Interview de M. François de Rugy, ministre de la transition écologique et solidaire, avec Europe 1 le 8 janvier 2019, sur une nouvelle loi contre les casseurs, le salaire de la présidente de la Commission du débat public et sur l'écologie. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François de Rugy, ministre de la transition écologique et solidaire, avec Europe 1 le 8 janvier 2019, sur une nouvelle loi contre les casseurs, le salaire de la présidente de la Commission du débat public et sur l'écologie.

Personnalité, fonction : RUGY François de, CRESPO-MARA Audrey.

FRANCE. Ministre de la transition écologique et solidaire;

ti :

AUDREY CRESPO-MARA
Bonjour François de RUGY.

FRANÇOIS DE RUGY
Bonjour.

AUDREY CRESPO-MARA
Hier soir, sur TF1, le Premier ministre a annoncé qu'une nouvelle loi contre les casseurs serait votée à l'Assemblée début février. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour prendre des mesures alors que les débordements de violences durent maintenant depuis plus d'un mois et demi ?

FRANÇOIS DE RUGY
Eh bien, face à de nouvelles réalités, qui sont la violence qui devient quasiment un mode de manifestation, où ce n'est pas simplement quelques casseurs en queue de manifs, comme on disait autrefois ou en marge de manifestations, eh bien, il faut adapter notre droit, et on y réfléchissait déjà depuis un certain temps, la preuve, il y avait eu cette proposition de loi au Sénat…

AUDREY CRESPO-MARA
De la droite, voilà, en octobre dernier, je précise juste…

FRANÇOIS DE RUGY
Oui, mais qui avait été votée sans l'opposition du gouvernement, parce que le gouvernement y avait vu l'intérêt…

AUDREY CRESPO-MARA
Mais sans les sénateurs La République En Marche, je précise à nos auditeurs de quoi nous parlons, en octobre dernier, Bruno RETAILLEAU, donc le patron des Républicains au Sénat, a fait voter une loi anticasseurs, et les sénateurs La République En Marche ont voté contre, c'était une erreur de leur part ?

FRANÇOIS DE RUGY
Non, se sont abstenus, se sont abstenus. Mais non, mais il était, à l'époque…

AUDREY CRESPO-MARA
C'était une erreur ?

FRANÇOIS DE RUGY
Nous n'étions pas dans le même contexte, d'ailleurs, cette loi, elle va être inscrite à l'ordre du jour de l'Assemblée nationale, elle sera sans doute modifiée à l'Assemblée nationale, elle sera sans doute enrichie, c'est normal, c'est le travail parlementaire…

AUDREY CRESPO-MARA
Il y a un manque d'anticipation quand même…

FRANÇOIS DE RUGY
On ne fait pas du copier-coller simplement entre ce qu'a dit le Sénat et ce que va faire l'Assemblée. Cette loi, elle est inspirée d'un sujet que je connais bien personnellement, qui est celui du hooliganisme, parce que moi-même, j'avais travaillé avec des associations de supporters pour trouver le bon équilibre entre lutter contre les violences dans les stades, donc là, c'est lutter contre les violences dans les manifestations, et en même temps, préserver le droit de manifester, d'ailleurs, on n'a pas empêché les gens d'aller aux stades, et les stades ne se sont pas vidés. Donc on n'empêchera pas les gens de manifester, le Premier ministre l'a redit hier, c'est : garantir le droit de manifester, c'est garantir la sécurité, et la force doit être du côté du droit, la force doit être du côté de la loi.

AUDREY CRESPO-MARA
Mais Laurent NUÑEZ, le numéro 2 du ministère de l'Intérieur, avait, à ce moment-là, en octobre dernier, donné un avis défavorable au texte, en estimant que cette loi proposait des sanctions disproportionnées, finalement, deux mois plus tard, vous reconnaissez donc que c'était une erreur.

FRANÇOIS DE RUGY
Eh bien, en tout cas, ce qui est sûr, c'est qu'il faut adapter notre arsenal législatif aux réalités de la violence et de l'insécurité, moi, je le pense depuis toujours, c'est normal, parfois, les gens disent : ah, mais pourquoi il y a une loi sur la sécurité quasiment tous les ans, mais parce qu'on doit s'adapter, sinon, vous savez les délinquants, les violents, les manifestants violents, eux, ils n'attendent pas que la loi s'adapte pour commettre leurs méfaits.

AUDREY CRESPO-MARA
Mais ça prend du temps, François de RUGY, dès le mois de juin, Bruno RETAILLEAU, donc le patron des Républicains au Sénat, proposait de créer un fichier spécial pour identifier et surveiller les manifestants violents, il proposait aussi que les manifestants masqués puissent être interpellés et traduits devant un tribunal ; est-ce que ça n'aurait pas été utile aux forces de l'ordre ces dernières semaines ?

FRANÇOIS DE RUGY
Sur les manifestants masqués par exemple, c'est un sujet qui fait l'objet déjà de mesures depuis longtemps, simplement, on voit qu'elles ne sont pas assez efficaces, moi, j'ai été témoin un samedi…

AUDREY CRESPO-MARA
Mais vous avez pris du temps, c'est ça que je vous dis…

FRANÇOIS DE RUGY
Mais, j'ai été témoin un samedi dans Paris d'un groupe de 500 gilets jaunes boulevard Saint Germain, donc on n'était pas sur les Champs-Elysées, on n'était pas dans les endroits où il y avait les affrontements, et ils étaient quasiment tous masqués, quasiment tous !

AUDREY CRESPO-MARA
Mais vous ne vous dites pas : on a quand même perdu du temps…

FRANÇOIS DE RUGY
Donc il y a un moment donné, ça, c'est une réalité qui n'existait pas auparavant, auparavant, dans les manifestations, qu'elles soient syndicales, politiques ou autres, les gens masqués étaient une toute petite minorité…

AUDREY CRESPO-MARA
Mais cette proposition au mois de juin, elle n'est pas partie de rien… ?

FRANÇOIS DE RUGY
Et donc il faut absolument adapter notre droit aux réalités.

AUDREY CRESPO-MARA
Vous n'avez pas perdu de temps ?

FRANÇOIS DE RUGY
En tout cas, vous savez, quand on agit vite, on nous le reproche en disant : vous agissez sous le coup d'un fait divers, sous le coup d'un fait extérieur, quand on met quelques mois…

AUDREY CRESPO-MARA
Enfin, là, c'est le cas…

FRANÇOIS DE RUGY
Quelques mois pour un arsenal législatif concernant à la fois la sécurité et aussi les droits de manifester, eh bien, on va nous reprocher d'être trop lents, bon, ce qu'il faut, c'est agir.

AUDREY CRESPO-MARA
Après l'attaque contre le ministère de Benjamin GRIVEAUX ce week-end, est-ce que votre sécurité personnelle a été renforcée ?

FRANÇOIS DE RUGY
Non, mais moi, vous savez, j'avais déjà une protection, déjà quand j'étais président de l'Assemblée nationale, on me l'avait reproché à l'époque, on m'avait reproché les moyens, il y avait trois officiers de sécurité qui se relayaient à mes côtés, bon, moi, je constate, vous savez, j'avais pensé moi-même par exemple que pendant mes vacances, je ne craignais, et c'est sur ma maison de vacances qu'il y a eu des tags, qu'il y a eu du vandalisme…

AUDREY CRESPO-MARA
Elle a été vandalisée votre maison sur l'île d'Ouessant début décembre. Vous n'avez pas peur d'être une cible à votre tour ?

FRANÇOIS DE RUGY
Ah, mais, si vous voulez, si je commence à avoir peur, j'arrête de faire de la politique et j'arrête d'avoir des responsabilités, en revanche, ce que je ressens pour mes proches, pour mes enfants, pour mon épouse, c'est en effet une pression, une violence, un climat de violence qui est inacceptable, mais surtout, ce que je vois, c'est les députés par exemple, et ce sont les députés de la majorité, qui sont ciblés, c'est quasiment tous les jours qu'ils reçoivent des lettres d'insultes, des lettres de menaces de mort, des lettres racistes ou des lettres sexistes ou surtout des agressions, non seulement sur leur permanence de député, mais sur ce qui est encore beaucoup plus grave sur leur domicile privé, une député de Vendée, Patricia GALLERNEAU, s'est réveillée dimanche matin avec un mur de parpaings qui avait été construit devant sa sortie de garage ; il y a un moment donné où tous les responsables politiques devraient condamner cela, or, moi, je ne vois pas tous les responsables politiques condamner cela…

AUDREY CRESPO-MARA
Mais votre sécurité à vous n'est pas renforcée depuis ce week-end… ?

FRANÇOIS DE RUGY
Comme s'il y avait en gros les bons députés qui sont dans l'opposition et qui eux ne doivent surtout jamais être attaqués, je me souviens de monsieur MELENCHON qui avait trouvé qu'on ne le protégeait pas assez justement…

AUDREY CRESPO-MARA
Alors, justement, vous parlez du silence de l'opposition…

FRANÇOIS DE RUGY
Et d'un autre côté, je vois, quand c'est les députés de la majorité, on a l'impression quasiment que c'est bien fait pour eux.

AUDREY CRESPO-MARA
Donc vous dénoncez les silences de Jean-Luc MELENCHON, Marine LE PEN, Laurent WAUQUIEZ ?

FRANÇOIS DE RUGY
Le deux poids, deux mesures.

AUDREY CRESPO-MARA
Les patrons de partis…

FRANÇOIS DE RUGY
Moi, vous savez, quand j'étais président de l'Assemblée nationale, je défendais tous les députés, chaque fois qu'un député était agressé, y compris, c'est arrivé un jour avec un député du Front national, je l'ai défendu, eh bien, j'aimerais que les responsables politiques, la République, monsieur MELENCHON avait dit, quand il a pourtant simplement fait l'objet d'une procédure judiciaire, il s'y est opposé en disant : la République, c'est moi ! Comme si tout député incarnait à lui tout seul la République, ce qui était exagéré, mais en tout cas, ce qui est sûr, c'est que c'est inacceptable que les responsables politiques, comme tout citoyen, soient agressés, soient ciblés, soient menacés, et que l'on vive dans ce climat de violence, ça doit cesser, on ne laissera pas la haine se déverser sur la France.

AUDREY CRESPO-MARA
François de RUGY on a appris hier que Chantal JOUANNO, présidente de la Commission nationale du débat public, touchait presque que 15.000 euros par mois, vous ne craignez pas que ce salaire de près de 15.000 euros par mois la discrédite pour piloter un débat sur les problèmes de pouvoir d'achat ?

FRANÇOIS DE RUGY
Ecoutez, là aussi, il y a un moment donné, il va quand même falloir qu'on reprenne un peu le sens de la mesure…

AUDREY CRESPO-MARA
15.000 euros, ça vous paraît juste pour piloter un débat sur le pouvoir d'achat ?

FRANÇOIS DE RUGY
Oui il y a des joueurs de foot qui gagnent un million d'euros par mois, et ça ne choque personne…

AUDREY CRESPO-MARA
Mais ce n'est pas de l'argent public, ce n'est pas de l'argent public…

FRANÇOIS DE RUGY
Oui, oh, ben, vous savez, les stades de foot, ils ne sont pas construits autrement qu'avec nos impôts…

AUDREY CRESPO-MARA
C'est l'argent des clubs. Mais là, c'est de l'argent public…

FRANÇOIS DE RUGY
Oui, oui, d'accord, mais…

AUDREY CRESPO-MARA
15.000 euros par mois pour piloter un débat sur le pouvoir d'achat…

FRANÇOIS DE RUGY
Est-ce que le débat public… est-ce que les responsables politiques… moi, j'ai été interpellé un jour par un gilet jaune dans un débat à la télévision : combien vous gagnez ? J'ai dit combien je gagne, parce que moi, je considère que c'est transparent. La politique, la Fonction publique, les fonctions de ce type qui sont des fonctions publiques, elles sont toutes avec des salaires publics, c'est le seul secteur où tous les salaires sont publics, dans votre entreprise, les salaires ne sont pas affichés dans le hall du siège de la société…

AUDREY CRESPO-MARA
Donc 15.000 euros, ça ne vous choque pas, ce n'est pas beaucoup…

FRANÇOIS DE RUGY
Par ailleurs, est-ce que si tout le monde gagnait 2.000 euros, moi, on m'a demandé ça, est-ce que les politiques ne devraient pas tous gagner 2.000 euros, est-ce que si tout le monde gagnait 2.000 euros dans la rédaction d'Europe 1, les journaux, les émissions d'Europe 1 seraient de meilleure qualité ? Est-ce que…

AUDREY CRESPO-MARA
Ce n'est pas de l'argent public, 15.000 euros d'argent public pour piloter un débat qui touche notamment au pouvoir d'achat, vous entendez les Français, ils ne comprennent pas, les bas salaires, les politiques, ils sont déconnectés de leurs problèmes, vous entendez ce qu'on vous dit…

FRANÇOIS DE RUGY
Là, non, non, non, oui, bien sûr, mais vous savez, moi, je suis…

AUDREY CRESPO-MARA
15.000 euros donc pour piloter un débat, ce n'est pas trop ?

FRANÇOIS DE RUGY
Mais attendez, ce n'est pas pour piloter un débat, elle est présidente de la Commission nationale du débat public, elle gagne un petit peu plus que son prédécesseur, mais c'est à peu près la même chose que son prédécesseur, et je trouve qu'elle gagne même plus qu'un ministre, voyez, donc, ce n'est pas une question de comparaison entre nous, c'est simplement le fait qu'à un moment donné, il faut quand même que le fait d'exercer des responsabilités, si on considère qu'exercer des responsabilités politiques, c'est quelque chose qui ne doit pas être rémunéré ou qui doit être rémunéré simplement au salaire minimum, eh bien, à ce moment-là, ça veut dire qu'on considère qu'il n'y a plus d'échelle de valeur dans les responsabilités, moi, je ne suis pas pour que tout le monde gagne pareil partout, dans le privé comme dans le public, il y a une échelle, la différence entre le public et le privé, c'est que dans le public, tout est transparent.

AUDREY CRESPO-MARA
François de RUGY, dans les cahiers de doléances remis à Chantal JOUANNO par les maires de la France rurale, l'écologie est souvent perçue comme une préoccupation de bobo-citadins, allez-vous, vous, en tant que ministre de la Transition écologique, parler au cours de ce grand débat d'écologie, ou avez-vous peur de soulever à nouveau les gilets jaunes ?

FRANÇOIS DE RUGY
Ah, mais, je compte bien parler d'écologie, et je compte bien en parler à la ville comme à la campagne, mais je compte bien aussi que ce grand débat, il serve à faire réentendre des voix diverses, il n'y a pas une seule voix, d'ailleurs, la voix des gilets jaunes, c'est laquelle ? Les gilets jaunes, c'est qui ? C'est un mouvement, il est organisé, il serait peut-être temps, parce que si on veut peser dans le débat public, dans les décisions politiques, si on réclame des référendums d'initiative citoyenne, et moi, vous savez que je ne suis pas contre en plus sur le principe, donc je n'ai pas de problème là-dessus. Mais simplement, il faut s'organiser. Il faut être un mouvement organisé, soit, un mouvement associatif, soit un mouvement politique. Et à ce moment-là, eh bien, dans ce débat national, on aura des voix diverses. Moi, je compte bien par exemple que les habitants des villes, qu'on n'a pas beaucoup entendus ces derniers mois, eh bien, ils se fassent entendre. Il y a un journal, Libération, qui fait sa Une sur la fracture immobilière, eh bien, oui, dans les villes, en France, la dépense contrainte, le budget contraint, ce qui pèse, c'est le logement, ce n'est pas la voiture, c'est le logement. Est-ce que cette voix-là, elle ne doit pas être entendue ? Si. Est-ce que dans les campagnes, l'écologie, ça ne compte pas, la sécheresse, elle n'a pas touché les campagnes, les agriculteurs, ils n'ont pas été touchés par les campagnes (sic), qu'est-ce que c'est que cette histoire d'opposer l'écologie qui serait le fait de quelques-uns…

AUDREY CRESPO-MARA
François de RUGY, une dernière question…

FRANÇOIS DE RUGY
Vous savez que les mesures que l'on prend pour les voitures, pour le changement des voitures, 95 % des bénéficiaires, ils sont hors Ile-de-France, donc ce n'est pas pour les bobo-Parisiens, c'est pour les Français…

AUDREY CRESPO-MARA
Une dernière question, François de RUGY, la taxe d'habitation pourrait finalement être maintenue pour 20 % des foyers les plus aisés, ce revirement fiscal ne vous pose pas de problème ?

FRANÇOIS DE RUGY
Mais les choses sont mises sur la table en débat, moi, je souhaite qu'elles le soient, que ce soit sur la taxe d'habitation, que ce soit sur la taxe carbone, moi, je vais vous dire, je vais mettre sur la table la question : oui ou non, est-ce qu'on reprend la trajectoire de la taxe carbone, 3 centimes d'euro, 3 centimes seulement, sur 1 litre d'essence, ça, ça rapporte plus de 2 milliards d'euros qui permettent de faire des choses, ce sera en débat…

AUDREY CRESPO-MARA
Vous appelez à un retour de la taxe carbone ?

FRANÇOIS DE RUGY
Et la question de la taxe d'habitation, est-ce que les 20 % des Français pour lesquels il n'a pas été immédiatement réduit la taxe d'habitation, ce sont des gens riches par exemple, puisqu'on dit toujours : il faut faire payer les riches, etc., tous ces sujets-là, ils seront sur la table, avec les chiffres, avec la transparence. Moi, je crois en ce débat, parce que justement, je crois en l'utilité de confronter les points de vue, il n'y a pas un seul point de vue de tout le peuple contre un seul point de vue des élites politiques. Ça suffit aussi cette caricature ! Il est grand temps que l'on sorte des caricatures, que l'on sorte des violences et que l'on revienne dans le débat démocratique.

AUDREY CRESPO-MARA
Merci François de RUGY.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 9 janvier 2019

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