Entretien de Mme Nathalie Loiseau, ministre des affaires européennes, dans "L'Obs" du 21 janvier 2019, sur le Brexit. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de Mme Nathalie Loiseau, ministre des affaires européennes, dans "L'Obs" du 21 janvier 2019, sur le Brexit.

Personnalité, fonction : LOISEAU Nathalie.

FRANCE. Ministre des affaires européennes

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Q - Les députés britanniques ont donné jusqu'à lundi à Theresa May pour leur présenter un plan B. Que peut-elle proposer selon vous ?

R - À ce jour, nous ne savons pas ce qu'est le plan B de Mme May. Elle a discuté cette semaine avec la classe politique britannique... Que peut-il se passer maintenant ? Il n'y a pas beaucoup d'options. Si on veut se séparer de manière ordonnée, la seule solution réside dans l'accord qui est actuellement sur la table. Le risque d'une séparation sans accord dans 75 jours s'est accru et donc, nous nous y préparons. La France s'y prépare même depuis avril 2018. Nous avons considéré que, quand bien même ce n'était pas ce que nous souhaitions et de loin, nous avions une responsabilité par rapport à nos concitoyens et nos entreprises : celle de ne pas se réveiller à la dernière minute en n'étant pas prêts.

Q - Tous les pays européens se préparent-ils eux aussi à l'éventualité d'une sortie du Royaume-Uni sans accord ?

R - Tous les pays, ainsi que la Commission européenne, se préparent, mais de manière très inégale. La France a des raisons plus fortes que d'autres de se préparer plus tôt. Parce que nous avons la plus grande frontière en termes de flux de personnes et de marchandises entre le Royaume-Uni et l'Union européenne. 80% des marchandises qui viennent du Royaume-Uni et arrivent dans les ports français - moitié par le tunnel, moitié par les ferries - sont à destination de l'Union européenne. 300.000 Français vivent au Royaume-Uni, et à peu près 200.000 Britanniques résident en France.

Nos liens sont extraordinairement étroits, nous sommes à l'évidence un des pays les plus concernés par les conséquences d'un Brexit. Mais en avril 2018, lorsque nous avons décidé de nous préparer au scénario de la séparation sans accord, on nous a pris pour des fous. Beaucoup d'opérateurs économiques, de responsables politiques de l'opposition et de nos partenaires nous ont dit : ce scénario est tellement absurde que cela n'arrivera pas ! Mais je ne cesse de le répéter : nous avons eu un Brexit par accident, nous pouvons avoir un "no deal" par accident. Ce n'est malheureusement pas parce que quelque chose est absurde que cela n'arrivera pas.

Q - En quoi consiste le plan français ?

R - La loi qui habilite le gouvernement français à prendre toutes les mesures nécessaires par ordonnance a été définitivement votée jeudi et signée par le président de la République samedi ; elle permet de traiter la situation des Britanniques qui vivent, étudient, travaillent en France. Nous leur donnons un délai d'un an pour demander une carte de résident et nous faisons en sorte que leurs diplômes, leur qualifications professionnelles, continuent d'être reconnus. Car dès lors que qu'un pays n'est plus un Etat membre de l'Union européenne tout cela n'est plus automatique. Les Britanniques vont devenir des citoyens extra-communautaires et cela veut dire plus de formalités pour entrer en France par exemple. Nous prendrons les mesures nécessaires pour que la situation des ressortissants britanniques qui résident en France soit la plus proche possible de celle qu'ils connaissent aujourd'hui. Nous le ferons dans un esprit de réciprocité car assurer le maintien des droits des ressortissants français établis au Royaume-Uni est une priorité du gouvernement.

Deuxième volet : faire en sorte que la continuité des diplômes, des qualifications et des expériences professionnelles bénéficie également aux Français quand ils rentrent du Royaume-Uni. Il nous faut légiférer pour qu'un Français qui a étudié, travaillé, cotisé au Royaume-Uni voie tous ses acquis pris en compte une fois de retour en France.

Et puis, troisième volet : nous devons nous préparer à mettre en place à la frontière des contrôles douaniers, sanitaires, phytosanitaires, dans des conditions d'urgence particulière, qui nécessitent qu'on puisse bâtir des infrastructures provisoires en ayant recours à des dérogations aux codes de l'urbanisme et de l'environnement. Car ce qu'il faut, c'est que tout soit prêt le 29 mars à minuit. Et ce sera prêt. La première ordonnance va être présentée au Conseil des ministres la semaine prochaine, pour que nous puissions préparer les infrastructures de contrôle. Vendredi, je suis allée à Calais avec le Premier ministre Edouard Philippe et le ministre de l'action et des comptes publics Gérald Darmanin pour voir les équipes d'Eurotunnel, les douanes, les vétérinaires, la police de l'air et des frontières, les gestionnaires du port, les élus locaux, les entreprises, pour écouter et expliquer et être sûrs qu'il ne manquerait rien. Les entreprises, et en particulier les PME, ont besoin d'informations. Car beaucoup d'entre elles ont l'habitude de ne travailler qu'avec des pays de l'Union européenne, et donc de ne pas avoir à faire de formalité douanière. Les grands groupes sont déjà au fait, c'est moins le cas des PME.

Q - Comment financez-vous tous ces préparatifs ?

R - Ce sont les gestionnaires d'infrastructures, Etat et régions, qui financeront ces préparatifs et nous demandons à la Commission européenne de mobiliser des fonds européens supplémentaires en raison du Brexit. Ce que nous voulons, c'est maintenir la fluidité du trafic. Beaucoup d'entreprises ont disséminé leurs unités de production en fonction des avantages comparatifs des différents pays européens.

Prenez l'exemple d'Airbus : les ailes des Airbus sont fabriquées au Royaume-Uni et le reste sur le continent. Mais il y a aussi des sociétés pharmaceutiques qui assemblent des médicaments au Royaume-Uni sur la base de composants qui sont fabriqués ailleurs en Europe. Ces entreprises ont fait ce choix d'être multi-localisées parce qu'elles pouvaient travailler en flux tendu, parce que les échanges étaient totalement fluides. À partir du moment où on créerait un moindre embouteillage, l'intérêt de cette multi-localisation disparaîtrait assez vite. Nous sommes confiants, nous serons prêts.

Q - Vous n'avez aucun sujet d'inquiétude ?

R - Nous avons un avantage géographique côté français : Calais est une sorte de polder qui avance dans la mer, étendue plate sur laquelle il est extrêmement facile d'aménager des aires de stationnement. Ce n'est pas la même géographie côté britannique, puisque Douvres est coincée entre des falaises. L'enjeu est donc pour les Britanniques de pouvoir créer des zones de repli afin de permettre le stationnement pour les contrôles.

Q - Vous ne croyez donc pas dans les chances de succès de Theresa May de parvenir soit à convaincre les députés réticents à accepter l'accord, soit à adopter un "modèle Norvège +" ?

R - Je serais ravie d'avoir lancé tous ces préparatifs pour rien. Je souhaite absolument laisser sa chance à l'accord de retrait tel qu'il a été négocié et conclu ou à une nouvelle relation future qui serait encore plus étroite si c'était le choix du gouvernement de Mme May soutenu par une majorité.

Si une évolution profonde de ce type se matérialisait, nous pourrions donner plus de temps au gouvernement britannique. Mais pour que ce soit crédible, il faudrait que le gouvernement britannique soit en capacité de nous dire qu'il a une majorité qui le soutient. Changer le calendrier n'apporterait aucune réponse en soi. Jusqu'à présent le gouvernement britannique ne nous l'a jamais demandé, même informellement. Et s'ils nous demandent du temps pour organiser un second référendum ou un autre grand changement, ce n'est pas nous qui allons leur dire : ah non, finalement, vous partez. Mais ce n'est pas à nous, qui ne sommes pas Britanniques, de décider à leur place. Il faut un plan clair et respecter les intérêts de l'Union européenne.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 22 janvier 2019

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