Interview de M. Christophe Castaner, ministre de l'intérieur, avec Europe 1 le 18 janvier 2019, sur l'action de la police face aux violences pendant les manifestations de "Gilets jaunes". | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Christophe Castaner, ministre de l'intérieur, avec Europe 1 le 18 janvier 2019, sur l'action de la police face aux violences pendant les manifestations de "Gilets jaunes".

Personnalité, fonction : CASTANER Christophe, CRESPO-MARA Audrey.

FRANCE. Ministre de l'intérieur;

ti :

AUDREY CRESPO-MARA
Bonjour Christophe CASTANER.

CHRISTOPHE CASTANER, MINISTRE DE L'INTERIEUR
Bonjour.

AUDREY CRESPO-MARA
Margaux LANNUZEL et Guillaume BIET, journalistes de notre rédaction, sont en immersion depuis vingt-quatre heures dans le commissariat d'Amiens où vous vous trouvez et où ils ont rencontré des policiers qui regrettent que leur uniforme soit de moins en moins respecté par les Français. C'est pour ça que vous êtes venu soutenir le moral des troupes ?

CHRISTOPHE CASTANER
Oui. Je le fais chaque jour depuis que je suis Ministre de l'Intérieur et je me rends sur le terrain chaque fois que possible. Parce qu'effectivement, on voit cette mise en cause, ces agressions, ces attaques contre nos forces de sécurité et mon rôle, c'est d'être à leur côté avec exigence dans la qualité de leur engagement. Mais aussi d'être psychologiquement, amicalement. Je suis un père de famille aussi et donc quand je rencontre de jeunes gardiens de la paix comme celui que j'ai vu ce matin dès la prise de poste. Je suis allé commissariat d'Amiens, j'ai rencontré cet homme : un gardien de la paix assez jeune qui est en arrêt maladie depuis le 17 novembre, le premier jour de la manifestation des gilets jaunes et qui depuis, blessé, attend son opération. Elle aura lieu dans quelques jours.

AUDREY CRESPO-MARA
Avec le mouvement des gilets jaunes, les policiers accumulent à nouveau des heures supplémentaires mais ils accumulent aussi la fatigue. Après tant d'affrontements avec les gilets jaunes, les forces de l'ordre ne sont-elles pas tenter de durcir la répression pour en finir au plus vite avec le mouvement ?

CHRISTOPHE CASTANER
Non, parce qu'elles savent que le ministère de l'Intérieur, c'est le ministère des crises. C'est aussi le ministère de la patience et de l'endurance parce que c'est le ministère de la permanence de l'Etat. Notre fonction, c'est d'assurer la sécurité. C'est d'empêcher les violences. C'est de faire respecter la liberté de circuler et de commercer aussi. Mais c'est vrai qu'on est confronté à un mouvement d'un nouveau genre qui dure et qui s'organise toujours pour empêcher la police de faire son métier. Alors qu'à l'inverse, moi je peux vous dire que le 17 novembre, le premier ordre que j'ai donné à mes forces, c'est de se rendre partout dans les mille deux cents points qui étaient occupés - des ronds-points à l'époque en particulier - pour leur dire « Sécurisez les manifestants. » Le premier ordre et la première mission de nos forces de sécurité a été de sécuriser les manifestants qui occupaient des ronds-points, des axes de circulation, des autoroutes qui étaient encore ouverts à la circulation, alors même qu'aucune manifestation n'avait été déclarée.

AUDREY CRESPO-MARA
Christophe CASTANER, Marine LE PEN vous reproche de répondre à la désespérance sociale par des coups de matraque. Est-ce que vous allez maintenir votre politique d'ultra fermeté face aux gilets jaunes ?

CHRISTOPHE CASTANER
Vous savez, face à la ultraviolence, on peut soit tenir des propos d'estrade comme le fait Madame LE PEN soit, au contraire, agir. Agir, c'est garantir la sécurité de nos concitoyens mais c'est aussi le plan et les mesures sociales qui ont été mises en oeuvre sous l'autorité du Président de la République et du Premier ministre. Plus de dix milliards d'euros d'engagement avec, par exemple pour l'ensemble des salariés qui sont au SMIC et même au-delà, une prime de cent euros à la fin de ce mois. Mais c'est aussi la réponse politique, c'est le Grand débat national. Alors on peut faire le choix de continuer à se battre ou alors on peut choisir de débattre. Moi je préfère qu'on puisse débattre.

AUDREY CRESPO-MARA
Christophe CASTANER, une centaine de manifestants ont été gravement blessés depuis le début du mouvement, principalement à cause des LBD, les lanceurs de balles de défense. Faut-il continuer à utiliser des armes aussi dangereuses ?

CHRISTOPHE CASTANER
Effectivement, on est face à une grande violence. Et quand il y a un blessé où qu'il soit, que ce soit un manifestant même s'il est violent dans son comportement, ou un policier, ou un journaliste, c'est quelque chose qui est extrêmement grave. Et donc nous devons veiller à garantir cela. Mais vous avez assisté comme moi à cette violence quotidienne dans chacune des manifestations, avec des attaques systématiques contre les institutions, contre nos policiers, contre nos forces de l'ordre. Alors les policiers, ils ont des moyens de défense mais des moyens de défense, et le LBD est seulement un moyen de défense qui est organisé, qui fait l'objet d'un agrément pour celui qui l'utilise et ils sont formés pour cela. Mais qui leur permet justement, dans les cas où ils sont acculés, de pouvoir se libérer et de pouvoir réagir et occuper la place publique.

AUDREY CRESPO-MARA
Le Défenseur des droits, Christophe CASTANER, Jacques TOUBON, demande la suspension de l'usage des LBD pour éviter de nouvelles blessures graves. Vous assumez contre son avis la responsabilité de leur emploi face aux gilets jaunes. On continue à utiliser ces armes.

CHRISTOPHE CASTANER
D'abord, ça fait de nombreuses années que le Défenseur des droits tient ce discours, et la réalité c'est quoi ? C'est que si vous supprimez les moyens de défense à nos forces de l'ordre, il leur reste quoi ? Il leur reste le contact physique - et il y aura certainement beaucoup plus de blessés - ou il leur reste l'utilisation de leurs armes de poing qui est la solution ultime. Or justement, nous aurons besoin de pouvoir utiliser des lacrymogènes des outils comme les LBD.

AUDREY CRESPO-MARA
Et les LBD ? Pas question d'arrêter d'utiliser les LBD ?

CHRISTOPHE CASTANER
Mais vous mettez quoi à la place, Madame CRESPO-MARA, dans les mains de nos policiers ?

AUDREY CRESPO-MARA
Donc on continue d'utiliser ces armes.

CHRISTOPHE CASTANER
Si vous leur supprimez ces moyens de défense… Mais l'objectif est de continuer à protéger l'ordre public. La vraie différence entre les manifestants qui quelquefois viennent - pas tous - avec des barres de fer, avec des battes de base-ball… Encore cette nuit, nous avons interpellé quelqu'un qui avait une batte de base-ball cloutée. Vous voyez, un peu comme ces armes du Moyen-âge. Et donc si nous ne dotons pas nos forces de sécurité de moyens de protection, et je parle bien de moyens de protection, par contre à l'inverse il peut arriver que l'usage de ces armes de défense comme les LBD soient mal utilisées.

AUDREY CRESPO-MARA
Mais est-ce que vous continuez… C'est juste une question, Christophe CASTANER. Vous continuerez à utiliser les LBD.

CHRISTOPHE CASTANER
Mais je continuerai à protéger nos forces de l'ordre et je continuerai à protéger les Français. Vous savez, on pourrait aussi considérer que quand il y a une intervention dans un braquage de banque, il faut que les policiers ne soient pas armés parce qu'il leur arrive de devoir utiliser leurs armes. Ce sont des armes de protection et de neutralisation face à des assaillants. Mais je voudrais que les choses soient claires. Depuis le début du conflit, il y a eu 81 saisines judiciaire de l'IGPN, 81 enquêtes et 81 enquêtes qui portent des atteintes diverses, qui vont de l'insulte à la blessure grave. Et systématiquement, je veux que la transparence soit faite. Mais nous avons rappelé encore cette semaine à nos forces de sécurité qu'il y a des modalités d'usage. Peu de nos hommes ont des LBD entre les mains, on leur a rappelé ces modalités d'usage qui doivent se faire avec des règles strictes qui visent à protéger. A protéger les policiers, à protéger l'ordre public.

AUDREY CRESPO-MARA
Quel sera le dispositif de sécurité demain, dixième samedi de mobilisation des gilets jaunes ?

CHRISTOPHE CASTANER
D'abord, c'est toute la difficulté à laquelle nous devons faire face. C'est qu'il y a un acte X. Il y aura un acte XI, un acte XII alors que nous sommes au moment du débat national. Moi ce qui m'intéresse, c'est l'acte I du Grand débat national. Mais en attendant, face…

AUDREY CRESPO-MARA
Mais le dispositif ?

CHRISTOPHE CASTANER
En attendant, face à ces mobilisations que nous ne maîtrisons pas, que nous ne connaissons pas, nous allons de nouveau mettre beaucoup de forces de l'ordre dans la rue. Parce que c'est parce qu'il y a beaucoup de forces de l'ordre dans la rue que la tentation de la violence, que nous retrouvons à chacune des manifestations, ne se déroule pas. On nous dit que la semaine dernière, ça s'est bien passé ; l'explication est simple : il y avait beaucoup de forces de l'ordre dans la rue.

AUDREY CRESPO-MARA
80 000 membres de force de l'ordre en France dont 5 000 à Paris. C'est le même dispositif demain.

CHRISTOPHE CASTANER
Nous le faisons adapter chaque semaine, parce que les manifestants chaque semaine tentent des coups différents, avec toujours la volonté de nuire à nos forces de sécurité, d'attaquer des institutions, de brûler des préfectures ou des services publics. C'est aussi ça la réalité. Et sachez que chaque nuit, encore cette nuit, il y a des opérations de sabotage qui sont organisées en France. Que les choses soient claires : il n'y a pas d'un côté de gentils manifestants et de l'autre de méchantes forces de l'ordre. Il y a de gentils manifestants, il y a des forces de l'ordre qui ont le droit d'utiliser l'ordre et la force quand elle est nécessaire et toujours de façon proportionnée.

AUDREY CRESPO-MARA
Christophe CASTANER, aujourd'hui Souillac dans le Lot est quasiment en état de siège pour accueillir le Président. On en est arrivé au point où Emmanuel MACRON ne peut plus se déplacer dans le pays sans provoquer des émeutes. La première rencontre avec les maires, c'était 12 escadrons de gendarmes mobiles, soit plus d'un millier de militaires. C'est le même la même chose à Souillac ?

CHRISTOPHE CASTANER
Non mais c'était quoi ? C'était deux cents manifestants qui étaient venus de toute la région pour empêcher le débat public. C'est ça la réalité.

AUDREY CRESPO-MARA
Mais c'est le même dispositif aujourd'hui à Souillac ?

CHRISTOPHE CASTANER
Il y a un dispositif qui protège nos institutions et le Président de la République comme tous les présidents de la République ont été protégés. Mais ne négligez pas, et on peut parler des forces de sécurité présentes, mais ne négligez pas qu'il y aura à nouveau, allez, cent cinquante ou deux cents personnes. C'est cela dont on parle. Hier il y avait en France moins de mille manifestants gilets jaunes pour toute la France. Et pourtant, nous avons besoin de mobiliser parce qu'ils cherchent à empêcher le débat, ils cherchent à empêcher la libre circulation. Ils cherchent à empêcher le commerce, ils cherchent à empêcher au fond que la démocratie se pratique dans de bonnes conditions. Donc oui, nous protégeons le débat public aussi et je pense que c'est cela la démocratie.

AUDREY CRESPO-MARA
Christophe CASTANER, comment Alexandre BENALLA a-t-il pu utiliser une vingtaine de fois un passeport diplomatique qui n'était plus valable ?

CHRISTOPHE CASTANER
J'ai répondu à cette question à la commission d'apprête. Et, vous le savez, le ministère de l'Intérieur émet quatre types de passeport dont il maîtrise l'usage et qu'il peut neutraliser. Monsieur BENALLA, par exemple, a un passeport de service. Dès le 30 juillet, un jour avant qu'il soit licencié, nous avions au ministère de l'Intérieur neutralisé l'effectivité de ce passeport. Les passeports diplomatiques ont un régime juridique particulier. Ce ne sont pas des passeports biométriques. Donc si Monsieur BENALLA n'avait plus le droit de l'utiliser, nous n'avions pas la possibilité de le débrancher, pour utiliser un terme que nos auditeurs comprennent.

AUDREY CRESPO-MARA
Etant donné l'effet dévastateur que cette affaire a eu sur le pouvoir depuis le mois de juillet, n'était-ce pas aussi votre mission de garder un oeil sur Alexandre BENALLA ?

CHRISTOPHE CASTANER
Non. Le renseignement, le fait de suivre quelqu'un relève de la police judiciaire. Et donc, heureusement que le ministère de l'Intérieur et le ministre de l'Intérieur n'a pas le droit - et j'entends respecter le droit - de suivre quelqu'un, de l'identifier, de l'empêcher de sortir du territoire alors que la justice ne l'a pas décidé.

AUDREY CRESPO-MARA
Cette affaire Benalla avec ses épisodes sans fin vous agace ?

CHRISTOPHE CASTANER
Oui, effectivement. Tout comme son comportement m'agace quand on découvre que, y compris pour demander des documents officiels, il aurait produit des faux documents.

AUDREY CRESPO-MARA
Merci Christophe CASTANER.

CHRISTOPHE CASTANER
Merci à vous.

NIKOS ALIAGAS
L'interview politique avec Audrey CRESPO-MARA. Vous évoquiez tout à l'heure les violences et précisément le LBD. Est-ce que vous avez vu, Monsieur le Ministre, cette affiche ? Cette affiche où on vous voit mutilé, blessé à l'oeil. On voit le Président aussi avec la gueule cassée, les dents cassées, d'autres ministres. C'est une affiche qui est censée choquer et dénoncer les violences. Quelle est votre réaction ?

CHRISTOPHE CASTANER
Non, c'est le courage des pleutres qui invitent à la violence. Les réseaux sociaux aujourd'hui ont libéré cette violence-là. Ils ne sont pas les seuls responsables mais on voit effectivement fleurir des mises en scène macabres, des décapitations du Président de la République. On voit plus de cinquante parlementaires qui ont vu leur permanence attaquée. Au fond, l'absence de courage par l'anonymat libère la pire des énergies : celle de la méchanceté, celle de la violence, celle de la haine.
NIKOS ALIAGAS

Vous avez été nommé Ministre de l'Intérieur au mois d'octobre. Vous pensiez que ça allait être si dur ?

CHRISTOPHE CASTANER
J'ai eu un concentré en trois mis effectivement d'un certain nombre de rendez-vous à gérer assez exceptionnel. C'est un ministère difficile, le ministère de l'Intérieur, et je le savais en l'acceptant. Mais je savais pouvoir m'appuyer sur l'énergie, le savoir-faire, la force de nos agents, de nos forces de sécurité, de nos forces de renseignement. Quand on a eu à gérer la chasse contre l'auteur de l'attentat de Strasbourg, j'ai vu pendant quarante-huit heures cette énergie-là et je peux vous dire toute la fierté que j'ai d'être leur chef, d'être l'animateur de ce ministère, d'être en responsabilité aussi politique et d'assumer les critiques quand je leur rends à eux la fierté de ce qu'ils font.

NIKOS ALIAGAS
C'est quoi être premier flic de France ? Regardez, nous sommes ici dans un commissariat à Amiens. Autour de nous, il y a une trentaine, une cinquantaine de policiers. Femmes, hommes, tous les âges. C'est quoi être devant eux, premier flic de France, quand on n'est pas policier ?

CHRISTOPHE CASTANER
C'est d'abord prendre des décisions du quotidien. Ici à Amiens, dans les locaux qui vous accueillent, dans les deux locaux à Amiens qui accueillent nos forces de l'ordre, on voit des conditions de travail qui ne sont pas acceptables. Et donc, c'est la décision qui a été prise par Bernard CAZENEUVE, Ministre de l'Intérieur, que je vais mettre en oeuvre de réaliser ici un nouveau commissariat, un nouvel hôtel de police en investissant trente millions d'euros. C'est leur donner des conditions de travail correctes. Parce que, vous savez, quand le repère du caïd dans le quartier est de meilleure qualité que le commissariat, on a effectivement un problème d'honneur de nos forces. Donc c'est cela, c'est prendre des décisions du quotidien. C'est changer la doctrine, la doctrine par exemple de force et de gestion des forces de l'ordre après les événements et les attaques inouïes que nous avons connus le 1er décembre. En une semaine, nous avons changé totalement la doctrine de mise en oeuvre de l'ordre public en France, c'est prendre ses responsabilités-là mais c'est s'appuyer sur des femmes et des hommes qui portent une énergie extraordinaire.

NIKOS ALIAGAS
Tout à l'heure, le patron des policiers du département, David PREUD'HOMME, disait : « On a peur de l'inconnu. On ne sait pas où on va » concernant les gilets jaunes. Est-ce que vous, vous savez où on va avec la crise des gilets jaunes, Christophe CASTANER ?

CHRISTOPHE CASTANER
Non, je le disais à l'instant. De moins en moins de mobilisation, une mobilisation nationale même la semaine dernière avec 88 000 personnes, ce qui est peu à l'échelle de ce qu'on connaît pour les manifestations. Moi j'ai en tête la dernière manifestation contre la réforme de la SNCF, c'était 322 000 personnes dont 50 000 à Paris et ça se passait sans difficulté. Vous savez, pour filer la métaphore théâtrale, la pièce s'éternise. Il n'y a plus grand monde ni sur la scène, ni dans la salle. Pour moi, il est temps de changer de pièce. Ce qui m'intéresse, c'est l'acte I du débat national.

NIKOS ALIAGAS
Merci Monsieur le Ministre de l'Intérieur d'avoir été avec nous ce matin pour cette matinale spéciale en direct d'un commissariat d'Amiens.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 21 janvier 2019

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