nous avons décidé de faire une pause…

AUDREY CRESPO-MARA
En haute mer et ça tangue !

FRANÇOIS DE RUGY
Et moi j'assume totalement que nous fassions une pause aujourd'hui, pour pouvoir avancer de nouveau demain, durablement. On fait une pause temporairement, pendant 6 mois, on met les choses sur la table, et ensuite on ré-avance. Parce que, vous savez la transformation écologique, par exemple, la question de la baisse du coût du travail, la question de la relance de l'économie, elle sera toujours une question centrale dans 6 mois.

AUDREY CRESPO-MARA
Attendre 3 semaines pour faire un moratoire de 6 mois, vous avez l'impression de répondre à l'urgence de la situation ?

FRANÇOIS DE RUGY
Ecoutez, s'il y a des gens qui pensent que, il y a 3 semaines ils savaient exactement ce qu'il fallait faire, ou il y a 2 semaines, ou il y a 1 semaine, ce sont des gens très intelligents.

AUDREY CRESPO-MARA
L'opposition, et même François BAYROU, demandaient un moratoire il y a déjà un moment !

FRANÇOIS DE RUGY
Mais bien sûr, mais, vous savez, il y a avait aussi des gens qui nous disaient, et qui le disent toujours d'ailleurs, il faut tout arrêter, il faut arrêter la taxe carbone…

AUDREY CRESPO-MARA
Les Gilets jaunes demandent une annulation des taxes, pas un moratoire !

FRANÇOIS DE RUGY
Oui, mais l'annulation desquelles d'ailleurs, celles qui sont prévues pour 2019, celles qui ont été votées en 2018, celles qui ont été votées en 2017, celles qui ont été votées en 2016 ? On peut remonter comme cela très loin. Je dis cela, ce n'est pas du tout pour plaisanter, les Gilets jaunes, que j'ai rencontrés, ils me disent le niveau des impôts et taxes est trop élevé, ils ne parlent pas spécialement de la taxe carbone.

AUDREY CRESPO-MARA
Oui, mais ils vous disent aussi, vous avez augmenté la CSG pour les retraités, vous avez désindexé les pensions de retraite, vous avez supprimé l'ISF, ça ils vous le reprochent aussi.

FRANÇOIS DE RUGY
Nous avons baissé la taxe d'habitation. Est-ce que, par exemple, certains veulent que, du coup, on annule la baisse de la taxe d'habitation ? Vous savez que l'opposition, de droite comme de gauche, a voté contre la suppression de la taxe d'habitation, il faut aussi qu'ils le disent aux Français, parce que si, en effet, on annule totalement la taxe carbone, par exemple, eh bien il va falloir en effet annuler aussi la baisse de la taxe d'habitation. Donc, sur cela, nous ne changeons pas de cap, pour répondre à votre question du début.

AUDREY CRESPO-MARA
Le problème c'est que, en réagissant aussi tardivement, le gouvernement a laissé s'installer d'autres revendications, comme le rétablissement de l'ISF, une hausse du SMIC, vous êtes donc condamnés à aller plus loin.

FRANÇOIS DE RUGY
Nous avons fait un geste fort, qui était demandé d'ailleurs, la semaine dernière il était demandé par toutes les forces politiques, syndicales, les Gilets jaunes que nous avons rencontrés, ce geste fort pour avoir maintenant une phase de dialogue, de négociations, d'apaisement, et donc qui doit se traduire aussi concrètement par le fait que les manifestations cessent, et qu'il n'y ait plus d'appels à manifester. Tous les démocrates, tous les républicains, qui devraient être rassemblés contre les violences, je ne leur demande pas d'être rassemblés pour le gouvernement évidemment, les propositions, les uns et les autres en feront, mais qu'ils cessent les appels à manifester qui, on le sait, déraperont dans la violence comme samedi dernier. Je note d'ailleurs que certains Gilets jaunes, notamment Monsieur GUEMY, du collectif les Gilets jaunes libres, a d'ores et déjà appelé à ne pas manifester samedi.

AUDREY CRESPO-MARA
François de RUGY, le gouvernement suspend donc les hausses de taxes, et dans 6 mois, quand la tempête sera passée, et les élections européennes aussi, vous reprendrez exactement la même politique fiscale ?

FRANÇOIS DE RUGY
Mais bien sûr que non, si nous faisons cette phase de débat c'est pour répondre justement à des demandes, comme vous le dites, qui vont bien au-delà de la question la taxe carbone.

AUDREY CRESPO-MARA
Donc vous annulerez les taxes, si vous ne reprenez pas la même politique fiscale, c'est que vous annuler les taxes ?

FRANÇOIS DE RUGY
Non, je suis convaincu qu'il faudra discuter de tout, par exemple les moyens d'accompagnement, en matière de transport, déjà nous mettons sur la table une prime mobilité pour tous les salariés de France, cofinancée sans doute par l'Etat et les employeurs, négociée entre les syndicats de salariés et les syndicats patronaux, ça c'est un élément nouveau, il faut en discuter, il faut voir comment on met en oeuvre la mesure, eh bien typiquement nous avons les 3 mois qui viennent pour cela.

AUDREY CRESPO-MARA
François de RUGY, en juillet 2014 Ségolène ROYAL était ministre de l'Ecologie, et elle a pris exactement la même décision que vous, en gelant la hausse des tarifs EDF, vous savez comment ça c'est fini ?

FRANÇOIS DE RUGY
Oui, moi je ne suis pas justement à faire des annonces tonitruantes qui ne sont pas suivies d'effets. En revanche…

AUDREY CRESPO-MARA
Mais, en 2014, alors pardonnez-moi, mais pour nos auditeurs, pour être clairs, en 2014 les concurrents d'EDF ont contesté la décision de Ségolène ROYAL, et en 2016 le Conseil d'Etat leur a donné raison.

FRANÇOIS DE RUGY
Alors justement, sur le gaz et électricité, moi je peux vous dire des choses concrètes et sûres.

AUDREY CRESPO-MARA
Oui, mais sur ce gel, sur ce gel que vous avez décidé ?

FRANÇOIS DE RUGY
Non, non, mais justement, vous allez voir. 1er janvier 2019, là, dans un mois, les tarifs du gaz ils vont baisser, ça je peux vous le garantir, je peux le garantir aux Français, ils vont baisser, de 2 à 3 %. Les tarifs de l'électricité, en revanche, nous travaillons à des mesures, et donc moi je ne fais pas d'annonces qui ne seront pas suivies d'effets, à un certain nombre de mesures qui vont permettre aussi de ne pas avoir la hausse des tarifs de l'électricité, mais cela, nous sommes encore en train d'y travailler…

AUDREY CRESPO-MARA
Mais vous avez décidé, pardon, vous avez décidé de geler…

FRANÇOIS DE RUGY
Ce n'est pas un gel.

AUDREY CRESPO-MARA
Mais si !

FRANÇOIS DE RUGY
Non, non, non…

AUDREY CRESPO-MARA
Les tarifs EDF, en sachant que le Conseil d'Etat annulerait probablement cette décision.

FRANÇOIS DE RUGY
Non, non, moi j'ai pris des décisions, avec le Premier ministre, et des solutions qui sont sûres, qui sont sûres, pas des choses qui sont des annonces. Les tarifs du gaz, je peux vous dire, de façon sûre et certaine, ils vont baisser au 1er janvier 2019.

AUDREY CRESPO-MARA
Les tarifs EDF vont monter ?

FRANÇOIS DE RUGY
Pour ce qui est de l'électricité, si nous appliquions le mode de calcul automatique qui est celui en vigueur, nous aurions une hausse au 1er janvier, nous avons décidé de nous donner 3 mois supplémentaires, en effet, janvier, février, mars, pour trouver les mécanismes qui vont permettre d'avoir…

AUDREY CRESPO-MARA
Et donc c'est un gel pour l'instant.

FRANÇOIS DE RUGY
Oui, mais ça ne sera pas une augmentation après au 1er avril, ou au 1er mai, ou au 1er juin, ou au 1er juillet, je vous le dis d'ores et déjà.

AUDREY CRESPO-MARA
Fabien CHONE, le président de l'association qui regroupe les concurrents d'EDF, a déjà annoncé qu'il était prêt à saisir la justice, et on sait comment ça c'est fini en 2016, EDF a été condamné à rembourser près d'1 milliard d'euros à ses concurrents, résultat ce sont les Français qui ont payé parce que l'année d'après la note d'électricité a augmenté de 30 euros, donc ce sera la même chose cette fois-ci.

FRANÇOIS DE RUGY
Mais non, parce que justement on fait les choses de façon plus sérieuse, de façon plus construite, en jouant sur plusieurs mécanismes qui sont dans le mode de calcul du prix de l'électricité, et qui vont permettre d'avoir, de façon sûre et certaine, mais je le dirai quand j'aurai ce mécanisme complet, qu'il n'y ait pas de hausse comme c'était prévu, comme c'était prévu. Si on faisait les choses simplement comme c'était prévu, et comme le souhaitent les concurrents d'EDF, on aurait en effet une hausse de plusieurs pour-cent de l'électricité, on l'aurait eue au 1er janvier, dans moins d'un mois.

AUDREY CRESPO-MARA
François de RUGY, pour un ministre de l'Ecologie, c'est une défaite de constater que la défense de l'environnement est à nouveau sacrifiée ?

FRANÇOIS DE RUGY
Mais il y a une semaine, tout le monde nous disait il ne faut pas s'entêter, il ne faut pas se crisper, etc. Oui, il y a une crise sociale dans notre pays, forte, et qui peut être une forme de crise politique, et qui est une crispation très forte, qui n'est pas que sur la question de l'écologie, qui n'est pas que sur la question de la fiscalité écologique, mais nous faisons un geste…

AUDREY CRESPO-MARA
J'entends, mais à la mi-novembre vous déclariez aux Parisiens que ne pas augmenter la taxe carbone ce serait de l'inconscience, donc vous êtes devenu inconscient ?

FRANÇOIS DE RUGY
Mais, d'ailleurs nous l'avons augmentée, depuis plusieurs années d'ailleurs, vous parliez de Madame ROYAL, ça a commencé quand Madame ROYAL était ministre de l'Ecologie, voyez, nous agissons avec constance et avec une constance dans le temps, mais là nous avons une crise sociale qui peut dériver en crise politique, chacun le voit bien. Eh bien c'est ma responsabilité de ministre de l'Ecologie, par ailleurs numéro 2 du gouvernement, de tenir les deux bouts, la transformation écologique, que nous allons poursuivre, et le fait que gérer les affaires de l'Etat, avoir le sens de l'Etat, avoir le sens des responsabilités, c'est, à un moment donné, savoir faire une pause. J'aimerais que les autres responsables politiques, de l'opposition, aient le même sens des responsabilités. Je ne leur demande pas de gérer les affaires de l'Etat, ce n'est pas eux qui sont en responsabilité, je leur demande en revanche de jouer leur rôle face aux violences et qu'ils les condamnent clairement, et qu'ils n'appellent pas à manifester à nouveau samedi prochain.

AUDREY CRESPO-MARA
François de RUGY, au lieu de défendre une politique contraire à vos convictions, est-ce que vous n'avez pas songé à démissionner ?

FRANÇOIS DE RUGY
Mais absolument pas. Moi, ma conviction, depuis toujours, c'est qu'il faut mener une transformation écologique profonde, notamment pour la question du climat, mais qu'il faut le faire avec les gens, qu'il faut le faire en prenant parfois le temps de convaincre, en prenant parfois le temps tout simplement de prendre des mesures d'accompagnement. Et, encore une fois, vous voyez bien, c'est parti de cette question des prix des carburants, entre les prix des carburants ont baissé d'ailleurs, depuis le début de la crise, parce que tout simplement les prix du pétrole sur les marchés mondiaux ont baissé, mais le mouvement il s'est amplifié. Pourquoi ? Parce qu'il est beaucoup plus profond, parce qu'il touche à beaucoup plus de choses…

AUDREY CRESPO-MARA
Parce que vous avez tardé.

FRANÇOIS DE RUGY
Et que c'est sur l'ensemble de ces choses qu'il faudra faire des propositions, dans 3 mois, dans 4 mois, ou dans 6 mois, ça ne sera pas spécialement, vous savez, sur la taxe carbone, c'est sur la fiscalité en général, les impôts, les taxes, les dépenses, et puis aussi les aspirations démocratiques. Moi j'ai rencontré des Gilets jaunes, ils m'ont tous dit on veut plus de référendums, on veut des droits de pétitions, et il y en a qui veulent même supprimer le Sénat, etc. il faut répondre aussi à cette aspiration, profonde, de la société française, qui est une aspiration démocratique.

AUDREY CRESPO-MARA
Merci François de RUGY.

FRANÇOIS DE RUGY
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 6 décembre 2018

Rechercher