Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie et des finances, avec France 2 le 6 décembre 2018, sur la politique du gouvernement face à la contestation des "Gilets jaunes". | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie et des finances, avec France 2 le 6 décembre 2018, sur la politique du gouvernement face à la contestation des "Gilets jaunes".

Personnalité, fonction : LE MAIRE Bruno, ROUX Caroline.

FRANCE. Ministre de l'économie et des finances;

ti :

CAROLINE ROUX
Bonjour Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Caroline ROUX.

CAROLINE ROUX
Nous avons des raisons de redouter une très grande violence, ces mots viennent de l'Elysée par le biais d'un communiqué, est-ce que ça traduit une sorte de fébrilité au sommet de l'Etat ?

BRUNO LE MAIRE
Non ça traduit un sens des responsabilités. On a vu beaucoup de violences la semaine dernière à Paris, mais aussi dans beaucoup de villes de province, un vrai déchaînement de violences et nous ne voulons pas revivre ça samedi prochain. Et je crois que chacun doit prendre ses responsabilités, tous ceux qui ont une voix qui porte en France, qu'ils soient chef d'entreprise, responsables syndicaux, responsables de partis doivent prendre la parole pour appeler à l'apaisement.

CAROLINE ROUX
Mais ça sous-entend que la parole du chef de l'Etat, la parole des membres du gouvernement ne suffit plus.

BRUNO LE MAIRE
Mais chacun est responsable, aujourd'hui vous n'avez pas une parole qui vient d'en haut, qui décrète que…

CAROLINE ROUX
C'est fini ça ?

BRUNO LE MAIRE
Mais ça n'a jamais été le cas, je n'y ai jamais cru. Je n'ai jamais cru qu'une parole venue d'en haut pouvait imposer aux Français de prendre leurs responsabilités et cet appel au calme, chacun en est responsable. Samedi, on ne doit pas assister aux mêmes débordements violents que ceux que nous avons connus la semaine dernière.

CAROLINE ROUX
Est-ce que vous pensez qu'il est encore temps de faire retomber la pression avant samedi ?

BRUNO LE MAIRE
Je crois que tous les gestes nécessaires ont été faits par le Premier ministre, par le gouvernement, nous avons décidé de supprimer la taxe sur les carburants, ce qui était en jeu…

CAROLINE ROUX
Pardonnez-moi je vous coupe, ça n'était pas clair jusqu'ici, on a quand même le chef du gouvernement qui…

BRUNO LE MAIRE
Désormais ça l'est, c'est fait.

CAROLINE ROUX
Oui, mais c'est un petit sujet quand même sur le mode de fonctionnement de l'exécutif.

BRUNO LE MAIRE
Je ne crois pas que le sujet soit là, aujourd'hui nous sommes confrontés à une crise qui est extraordinairement grave, dont le point de départ a été la taxe sur les carburants. Cette taxe, elle est supprimée.

CAROLINE ROUX
C'est ce que vous nous confirmez ce matin.

BRUNO LE MAIRE
Le Premier ministre, le président de la République, il n'y aura pas en 2019 de nouvelle taxe sur les carburants, le président de la République l'a dit, le Premier ministre l'a dit également et je pense que c'est un geste d'apaisement considérable qui a été fait par le gouvernement et par le président de la République. Ça doit permettre à chacun de participer au débat qui a été ouvert et de trouver des solutions aux craintes, aux inquiétudes qui se sont exprimées.

CAROLINE ROUX
Vous avez de l'expérience politique, pourquoi autant d'atermoiements ? Ca fait 3 semaines que le gouvernement, l'exécutif, donne le sentiment d'essayer de mettre en place des dispositifs pour arriver aujourd'hui à la suppression, est-ce que vous n'avez pas perdu du temps ?

BRUNO LE MAIRE
Il y a un moment Caroline ROUX, où on pourra tirer toutes les leçons de ce qui s'est passé au cours de ces derniers jours, nous n'en sommes pas là.

CAROLINE ROUX
Non, mais on voudrait savoir s'il n'y a pas de différence entre le Premier ministre et le président de la République ?

BRUNO LE MAIRE
Il n'y a aucun différent, la taxe le carburant est supprimée pour 2019, je pense que le message est suffisamment clair. On tirera les leçons le moment venu, là ce qui compte, c'est l'apaisement, c'est retrouver le chemin du dialogue, c'est discuter de tous les problèmes qui ont été soulevés à l'occasion de cette crise, qui n'est pas simplement une crise sociale, une crise de tous ceux qui travaillent et qui ne s'en sortent pas, qui n'arrivent pas à joindre les deux bouts à la fin du mois, c'est aussi une crise démocratique, une crise de représentation de tous ceux qui n'ont pas la voix au chapitre et qui disent « écoutez-moi ». Et c'est aussi une crise de la nation française, qui aujourd'hui cherche l'unité et ne la trouve pas, voudrait davantage de rassemblement et n'y parvient pas. C'est une crise d'une nation, qui aujourd'hui, n'arrive pas à se projeter dans l'avenir, eh bien c'est à tout ça qu'il faudra répondre et l'urgence pour moi elle est là.

CAROLINE ROUX
Il y a une urgence et vous, vous avez les leviers à Bercy pour répondre à cette urgence, l'urgence c'est la question du pouvoir d'achat. On entend sur tous les barrages des gilets jaunes qui disent : Très bien on a annulé des taxes mais qu'on n'avait pas payé, donc pour nous ça ne change rien. Ils demandent des gestes concrets. Encore une fois vous êtes à Bercy, je le rappelle Bruno LE MAIRE, on va parler d'ISF plus tard mais très concrètement, par exemple Xavier BERTRAND propose la création d'une prime de pouvoir d'achat de quelques centaines d'euros défiscalisée, exonérée de charges. Le Premier ministre a évoqué la défiscalisation d'une prime versée par les entreprises aux salariés. En termes d'annonces concrètes, qu'est-ce que vous pouvez faire pour les gilets jaunes pour faire retomber la pression ?

BRUNO LE MAIRE
Tout ce qui permettra de mieux rémunérer le travail, j'y serais favorable parce que c'est dans la cohérence de ce que nous portons depuis le début avec cette majorité. On l'a fait en supprimant des cotisations assurance maladie, assurance chômage, en prévoyant dès le 1er janvier l'année prochaine qu'il n'y aura plus de forfait social, de taxe à 20 % sur l'intéressement. Donc j'espère que les chefs d'entreprise, que je réunis tout à l'heure, vont se saisir de cette opportunité pour verser de l'intéressement aux salariés. Une prime totalement défiscalisée, moi j'y suis favorable parce que là aussi ça permet de soutenir ceux qui travaillent.

CAROLINE ROUX
Une prime versée par les entreprises, défiscalisée.

BRUNO LE MAIRE
Je vais en parler tout à l'heure aux entrepreneurs, je vais dire, nous avons ouvert la porte, est-ce que vous pouvez verser cette prime, êtes-vous intéressé par cette solution ? Dans ce cas-là avançons dans cette direction. Tout ce qui permettra à un salarié qui aujourd'hui se déplace, va déposer son enfant à la crèche, doit mettre le plein dans sa voiture, doit payer son loyer, doit payer sa nourriture et qui ne s'en sort pas, tout ce qui lui permettra de mieux s'en sortir parce qu'à la fin du mois il y aura plus d'argent sur son compte en banque, j'y serais favorable.

CAROLINE ROUX
Pas en augmentant le SMIC par exemple, ça c'est très lisible, c'est très clair, ça parle à tout le monde ?

BRUNO LE MAIRE
Mais on a déjà essayé dans le passé, regardez en 1981, François MITTERRAND augmentait fortement le SMIC, le résultat ça a été quoi ? Ça a été une augmentation du chômage. Or la première cause de pauvreté de notre pays, c'est le chômage. Donc moi je vois arriver à conjuguer la baisse du chômage, qui est notre priorité absolue et une meilleure rémunération du travail qui notre deuxième priorité, donc tout ce qui ira dans ce sens-là, j'y serais favorable. Je souhaite aussi que tout ce qui les frais contraints, vous savez tout que vous payez à la fin du mois et qui agace tout le monde voire qui provoque la colère de certains…

CAROLINE ROUX
Assurance, mutuelle…

BRUNO LE MAIRE
Les assurances, les mutuelles, les frais de comptes bancaires, les agios, les frais d'incident bancaire, il y a déjà des choses qui ont été faites, les banques ont déjà fait des choses pour les frais d'incidents bancaires pour les plus démunis, mais allons plus loin et que là aussi chacun prenne ses responsabilités. L'Etat a une partie de la solution mais, les entreprises, les entrepreneurs, les banques, les assurances, les mutuelles, les distributeurs ont aussi une partie de la solution et je les réunirai dans une heure au ministère de l'Economie et des Finances pour leur dire, jouez aussi le jeu du travail qui paie.

CAROLINE ROUX
Est-ce que vous entendez et bien sûr que vous entendez cette envie, ce besoin de justice fiscale ? Il y a des totems, on le sait depuis très longtemps dans la vie politique française, vous le savez mieux que personne.

BRUNO LE MAIRE
Si vous permettez, Caroline ROUX, je dirais un besoin de justice tout court, les Français ont besoin de justice et la première des justices, c'est d'avoir un travail.

CAROLINE ROUX
Justice fiscale, il y a des totems, est-ce que l'ISF est devenu pour ce gouvernement un totem ? Il y a eu une phrase, alors c'est une communication un petit peu compliquée en ce moment, parce qu'il y a des ministres, des porte-paroles qui disent, si ça fonctionne pas l'ISF, on y renoncera, ça c'est le porte-parole de l'Elysée, ensuite on a des phrases qui viennent de l'entourage du président qui disent, nous ne détricoterons rien de ce qui a été fait pendant 18 mois…

BRUNO LE MAIRE
On peut très bien critiquer la communication, ce qui compte ce sont…

CAROLINE ROUX
Non, on veut juste comprendre ce que vous êtes en train de faire.

BRUNO LE MAIRE
Il y a des décisions et les décisions qui ont été prises, elles seront maintenues.

CAROLINE ROUX
L'ISF sera maintenu quoi qu'il arrive.

BRUNO LE MAIRE
Nous supprimons la taxe sur les carburants, la décision est prise pour 2019, c'est fait. Nous avons décidé, il y a maintenant 18 mois, de supprimer l'ISF sur l'investissement dans les entreprises et nous avons décidé de manière beaucoup plus large d'alléger la fiscalité sur le capital. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que nos entreprises, nos entreprises industrielles qui ont besoin de capital pour se financer vont pouvoir en avoir davantage. C'est ça le sens de la suppression de l'ISF, on n'a pas voulu faire un cadeau aux riches.

CAROLINE ROUX
C'est comme ça que ça a été reçu.

BRUNO LE MAIRE
Ça a peut-être été reçu comme ça, mais ça n'est pas pour ça que nous l'avons fait. Nous l'avons fait pour que nos industries, nos entreprises industrielles qui créent des emplois dans les territoires puissent avoir les financements nécessaires, parce que si notre pays s'est désindustrialisé depuis des années, si on a perdu un million d'emplois industriels, c'est parce que nos entreprises de l'industrie automobile, de l'industrie pharmaceutique n'avaient pas les moyens de se financer. Donc nous avons décidé de supprimer l'ISF, nous avons décidé d'alléger la fiscalité sur le capital…

CAROLINE ROUX
Vous ne reviendrez pas là-dessus, c'est clair ce matin.

BRUNO LE MAIRE
Et ce qui fait l'efficacité d'une politique fiscale, c'est la constance et la stabilité.

CAROLINE ROUX
Alors quel levier vous avez pour donner, non pas simplement l'impression, pour faire des gestes en matière de justice fiscale ?

BRUNO LE MAIRE
Si vous voulez aller chercher de l'argent Caroline ROUX, moi je vais vous dire où il est l'argent, l'argent, il est chez les géants du numérique qui font des profits considérables grâce aux consommateurs Français, grâce au marché français…

CAROLINE ROUX
Alors justement…

BRUNO LE MAIRE
Et qui paient 14 points d'imposition en moins que les autres entreprises, que les PME, que les TPE, que l'industrie française.

CAROLINE ROUX
Bruno LE MAIRE, vous n'arrivez pas à imposer une taxation sur les GAFA au niveau européen…

BRUNO LE MAIRE
Mais si, je ne suis pas d'accord Caroline ROUX…

CAROLINE ROUX
… est-ce qu'on pourrait le faire à l'échelle de la France ?

BRUNO LE MAIRE
Nous avons commencé à taxer, à travailler là-dessus, ça fait des mois que nous y travaillons. Nous avons obtenu hier un accord avec le vice chancelier allemand sur ce sujet-là et je me donne jusqu'au mois de mars pour qu'on obtienne une taxation européenne des géants du numérique et je ne lâcherai rien.

CAROLINE ROUX
Sinon ?

BRUNO LE MAIRE
Sinon nous le ferons au niveau national.

CAROLINE ROUX
On peut le faire ?

BRUNO LE MAIRE
Nous le ferons dès 2019 au niveau national, nous taxerons les géants du numérique, si les Etats européens ne prennent pas leur responsabilité, et n'imposent, ce qui me paraîtrait préférable une taxation des gens du numérique. Et l'année prochaine également, nous allons travailler dans le cadre du G7 finances à une imposition minimale pour toutes les entreprises qui font de l'évasion fiscale, qui se mettent à l'étranger plutôt que de payer leurs impôts en France.

CAROLINE ROUX
C'est dit, c'est le problème qu'on a avec ce sujet là, c'est que ça parait loin et que là on est dans la gestion d'une urgence. Il y a une urgence que vous allez devoir gérer, c'est la question de l'impôt à la source. On voit bien, c'est à la Une du Parisien ce matin, les centres des impôts sont pris pour cible avec cette inquiétude qui s'ajoute à celle qu'on vit aujourd'hui qu'est le prélèvement à la source, est-ce que cette réforme, de toute façon, quoi qu'il arrive, quel que soit le climat et on voit bien que chaque jour apporte son lot de surprises en ce moment, cette réforme est gravée dans le marbre, il n'y aura pas de report de calendrier ?

BRUNO LE MAIRE
Je souhaite son maintien, c'est Gérald DARMANIN qui est responsable de cette réforme. Mais vous parliez de justice, tout à l'heure, la vraie justice, c'est d'avoir des impôts qui baissent pour tous les Français.

CAROLINE ROUX
C'est prévu ?

BRUNO LE MAIRE
Nous allons nous engager dans cette direction, c'est de taxer ceux qui font le plus de profits aujourd'hui et qui ont le plus de capital disponible, c'est les géants du numérique et la justice, c'est de répondre à toutes les attentes qui se manifestent aujourd'hui pour avoir un travail et un travail qui paie.

CAROLINE ROUX
Est-ce que le président va parler, Bruno LE MAIRE ?

BRUNO LE MAIRE
Il parlera quand il l'aura décidé.

CAROLINE ROUX
Merci beaucoup.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 7 décembre 2018

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