Interview de M. Jean-Michel Blanquer, ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse à Europe 1 le 28 janvier 2019, sur le conflit social des gilets jaunes et les violences lors des manifestations. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Jean-Michel Blanquer, ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse à Europe 1 le 28 janvier 2019, sur le conflit social des gilets jaunes et les violences lors des manifestations.

Personnalité, fonction : BLANQUER Jean-Michel, CRESPO-MARA Audrey.

FRANCE. Ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse;

ti :

AUDREY CRESPO-MARA
Bonjour Jean-Michel BLANQUER.

JEAN-MICHEL BLANQUER, MINISTRE DE L'EDUCATION NATIONALE ET DE LA JEUNESSE
Bonjour.

AUDREY CRESPO-MARA
Jérôme RODRIGUES, un proche d'Eric DROUET, a été gravement blessé à l'oeil ce week-end. Une enquête est en cours mais depuis le début du mouvement, une centaine de manifestants ont été gravement blessés par des grenades de désencerclement ou par des LBD. N'est-il pas temps de revoir les moyens de maintien de l'ordre ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
D'abord, Christophe CASTANER et Laurent NUNEZ se sont bien exprimés sur ces questions en disant bien que l'objectif, c'est toujours une réaction proportionnée. Je crois que les réactions de la police depuis des semaines où elle est tellement sollicitée, tellement agressée aussi sont la plupart du temps proportionnées.

AUDREY CRESPO-MARA
Mais on compte une centaine de blessés graves quand même. Des mains arrachées, des yeux en moins.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, bien sûr. Mais sur des dizaines de milliers d'actions si vous voulez. Bien sûr, bien sûr. Et c'est très, très regrettable, bien entendu. Je rappelle qu'à chaque fois, il y a une enquête de l'IGPN, ce qui est le cas, là. On est dans une grande démocratie avec des forces de l'ordre républicaines. Mais le mieux, ce serait surtout qu'on arrête de les agresser.

AUDREY CRESPO-MARA
En réaction à la blessure de RODRIGUES, Jean-Luc MELENCHON réclame la démission de Christophe CASTANER. Marine LE PEN l'a demandée avant lui. Craignez-vous un rapprochement entre Marine LE PEN et Jean-Luc MELENCHON ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Je ne le crains pas, je le constate et je pense que c'est grave. Que ça fait maintenant un certain temps qu'on voit une dérive des deux côtés d'ailleurs. Chacun perd ses fondamentaux d'une certaine façon, tout simplement parce qu'ils ont la même idée de la démocratie peut-être et c'est ça qui est grave, parce que ce sont par ailleurs des élus parlementaires. Donc il est temps que chacun reprenne un peu ses esprits et dans une République qui est aussi une démocratie, en appeler à des formes insurrectionnelles, c'est quelque chose de grave. C'est d'ailleurs Jean-Luc MELENCHON qui dérive le plus sur ce point.

AUDREY CRESPO-MARA
Suite à la blessure de RODRIGUES, Eric DROUET appelle les Gilets jaunes à un soulèvement. Il avait déjà lancé un appel à investir l'Elysée, aujourd'hui il appelle à l'insurrection. Peut-on appeler à renverser le Gouvernement par la violence sans tomber sous le coup de la loi ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non. C'est totalement honteux. Ça tombe probablement sous le coup de la loi, ce n'est pas à moi de le dire ce matin, mais ça doit être étudié certainement. Nous sommes dans une République, une démocratie. Chacun doit comprendre qu'être Français aujourd'hui, au XXIème siècle, avec tous les droits que l'on a mais aussi les devoirs, c'est une chance formidable, une chance exceptionnelle, et que les gens comme lui qui en appellent à l'insurrection sont de dangereux personnages. Il faut évidemment condamner cela, ce que je fais maintenant, mais il faut aussi regarder la dimension juridique de ce problème.

AUDREY CRESPO-MARA
Jean-Michel BLANQUER, comme beaucoup de ministres vous vous frottez au Grand débat national. Emmanuel MACRON affirme qu'il tirera des conséquences profondes du débat. Que faut-il entendre par « profondes » ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Il a dit quelque chose justement de très profond et de très vrai, de philosophique qu'en réalité. Il a dit quelque chose d'hégélien en Egypte, parce qu'il a dit quelque chose qui est très vrai. C'est-à-dire que nous sommes dans un mouvement historique, nous sommes dans une étape de l'histoire extrêmement profonde, qui se voit dans d'autres pays. La France est touchée comme tous les pays et c'est précisément pour ces raisons qu'il a été élu Président de la République. Il est tout à fait normal qu'à l'occasion de la crise que nous venons de traverser, nous cherchions à sortir de cette crise profonde en faisant de la France justement le pays qui sait inventer le modèle économique et social du futur. Donc c'est quelque chose de très…

AUDREY CRESPO-MARA
Mais « tirer les conséquences profondes d'un débat », ça signifie quoi concrètement ? Ça signifie par exemple revenir sur les 80 kilomètres/heure ? Concrètement ? Parce qu'HEGEL est loin.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ecoutez, ce sujet-là est important, ce sujet est important mais là on vient de parler de…

AUDREY CRESPO-MARA
Si vous pouviez être un peu plus concret.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Je ne suis pas sûr que ce soient les 80 kilomètres/heure qui soient le principal sujet. Lorsque par exemple il déclare il y a deux semaines - c'est passé un peu inaperçu - que l'économie du futur doit reposer fortement sur les piliers que sont l'éducation et la santé, en ayant donc une vision économique et sociale de ce sujet, voilà typiquement quelque chose qui relève de nouveaux modes de fonctionnement de notre société. Lorsqu'on réfléchit à la façon dont on va avoir une justice territoriale dans le futur, avec peut-être la recherche de modalités du lien social, de vie associative, d'organisation différente du temps, voilà des évolutions profondes de la société qui nous permettraient de profiter plus de notre pays tel qu'il est avec ses atouts incroyables.

AUDREY CRESPO-MARA
Ça reste encore flou.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Des évolutions profondes, c'est soit on égrène des mesures, soit on réfléchit profondément à ce qu'est un pays au XXIème siècle, donc c'est ce que je vous dis. Maintenant on peut regarder ce que ça veut dire concrètement. Par exemple en tant que ministre de la Vie Associative que je suis aussi, j'ai des idées de budget participatif à l'échelle départementale pour avoir plus de moyens pour des actions d'intérêt général auxquelles les citoyens participent.

AUDREY CRESPO-MARA
Jean-Michel BLANQUER, alors que tout le week-end les réseaux sociaux se sont déchaînés contre Bilal HASSANI qui va représenter la France à l'Eurovision, vous lancez ce matin une grande campagne contre l'homophobie et la transphobie à l'école. Alors à l'école, des petits garçons comme celui que nous allons entendre, sont insultés, harcelés. Extrait d'un témoignage recueilli par Virginie SALMEN.

UN ELEVE
Ils me disaient « sale pédé » et tout. Ils me disaient « tu aimes les hommes » et tout. Et moi quand ils me disent ça, j'ai envie de les frapper. J'ai presqu'envie de les tuer.

AUDREY CRESPO-MARA
Bouleversant évidemment. Il existe des chiffres qui témoignent d'une recrudescence de ce type de comportement à l'école ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui. Malheureusement depuis le mois de septembre d'ailleurs, on a observé une certaine recrudescence de ces actions. Moi je pense à ce petit garçon et à des milliers d'élèves, garçons ou filles, qui peuvent vivre cela et c'est pour ça qu'on fait cette campagne.

AUDREY CRESPO-MARA
SOS Homophobie parle d'une hausse de 38 % des signalements en 2017. Vous confirmez ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, oui. C'est effectivement des chiffres que nous partageons avec les associations. Ça dit quelque chose de la violence de notre société. Les sujets ne sont pas déconnectés entre eux. Vous savez, quand on a du mal à se parler, quand on ne respecte pas autrui, ceci évidemment transfuge sur les enfants. Or lutter contre l'homophobie ou la transphobie, c'est évidemment lutter pour les valeurs de la République, lutter pour le droit à la différence, le fait qu'on doit accepter chacun comme il est et permettre à chacun son épanouissement. C'est une sorte d'évidence et c'est l'école qui est le premier lieu, avec la famille, où on doit dire ces évidences. Donc nous les disons et nous les disons avec une grande force.

AUDREY CRESPO-MARA
Pourquoi avoir choisi un lycée professionnel du 19ème arrondissement de Paris pour présenter cette campagne ? L'homophobie est-elle plus présente dans les lycées techniques des quartiers populaires ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Je ne dirais pas ça, non. Elle est d'autant plus que notre action vaut aussi pour les âges qui précèdent. Il se trouve que je vais souvent en lycée professionnel en ce moment et j'y accorde une grande importance. Donc c'est le seul message de ce point de vue-là mais il n'y pas de problèmes spécifiques au lycée professionnel pour l'homophobie.

AUDREY CRESPO-MARA
Lutte contre l'homophobie et la transphobie, est-ce que le sujet sera abordé auprès des plus petits dans les écoles primaires ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui. Chaque âge doit avoir des messages spécifiques si vous voulez. Il ne s'agit pas de se tromper de message selon les âges. A l'école primaire, c'est surtout le respect d'autrui sur lequel on doit insister. Vous savez, je dis toujours : lire, écrire, compter et respecter autrui. Respecter autrui, c'est quelque chose qui s'apprend dès la maternelle par des choses assez simples, l'esprit d'équipe en particulier, l'acceptation de l'autre dans toutes ses différences. C'est ces choses-là que l'on comprend quand on est petit en fait. C'est très important de le faire passer. Et puis progressivement, c'est des messages de plus en plus nets qui doivent arriver, notamment à l'âge du collège parce que c'est à ce moment-là que l'on voit effectivement ce type de discrimination apparaître : l'humour stupide, les choses qui font mal et cætera.

AUDREY CRESPO-MARA
Il y a ce qu'on entend à la maison aussi qui joue un rôle fondamental.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Il y a ce qu'on entend à la maison bien sûr. Nous avons évidemment au collège le reflet de choses qui se disent à la maison. Donc quand vous avez des obscurantismes qui progressent, quand vous avez des pensées anti-lumières, antiprogrès dans la société, ça se reflète à l'école et l'école doit évidemment être en première ligne pour lutter contre ça et renverser la logique. Moi mon but, c'est que, si vous voulez, dans une cour de récréation on n'ait pas le jeune isolé qui se fait harceler par tous les autres, mais que ce soit celui qui a une pensée et un discours homophobe stupide qui se sente, lui, honteux. Et c'est ce qu'on va arriver à faire parce qu'on va s'en donner les moyens.

AUDREY CRESPO-MARA
Quand vous parlez de pensées obscurantistes, vous pensez à quoi précisément ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bien entendu, on peut penser au fondamentalisme religieux. On peut penser aussi plus généralement au fait que progresse dans notre société le complotisme, encore une fois des pensées obscurantistes, c'est-à-dire des pensées opposées à la pensée des Lumières, qui estiment que la raison du plus fort est la meilleure par exemple, alors que nous nous défendons l'idée qu'on doit défendre chacun.

AUDREY CRESPO-MARA
Et quand les réseaux sociaux se déchaînent tout le week-end contre Bilal HASSANI, je le disais, qui va représenter la France à l'Eurovision, pas moins de mille cinq cents insultes homophobes, que pouvez-vous faire ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
D'abord rester très serein par rapport à tout cela. Vous savez, on peut lister toutes les bêtises qui sont sur les réseaux sociaux, ça n'est pas le reflet de ce qu'est réellement la société. Nous vivons maintenant avec des prismes cognitifs, c'est-à-dire que nous subissons des pluies d'information par les chaînes d'information, par les réseaux sociaux et ça finit par nous donner une perception du monde nerveuse. Moi j'essaye de lutter contre cette nervosité tout en disant les choses. Il faut dire les choses, être très clair et très calme et donc c'est l'attitude que l'on doit avoir. Donc c'est vraiment très malheureux de voir ce que vous venez de dire, évidemment je le condamne. Mais en même temps, je veux dire que l'immense majorité des gens ne sont pas comme ça.

AUDREY CRESPO-MARA
Merci Jean-Michel BLANQUER.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 5 février 2019

Rechercher