Interview de M. Christophe Castaner, ministre de l'intérieur, avec Europe 1 le 14 décembre 2018, sur l'attentat terroriste à Strasbourg et sur les manifestations des "Gilets jaunes". | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Christophe Castaner, ministre de l'intérieur, avec Europe 1 le 14 décembre 2018, sur l'attentat terroriste à Strasbourg et sur les manifestations des "Gilets jaunes".

Personnalité, fonction : CASTANER Christophe, CRESPO-MARA Audrey.

FRANCE. Ministre de l'intérieur;

ti :

AUDREY CRESPO-MARA
Bonjour Christophe CASTANER.

CHRISTOPHE CASTANER
Bonjour.

AUDREY CRESPO-MARA
Merci d'avoir choisi de vous exprimer ce matin en direct sur Europe 1. Vous êtes encore à Strasbourg, où le terroriste a été abattu par les forces de l'ordre hier soir, c'est avec soulagement, ce matin, que les Strasbourgeois vont pouvoir retourner sur le marché de Noël ?

CHRISTOPHE CASTANER
Soulagement oui, parce qu'ils ont vécu, pendant 48 heures, l'angoisse de pouvoir retrouver une vie normale, et je sais que beaucoup sont choqués, ils sont accompagnés d'ailleurs pas des cellules d'aide psychologique, mais j'ai d'autres sentiments, d'abord la peine et le recueillement, parce qu'à l'heure où je vous parle il y a trois personnes qui sont mortes, il y a des blessés, dont certains luttent pour la vie. Mais j'ai aussi un sentiment de fierté, de fierté pour les hommes et les femmes de la Police nationale, de la Gendarmerie, qui ont tout donné pour retrouver l'assaillant et le mettre hors d'état de nuire. Je pense aussi aux militaires de l'opération Sentinelle, qui dès les premières minutes ont été confrontés à lui et l'ont blessé, ce qui a certainement permis aussi cette interpellation rapide. Et puis je pense à la vigilance nécessaire, partout en France, car cet attentat est bien la preuve que la menace terroriste est toujours là, bien présente, et que, malgré notre engagement, elle peut frapper encore et toujours.

AUDREY CRESPO-MARA
Regrettez-vous que le terroriste de Strasbourg n'est pas été attrapé vivant ?

CHRISTOPHE CASTANER
Oui, parce qu'il est toujours important de pouvoir reconstituer l'enquête. D'ailleurs, nos trois agents, nos trois policiers, qui sont intervenus, l'ont interpellé oralement pour le contrôler, et c'est le moment où il s'est retourné, avec son arme, et il a fait feu, et donc qui l'ont abattu pour se défendre, mais pour se protéger aussi mutuellement.

AUDREY CRESPO-MARA
Alors, un hélicoptère tournait sur zone, on le cherchait dans le quartier, dans son quartier, ensuite plusieurs versions divergent. Dites-nous, tantôt il est signalé par une femme qui remarque sa blessure, tantôt ce sont des caméras de surveillance qui ont permis de l'identifier, et tantôt une patrouille l'a croisé par hasard, qu'en est-il ?

CHRISTOPHE CASTANER
Vous savez, l'essentiel c'est surtout le travail de terrain qui paye, et le travail de terrain il a été engagé dans les minutes qui ont suivi les premiers homicides. Le renseignement est parti du quartier du Neudorf à Strasbourg, mais jusqu'à des pays étrangers qui ont été mobilisés pour nous accompagner, c'est cela une enquête, une traque, mais ensuite c'est vraiment le travail de terrain. Donc, vous avez raison sur un hélicoptère, qui a été mis en place l'après-midi, compte tenu de renseignements que nous avions, dans son quartier d'origine qu'il connaît bien, le Neudorf, et c'est aussi ce dispositif-là qui a été accompagné d'un quadrillage précis du quartier. Il y avait donc un dispositif de surveillance, de filature, d'intervention du RAID, qui était mobilisé, qui a été mis en place dès l'après-midi, avec les BRI, les services de police, et cet hélicoptère, et ça l'a contraint à se mobiliser, dans le cadre du quadrillage. Trois fonctionnaires de police de la brigade spécialisée de terrain, alors qu'ils patrouillaient, mais dans ce cadre-là, et pas par hasard, j'ai entendu cela, et c'est assez surprenant, ont repéré l'individu qui correspondait au signalement, et je vous ai dit ce qui s'était passé, au moment où ils ont voulu le contrôler, l'individu s'est retourné, il a tiré, les policiers ont riposté, l'ont neutralisé.

AUDREY CRESPO-MARA
La traque a duré plus de 48 heures, à partir de quel moment avez-vous retrouvé la trace du terroriste ?

CHRISTOPHE CASTANER
En fait, au fond, dès les premiers instants l'enquête s'est tournée vers le quartier du Neudorf, qui était son quartier d'origine, et donc nous n'avons rien lâché, ça a été une enquête menée, je dirais, presque mètre carré par mètre carré, et puis en même temps, quand vous faites du renseignement, vous vous intéressez à tout son environnement, très vite on a identifié deux de ses frères, on a localisé deux de ses frères, qui n'avaient pas pu être placés en garde-à-vue, voilà. C'est tout ce travail-là qui fait qu'il y a eu des interventions, même à Paris, hier après-midi, dans le 7e arrondissement, sur des gens qui appartenaient à son environnement, où nous avons voulu vérifier, et donc c'est ce travail de vérification qu'ont conduit les 380 enquêteurs qui étaient placés sous l'autorité du procureur de Paris, Rémy HEITZ.

AUDREY CRESPO-MARA
Christophe CASTANER, ce que vous nous dites c'est que le terroriste n'avait pas quitté son quartier depuis l'attaque ?

CHRISTOPHE CASTANER
L'enquête déterminera cela, je suis incapable de vous dire au moment présent l'exact calendrier, agenda, de son parcours pendant ces 48 heures, mais tout laisse à penser qu'effectivement il est resté sur site, en planque, et que nous l'avons débusqué, chassé, parce qu'on peut utiliser ce terme-là, et ensuite il a été neutralisé.

AUDREY CRESPO-MARA
Au total, combien d'hommes étaient mobilisés pour sa traque, et pour échapper pendant plus de 48 heures à autant d'hommes, a-t-il bénéficié du soutien d'autres personnes, sommes-nous face à un réseau organisé ?

CHRISTOPHE CASTANER
L'enquête le déterminera, donc à l'heure qu'il est je suis incapable de vous répondre précisément à cela, mais rien n'indique qu'il soit intégré dans un réseau, rien n'indique qu'il ait eu des protections particulières dans ce cadre-là, mais évidemment l'enquête, vous savez, n'est pas close, le procureur se prononcera d'ailleurs en fin de matinée, et moi-même j'irai tout à l'heure aussi voir les enquêteurs pour les encourager à poursuivre, mais surtout pour leur dire un immense merci au nom, je crois, de la nation française, et de tous les Français.

AUDREY CRESPO-MARA
Si on résume son profil, c'est un délinquant, multirécidiviste, qui s'est radicalisé, qui a des frères radicalisé, c'est le même profil que MERAH ou les frères KOUACHI ?

CHRISTOPHE CASTANER
Non, il faut prendre le temps avant de se prononcer, vous savez, dans commentaire on peut commettre des imprécisions et des erreurs, tel n'est pas le cas. Une chose est sûre c'est que, c'est un délinquant violent, qui dès l'âge de 10 ans est identifié pour sa violence, qui commet de nombreux larcins, ce n'est pas un grand criminel, mais au moment où nous voulons l'interpeller, mardi matin, c'est pour une tentative d'homicide, et donc on est déjà là sur un haut niveau de gravité d'un point de vue pénal, et c'est là où, mais on est vraiment sur du droit commun, c'est là où, quelque part, il est peut être rattrapé par sa radicalisation, c'est un process qu'on connaît chez les terroristes, il y a un facteur déclenchant, et le facteur déclenchant fait que, au nom de… du fait de sa radicalisation, il va commettre ces actes-là, et en cela il ressemble effectivement aux noms que vous avez cités.

AUDREY CRESPO-MARA
29 ans, condamné 27 fois, fiché S en liberté. Vous êtes ministre de l'Intérieur, qu'est-ce que vous comptez faire ?

CHRISTOPHE CASTANER
Moi je compte respecter l'Etat de droit, et je pense que chacun doit résonner et se dire que la différence entre ceux qui attaquent la démocratie et les démocrates, c'est justement de respecter l'Etat de droit. Pour les faits qu'il a commis, il a été condamné, pour les condamnations qu'il a eues, il a subi et il a fait ses peines de prison, ensuite…

AUDREY CRESPO-MARA
Mais, Christophe CASTANER, vous entendez une partie de l'opposition qui vous demande d'enfermer les fichés S français, d'expulser les fichés S étrangers, qu'est-ce que vous comptez faire ?

CHRISTOPHE CASTANER
Non mais d'abord, quand nous avons des fichés S étrangers qui sont condamnés, nous les expulsions déjà, chaque fois que c'est possible. Ensuite, on peut toujours se faire plaisir et faire du commentaire, moi je suis ministre de l'Intérieur, je préfère ceux qui font, et ceux qui font ce sont les femmes et les hommes qui, sur le terrain, savent. Et très clairement, les outils…

AUDREY CRESPO-MARA
Mais vous ne changez pas les réglementations actuelles, vous n'entendez pas les changer ?

CHRISTOPHE CASTANER
Mais d'abord on a une loi qui est très récente et qui donne des moyens à notre police, mais il faut avoir en tête que le fiché S, ou le fichier FSPRT, sont des outils, sont des outils et ne sont pas des marqueurs judiciaires, ce ne sont pas des décisions judiciaires. Et alors, on peut très bien se dire tiens, on va supprimer l'outil et tout ira mieux, ce serait totalement inconséquent, d'ailleurs je ne suis pas le seul à dire ça, il y a des responsables politiques, qui ont un minimum d'expérience politique, mais aussi d'expérience de la police et du judiciaire, qui disent la même chose que nous. C'est aussi bête que de penser que, pour soigner une maladie, il faudrait casser le thermomètre - moi j'ai appris depuis tout petit que le thermomètre c'était un indicateur d'une maladie - et ensuite il fallait traiter la maladie, c'est ce que nous faisons, notamment en intervenant dans les quartiers, y compris ici à Strasbourg, mais partout en France, en luttant contre la radicalisation. C'est ce combat-là que nous devons mener, parce qu'effectivement la radicalisation peut conduire, pas toujours, mais peut conduire, à des actes fous, et à des actes terroristes.

AUDREY CRESPO-MARA
Daesh, Christophe CASTANER, a finalement revendiqué l'attaque de Strasbourg, ça prouve que malgré sa défaite militaire, l'Etat islamique conserve son influence ?

CHRISTOPHE CASTANER
Bien sûr, et donc c'est pour ça que le risque terroriste existe. Je voudrais vous rappeler que le 14 novembre, 3 jours avant le premier jour des manifestations des Gilets jaunes, nous avons démantelé un réseau terroriste qui voulait s'en prendre à la manifestation du 17 novembre, je peux vous dire que depuis le 17 novembre il n'y a pas une heure dans laquelle je ne vis pas avec le risque terroriste qui existe aussi sur les manifestations, parce que vous avez une masse importante de personnes, c'est ça la réalité. Jamais je n'ai pu dire que le risque zéro n'existait ou que nous n'étions pas dans une tension terroriste, je l'ai dit constamment et je le dis constamment parce que c'est la réalité. Même si Daesh est affaibli à l'international sur sites, et que le risque d'attaques exogènes venant de l'extérieur est diminué, le risque endogène, et nous l'avons hélas encore vu mardi, existe en France.

AUDREY CRESPO-MARA
Christophe CASTANER, les forces de l'ordre sont engagées sur plusieurs fronts, la fronde des Gilets jaunes, la contestation des lycéens, jusqu'à hier soir la traque du terroriste et le plan urgence attentat. Avez-vous vraiment les effectifs suffisants pour mener toutes ces missions simultanément ?

CHRISTOPHE CASTANER
Oui, parce que nos forces de l'ordre ont justement cette capacité à ne jamais baisser les bras, et ce que j'ai vu ces dernières semaines c'est cela. Mais franchement, je peux vous dire que je préférerais que les forces de l'ordre soient en train de faire leur vrai métier, c'est-à-dire poursuivre les criminels, diminuer le risque terroriste, plutôt que de devoir sécuriser des ronds-points où quelques milliers de personnes, parce que c'est bien ce dont on parle, mobilisent énormément de forces. Il y a un acte V, paraît-il, de mobilisation des Gilets jaunes demain à Paris, eh bien moi je préférerais un acte de responsabilité, pour nos forces de l'ordre, pour nos commerçants, pour notre économie. Il faut qu'ils se rendent compte, les Gilets jaunes, notamment à Paris, qu'ils ont fait vivre un coucou, celui de la violence des ultras, de droite ou de gauche, celui des voleurs, des casseurs, qui profitent de la manifestation pour se livrer aux cassages, tel qu'on l'a vu, sans eux, sans les Gilets jaunes, ils ne sont rien ceux-là. Et donc, je crois qu'aujourd'hui les Gilets jaunes le savent, et chaque jour un peu plus.

AUDREY CRESPO-MARA
Vous appelez à la responsabilité, est-ce que ça vous choque, Christophe CASTANER, que Jean-Luc MELENCHON continue à appeler à l'acte V de la révolution citoyenne ?

CHRISTOPHE CASTANER
Ecoutez, mon boulot n'est pas de commenter Jean-Luc MELENCHON, je laisse Jean-Luc MELENCHON à ses invitations révolutionnaires multiples, mais il fait partie peut-être aussi des coucous, je crois que les Gilets jaunes ne le reconnaissent pas comme leur chef. Vous savez, aujourd'hui, que les Gilets jaunes prennent toute leur place dans le grand dialogue auquel le président de la République les a invités. Vous savez, hier soir j'étais dans les rues de Strasbourg, j'ai vu le peuple de France applaudir nos forces de sécurité, et demain on va les caillasser, et demain on va laisser faire ça ? Moi je m'y refuse.

AUDREY CRESPO-MARA
Samedi, demain justement, Christophe CASTANER, les forces de l'ordre vont se montrer offensives, elles s'étaient montrées offensives samedi dernier, elles le seront encore plus demain, et est-ce que ce sera le même dispositif que samedi dernier ?

CHRISTOPHE CASTANER
Nous faisons évoluer le dispositif, parce qu'on est confronté à des attaques, que nous ne maîtrisons pas, dans le cadre de manifestations qui ne sont pas déclarées, qui ne respectent aucune règle, on parle de ça aussi, pour les organisateurs, et qui ne prennent d'ailleurs aucune responsabilité, c'est que personne n'assume de dire « ah oui, c'est moi qui organise », non, non, on laisse la dérive aller, on laisse la casse se dérouler, et après on pleure sur les cendres.

AUDREY CRESPO-MARA
Même dispositif donc demain ?

CHRISTOPHE CASTANER
Nous le renforcerons et nous l'adapterons, partout où c'est nécessaire.

AUDREY CRESPO-MARA
Merci Christophe CASTANER.

CHRISTOPHE CASTANER
Merci beaucoup.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 18 décembre 2018

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