Interview de Mme Agnès Buzyn, ministre des solidarités et de la santé à Radio Classique le 7 décembre 2018, sur la poursuite du conflit des gilets jaunes, les manifestations et les violences. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Agnès Buzyn, ministre des solidarités et de la santé à Radio Classique le 7 décembre 2018, sur la poursuite du conflit des gilets jaunes, les manifestations et les violences.

Personnalité, fonction : BUZYN Agnès, BLANC Renaud .

FRANCE. Ministre des solidarités et de la santé;

ti :


RENAUD BLANC
Agnès BUZYN, question très directe : est-ce que vous avez peur pour demain et pour après-demain ?

AGNES BUZYN
Je pense que nous avons préparé la journée de demain. Je voudrais réagir à ce que vient de dire monsieur TABARD, parce qu'en fait quand nous disons que la journée de demain peut être très difficile, très compliquée, très violente…

RENAUD BLANC
Qu'il vous accuse un petit peu de dramatiser la situation, accuser est un mot un peu fort.

AGNES BUZYN
Ce n'est pas pour faire peur à l'opinion, c'est que je pense sincèrement, nous sommes inquiets aujourd'hui pour nos forces de l'ordre. Ils prennent de plein fouet une violence inadmissible, avec des gens qui appellent à casser, y compris casser les policiers, avec des appels vraiment à une violence extrême. Nous voulons les protéger, et les protéger c'est aussi leur permettre de faire leur travail dans de bonnes conditions, et donc si nous n'appelons pas au calme en disant que les gens de bonne foi qui aujourd'hui veulent défendre une cause sur le pouvoir d'achat, fassent attention parce qu'il y a derrière beaucoup de manipulation, beaucoup de violence, si vous souhaitez manifester, manifestez sur les ronds-points dans le calme et ne venez pas à Paris, ça permet aussi aux forces de l'ordre d'être en situation de ne pas avoir face à eux, à la fois des gens de très bonne foi, qui viennent manifester paisiblement et des casseurs, tout ça mélangé avec une incapacité à faire le tri, ce qui est très compliqué et aujourd'hui ce que nous craignons c'est pour la vie des personnes qui pourraient se retrouver au milieu de scènes d'extrême violence, donc je pense que c'est juste de la raison, c'est juste de la raison, ce n'est pas pour faire peur aujourd'hui aux Français, c'est simplement soyons raisonnables, nous avons des forces de l'ordre fatiguées, qui sont mises en tension depuis 2 ans avec l'état d'urgence, qui sont face à des gens d'une extrême violence, qui viennent pour casser, avec des armes en vraiment invraisemblables, et donc soyons raisonnables maintenant arrêtons d'attiser cette violence.

RENAUD BLANC
Certains ministres parlent de moments dramatiques pour notre pays, vous partagez ce sentiment ?

AGNES BUZYN
Oui, parce que…

RENAUD BLANC
Moment dramatique, chaos.

AGNES BUZYN
On commençait à retrouver la fierté de la France, on était en train de retrouver une France très visible sur la scène internationale, admirée de tous, une économie qui repartait et on voit bien qu'en quelques scènes de chaos, comme on a vu à Paris la semaine dernière, tout cela s'effondre très vite, l'image qu'on donne de nous dans les télévisions internationales est déplorable, les touristes n'ont plus envie de venir, voilà, donc c'est tout un travail de fond pour redresser la France qui s'écroule à cause de quelques milliers de personnes aujourd'hui.

RENAUD BLANC
Alors effectivement c'est peut-être quelques milliers de casseurs mais il y a aussi une réalité, le mouvement des Gilets jaunes en France et sa popularité, sachant quand on voit justement la cote de popularité d'Emmanuel MACRON, 23 % aujourd'hui, ça baisse dans tous les partis, c'est-à-dire qu'il y a une crise de confiance quand même au niveau de l'Etat.

AGNES BUZYN
Oui, il y a une crise de confiance vis-à-vis des politiques, et ce sont effectivement des revendications qui datent d'il y a 30 ans, CHIRAC en 95 parlait de la fracture sociale, donc ça veut bien dire que nos différents partis, nos différentes politiques, n'ont pas réussi à résoudre cette fracture sociale.

RENAUD BLANC
23 %, c'est plus bas que François HOLLANDE à la même époque.

AGNES BUZYN
Oui, ça correspond socle du président MACRON au premier tour de l'élection présidentielle.

RENAUD BLANC
Il baisse aussi chez vos électeurs.

AGNES BUZYN
Oui, je l'entends bien sûr.

RENAUD BLANC
Non mais pour comprendre que cette crise de confiance ne touche pas simplement je dirais les partis d'opposition.

AGNES BUZYN
Elle ne touche pas que les partis d'opposition, aujourd'hui les Français doutent de notre capacité à réduire cette fracture sociale, le président dans sa campagne présidentielle avait fait le constat, il était parfaitement lucide, puisque dès qu'il a ce gouvernement, il a dit que l'urgence c'était qu'il y ait des résultats concrets pour les Français dans leur quotidien. Ça a été son obsession depuis un an que je travaille avec lui, que nous arrivions à avoir une politique qui se concrétise pour le quotidien des gens, pour augmenter le pouvoir d'achat.

RENAUD BLANC
Et ce n'est pas le cas.

AGNES BUZYN
Sa première mesure ça a été de baisser les cotisations sociales pour faire en sorte que le travail paie mieux et que la fiche de salaire augmente, et de baisser la taxe d'habitation. Donc évidemment il est conscient de tout cela, n'avons peut-être pas été assez vite, nous n'avons peut-être pas su le dire simplement, peut-être que nos mesures sont complexes, je l'entends, et surtout je pense que face à cette impatience, notre façon de gouverner qui nécessite une réflexion, une co-construction, des consultations, des concertations avec les partenaires sociaux, des lois, des décrets, tout cela est long, et les Français nous le disent.

RENAUD BLANC
L'avenir du Premier ministre, je vais être assez cynique, est-ce qu'il se joue samedi, en fonction de ce qui va se passer ? Beaucoup d'observateurs disent qu'Edouard PHILIPPE est aujourd'hui - pardonnez-moi l'expression – cramé.

AGNES BUZYN
C'est le choix du président de la République. Edouard PHILIPPE est un homme d'Etat, c'est un Premier ministre très raisonnable, très sérieux.

RENAUD BLANC
On sent quand même Agnès BUZYN un u problème au sein de l'exécutif, il y a notamment cette question du moratoire qui ensuite, voilà, Edouard PHILIPPE vous étiez avec lui à l'Assemblée nationale, il parle de suspension ce qui concerne la taxe carbone, et puis quelques heures après, Emmanuel MACRON dit : "on la supprime pour 2019", voilà on sent que la crise de confiance gagne aussi à l'intérieur même de l'exécutif.

AGNES BUZYN
Suspension, moratoire ou arrêt, aujourd'hui il a été décidé de ne pas mettre dans la loi sur le budget, le fait qu'il y ait une taxe supplémentaire. Donc cette taxe n'existe pas, juridiquement, donc elle ne se met pas en place et nous ouvrons une très grande concertation avec les Français, dans tous les territoires, pour discuter des impôts, et je veux rappeler quand même, parce que j'entends trop dire : qu'est-ce qu'il se fiche avec notre argent ? Je me souviens de cette première vidéo de madame MOURAUD, "qu'est-ce qu'ils foutent avec notre argent !?". D'abord le gouvernement, les ministres, les administrations, paient leurs impôts comme tout le monde, donc on est attentif à cet argent parce que c'est celui de tous les Français, mais c'est le nôtre aussi…

RENAUD BLANC
Mais ce qu'on dit aujourd'hui, c'est…

AGNES BUZYN
Je termine. Et quand je vois quand même tout ce que nous payons, aujourd'hui avec cet argent, je veux quand même le rappeler aux Français, nous payons évidemment l'école, nous payons une santé qui est la moins coûteuse au monde pour les citoyens, la moins coûteuse. Nous avons le reste à charge pour les personnes le plus faible du monde et elle est accessible à tout le monde. Tout le monde peut être soigné avec les médicaments les plus chers. On est un des rares pays à offrir ça. C'est là où vont nos impôts.

RENAUD BLANC
Mais Agnès BUZYN, aujourd'hui quand on entend les annonces du gouvernement, la réponse en face c'est trop peu, trop tard. Il y a véritablement un problème aujourd'hui de dialogue, c'est-à-dire qu'on a le sentiment que le fil est rompu entre vous et une grande partie des Français.

AGNES BUZYN
Nous verrons si nous arrivons à renouer ce fil. Moi, je crois que sur les impôts il y a aussi un problème de compréhension de ce qu'est la citoyenneté dans un pays. Payer l'impôt, ça doit être une fierté parce que, d'une part, ça veut dire qu'on gagne suffisamment d'argent pour en payer. Je rappelle quand même aujourd'hui que 50 % de nos concitoyens ne paient pas d'impôts. Alors certes, ils payent des taxes, ils payent la TVA, ils payent des taxes mais pas d'impôts. Les impôts, ç'a été le choix de notre pays et peut-tre à tort, ç'a été effectivement de rendre quelque part pas gratuit, mais en tous les cas avec un coût très faible, un certain nombre de services publics accessibles à tous les Français. Peut-être qu'il faut y revenir, ça fera partie des débats. Mais aujourd'hui, nous devons faire en sorte que l'Etat travaille mieux pour moins cher. C'est ce que nous essayons de faire en essayant de faire cette transformation des services publics et de l'administration. Une transformation de grande envergure pour réduire le coût de fonctionnement de l'Etat. Et puis, nous essayons quand même de remettre des services publics en proximité dans les campagnes ; c'est notre choix aujourd'hui. Or ça évidemment, ça nécessite un peu d'argent.

RENAUD BLANC
Emmanuel MACRON va s'exprimer en début de semaine. Il faut du concret ?

AGNES BUZYN
Oui, il faut du concret.

RENAUD BLANC
Donc il faut des annonces.

AGNES BUZYN
Ce que je ressens aujourd'hui, c'est qu'en tous les cas ceux qui sont toujours sur les ronds-points aujourd'hui réclament autre chose en fait. Ils ne réclament plus d'annonces, il y a beaucoup de haine qui s'exprime et ça devient très irrationnel. Donc moi, je ne sais pas à quel point une annonce pourra calmer les irréductibles, entre guillemets. Moi, je pense que les Français ont compris qu'il y avait une véritable écoute et prise en considération de ces problèmes de la taxation de l'impôt et du pouvoir d'achat et que nous ouvrons une grande concertation nationale dans les territoires.

RENAUD BLANC
Ils vous répondent toujours la même chose, ils vous répondent : du concret.

AGNES BUZYN
Oui. Mais aujourd'hui ceux qu'on entend, malheureusement ceux qu'on entend sur les plateaux de télévision, sur les ronds-points, ceux qui restent quelque part très motivés, très mobilisés, ne demandent plus vraiment quelque chose de concret. Ils demandent à reprendre le pouvoir d'une façon différente. Ils remettent en question la démocratie participative. Ils remettent en question les élus. Est-ce que c'est cela que nous voulons collectivement ?

RENAUD BLANC
Une dernière question. Beaucoup disent que le quinquennat est terminé.

AGNES BUZYN
Nous verrons. Je ne sais pas, je ne peux pas… Aujourd'hui, je ne le pense pas. Je pense qu'il y a encore… Nous avons, par exemple, je pense aux réformes…

RENAUD BLANC
Vous allez pouvoir réformer après cette crise ?

AGNES BUZYN
Je pense aux réformes qui sont dans mon champ d'activité, c'est-à-dire la transformation du système de santé que je fais aujourd'hui avec tous les partenaires, les hôpitaux, les cliniques privées, les grands syndicats professionnels d'infirmières, de médecins, des pharmaciens. Cette transformation, tous les acteurs la veulent, ils sont d'accord. Je ne vois pas pourquoi on arrêterait de faire cette réforme qui vise à rapprocher les médecins des Français, à les rendre plus accessibles et à rendre notre système de santé plus efficace. Je ne vois pas pourquoi nous arrêterions cette réforme, tout le monde la souhaite.

RENAUD BLANC
Merci Agnès BUZYN. Juste un mot : votre ministère est mobilisé bien évidemment samedi.

AGNES BUZYN
Bien sûr. Nous avons un centre de crise qui s'occupe évidemment des problèmes de santé, des flux dans les hôpitaux, des SAMU et nous sommes évidemment toujours mobilisés quand il y a des grandes manifestations.

RENAUD BLANC
Agnès BUZYN, ministre des Solidarités et de la Santé. Merci, Madame, d'avoir répondu à mes questions.

AGNES BUZYN
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 10 décembre 2018

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