Entretien de Mme Nathalie Loiseau, ministre des affaires européennes, dans "Libération" du 31 janvier 2019, sur le Brexit et sur la construction européenne. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de Mme Nathalie Loiseau, ministre des affaires européennes, dans "Libération" du 31 janvier 2019, sur le Brexit et sur la construction européenne.

Personnalité, fonction : LOISEAU Nathalie.

FRANCE. Ministre des affaires européennes

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Q - Le Parlement britannique a donné mardi mandat à Theresa May pour renégocier l'accord de retrait du Royaume-Uni. Et notamment le "filet de sécurité" (backstop) qui, faute d'accord, continuerait de soumettre l'Irlande du Nord aux normes européennes pour éviter le retour d'une frontière avec la République d'Irlande. Quelles peuvent être les conséquences de ce vote ?

R - Ce vote montre que Theresa May est soutenue par sa majorité de gouvernement. Mais il ne dit toujours pas quel est le projet britannique pour aller de l'avant. Rouvrir l'accord de retrait comme le suggèrent les parlementaires n'est pas possible car c'est rouvrir une négociation qui a déjà duré dix-huit mois. Sur la question de la frontière irlandaise, c'est sur la position britannique que l'Union européenne et le Royaume-Uni s'étaient mis d'accord. Les Irlandais et tous les Européens ont besoin d'une assurance minimum sur la frontière irlandaise. C'est indispensable.

Q - Excluez-vous totalement tout retrait ou toute révision de ce "filet de sécurité" ?

R - Totalement. Nous pouvons réexpliquer, comme nous le faisons depuis décembre, qu'il s'agit d'une solution de dernier recours pour garantir qu'il n'y ait jamais de frontière au sein de l'île d'Irlande - n'oublions pas d'ailleurs que cette frontière a pu être supprimée et la paix ramenée grâce à l'Union européenne. Et si cette solution était utilisée, elle ne serait que transitoire. Je ne vois malheureusement pas ce que nous pouvons dire de plus. La balle est dans le camp de Theresa May, et le temps presse.

Q - Le gouvernement britannique fait-il le pari que l'UE, craignant les conséquences d'un retrait sans accord, pliera la première ?

R - Ce qu'on a vu dans le vote de mardi, c'est aussi la peur du no deal chez les parlementaires britanniques. Nous disons, nous, que la meilleure option est l'accord de retrait tel qu'il a été négocié et conclu. Un no deal ne serait pas une bonne nouvelle, mais pas non plus une catastrophe. La pire des solutions serait un accord qui porte atteinte aux intérêts des Européens. Les Britanniques ont choisi de quitter l'Union, c'est leur droit, nous faisons tout depuis deux ans pour le respecter. Eux doivent, aussi, respecter notre choix de ne pas déconstruire l'UE.

Q - Les Européens sont-ils absolument unis sur cette ligne ?

R - Il peut y avoir l'impression de mots ou de styles différents, mais je ne conseille à personne de parier sur un désaccord : depuis le début, nous sommes parfaitement unis.

Q - Existe-t-il malgré tout des marges de négociation avec le Royaume-Uni ?

R - Il n'y a aucune raison de penser qu'on referait en quelques semaines quelque chose qui nous a déjà pris deux ans. Cela dit, l'accord de retrait s'accompagne d'une déclaration politique. Celle-ci fixe de grands principes sur notre relation future, notamment un accord commercial étroit. Si Theresa May souhaite changer les paramètres de cette relation future et ses lignes rouges initiales, nous n'avons pas de raisons de le refuser a priori : c'est aux Britanniques de dire où ils veulent aller, s'ils souhaitent par la suite s'éloigner ou se rapprocher de l'Union européenne. Sur ce sujet, nous restons ouverts et nous pourrions même reporter la date du Brexit pour y travailler, dans le respect des intérêts et des valeurs de l'Europe. Je note toutefois qu'à aucun moment, même hier, Theresa May ne l'a demandé.

Q - Quel regard portez-vous sur l'action de Theresa May ?

R - Elle est à l'évidence résistante. Elle hérite d'une situation marquée par la confusion et la désinformation. On ne peut pas dire que la classe politique britannique et les médias aient contribué à clarifier les enjeux. Dans la presse d'outre-Manche, que je lis tous les matins, je trouve tous les jours de faux scoops : je m'y fais parfois prendre, en trouvant curieux de ne pas être au courant, mais c'est simplement parce que ça n'existe pas !

Q - Les entreprises françaises sont-elles assez bien préparées au risque de no deal ?

R - Les grands groupes sont prêts, même si on ne peut pas l'être à 100% tant qu'existe une incertitude sur le scénario final. Beaucoup de PME, en revanche, n'ont jamais travaillé avec un pays non-membre de l'UE. Elles ne connaissent pas les possibles implications sur les tarifs douaniers, les démarches, elles n'ont toujours pas vérifié l'ensemble de leur chaîne de production pour voir si leurs sous-traitants disposent des certifications européennes ou britanniques... Le gouvernement est en train de prendre plusieurs ordonnances pour que les échanges continuent à être aussi fluides que possible. On se prépare à une absence d'accord depuis avril 2018. Mais les entreprises doivent faire leurs propres démarches.

Q - Concrètement, qu'est-ce qui changera le 30 mars à minuit pour un passager ou un camion qui, arrivant du Royaume-Uni, se présentera à la frontière à Calais ?

R - Pour un passager, comme le Royaume-Uni ne fait pas partie de l'espace Schengen, il y a déjà des contrôles de police au Royaume-Uni comme en France. En cas de sortie sans accord, des contrôles supplémentaires pourraient lui être appliqués, pour savoir par exemple combien de temps il passera dans l'UE. C'est parfaitement gérable. Pour un camion de marchandises, nous sommes en train de construire des infrastructures provisoires, comme des aires de stationnement pour permettre des contrôles douaniers, sanitaires, phytosanitaires. Une partie des contrôles se fera en amont sur la base des documents fournis. Mais nous n'allons pas contrôler tous les camions qui arrivent du Royaume-Uni : comme toujours, on effectuera des contrôles aléatoires. Il n'y aura pas de pagaille de notre côté. Nous avons la chance d'avoir de l'espace disponible à Calais et à Dunkerque par exemple.

Q - Les pêcheurs français s'inquiètent de ne pas pouvoir, en cas de no deal, continuer à accéder aux eaux britanniques...

R - La meilleure option pour eux, c'est l'accord de retrait : il prévoit une période de transition au moins jusqu'à fin 2020, pendant laquelle le Royaume-Uni continue d'appliquer les règles actuelles, notamment les droits des pêcheurs européens. Faute d'accord, la Commission européenne souhaite le maintien des quotas existants pour 2019 et la signature rapide d'un nouvel accord de pêche. Dans tous les cas, nous veillerons, avec la Commission, à accompagner les pêcheurs en cas de difficultés temporaires.

Q - Peut-on imaginer que l'Union européenne fonctionne mieux sans la Grande-Bretagne ?

R - Ce discours est simpliste. Il ne faut pas se raconter d'histoires : ce sera moins bien après qu'avant. Le Brexit, c'est aussi un échec pour l'UE, qui n'a pas su convaincre. Cela dit, il y a une réalité : depuis vingt mois, on a plus avancé sur l'Europe de la défense que depuis plusieurs décennies. Mais maintenant que nous avançons, ils se montrent intéressés par ce que nous faisons. On a progressé sur d'autres dossiers, comme la zone euro et le travail détaché. Parce que nous avons travaillé, proposé. Aussi parce que chacun a pris conscience de la nécessité de consolider le projet européen.

Q - Redoutez-vous, comme l'envisagent certains partisans du Brexit, que le Royaume-Uni ne se transforme en vaste paradis fiscal aux portes de l'Europe ?

R - Tout est possible, mais tout a une conséquence. Si le Royaume-Uni souhaite diverger complètement de l'UE, il le peut, mais son accès au marché européen serait très réduit. S'il souhaite une relation étroite avec l'Union, il lui faudra reprendre toute la réglementation existante au moment de sa sortie, et par la suite suivre les grandes évolutions réglementaires de l'UE.

Q - Vous êtes ministre depuis une vingtaine de mois. Le Brexit occupe-t-il 90% de votre agenda ?

R - Dieu merci non, mais déjà trop. Car c'est beaucoup d'énergie consacrée à défaire quelque chose et aboutir à une situation moins satisfaisante que le point de départ. En ce moment, cela prend 50% de mon temps. Mais l'UE ne s'est pas arrêtée pour autant.

Q - L'ambiance n'est pas toujours au beau fixe non plus entre membres de l'UE. Comment réagissez-vous aux attaques du gouvernement italien contre Emmanuel Macron ?

R - Il y a aujourd'hui en Europe des gens qui parlent très fort, mais qui ne sont pas forcément des hommes forts. Clairement, cela nuit à la qualité de nos relations. Pour autant, on a vu mardi soir Emmanuel Macron et le président du Conseil des ministres italien, Giuseppe Conte, travailler ensemble au sauvetage des passagers du navire Sea-Watch 3. Quand les Italiens ont besoin de nous, ils savent nous trouver et nous sommes au rendez-vous.

Q - N'est-il pas curieux que l'Europe ne fasse pas partie des questions posées dans le grand débat national ?

R - D'abord, nous avons eu pendant six mois des consultations citoyennes sur l'Europe, avec l'organisation de 1.100 débats partout en France. Ensuite, personne n'interdit à qui que ce soit de parler d'Europe durant le grand débat. Quand on parle de fiscalité ou de transition écologique, d'ailleurs, on en parle forcément.

Q - Certains évoquent la possibilité de conclure le grand débat par un référendum qui aurait lieu le même jour que les élections européennes, le 26 mai. Cela serait-il une bonne idée ?

R - En application de la Constitution, c'est une décision qui relève du président de la République.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 6 février 2019

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