Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur les défis et priorités de la politique étrangère de la France, à Paris le 4 février 2019. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur les défis et priorités de la politique étrangère de la France, à Paris le 4 février 2019.

Personnalité, fonction : LE DRIAN Jean-Yves.

FRANCE. Ministre de l'Europe et des affaires étrangères

Circonstances : Voeux au corps diplomatique, à Paris le 4 février 2019

ti :
Monseigneur,
Mesdames les Ambassadrices, Messieurs les Ambassadeurs,
Madame la Ministre,
Monsieur le Ministre,
Chers amis,


L'année est déjà bien commencée... Et s'il est encore temps, permettez-moi de vous présenter tous mes voeux de bonheur et de succès pour 2019, tant dans votre vie personnelle que dans les missions que vous accomplissez au service de vos pays respectifs.

Je suis très heureux de vous retrouver à nouveau au Quai d'Orsay pour cette cérémonie. Dans un monde qui en un an n'a rien perdu de sa complexité, ma conviction est que la diplomatie est aujourd'hui un rempart précieux contre les chaos qui nous menacent. Nous vivons dans un environnement international troublé et volatil. L'affirmation de la puissance passe trop souvent par le chemin de la confrontation. La montée des populismes ne fait que rendre plus ardue la tâche de ceux qui entendent apporter de vraies réponses aux vrais défis auxquels nous sommes désormais tous confrontés, qu'ils soient économiques, climatiques ou liés aux questions migratoires.

Dans ce climat préoccupant, la France revendique de ne pas céder à l'air du temps et de défendre, contre vents et marées s'il le faut, les choix et les valeurs qui font d'elle une puissance d'ouverture et d'équilibre. C'est le cap fixé par le président de la République et c'est l'ambition qui portera notre diplomatie en 2019.

2018 a souvent montré que nous sommes nombreux à partager cette vision et ce projet. À l'heure du bilan quelques images me reviennent, 70 chefs d'Etat rassemblés à Paris pour le centenaire de l'Armistice du 11 novembre 1918, des milliers d'acteurs de la gouvernance globale réunis dans la foulée à la grande Halle de la Villette, pour la première édition du Forum de Paris sur la Paix ; l'adoption d'un Appel de Paris pour la paix numérique ; le lancement d'une initiative contre l'impunité de l'utilisation d'armes chimiques ; ou encore les Consultations citoyennes sur l'Europe. Autant de grands rendez-vous auxquels nombre de vos pays ont répondu présents et je voudrais ici vous en remercier.

Si la France a pu faire montre d'une capacité d'entraînement, c'est sans doute que l'élection du président Macron au printemps 2017 et le vaste chantier de modernisation du pays qu'il a lancé dès son arrivée à l'Elysée ont créé un véritable "moment France" sur la scène internationale. J'ai pu le constater par moi-même, lors de mes nombreux déplacements dans vos capitales. D'attendue, la France est au fil des mois redevenue entendue. Chez nous, ce regain d'intérêt a servi à raviver la culture de l'international, ce qui est une excellente nouvelle pour notre pays. Grâce à cet engagement, notre pays est à nouveau considéré comme une terre d'opportunités où il fait bon entreprendre.

Le succès de la seconde édition du Sommet "Choose France", qui s'est tenue le 21 janvier dernier autour du président de la République, témoigne de l'attractivité renouvelée de notre pays auprès des décideurs économiques internationaux.


Mesdames et Messieurs,

Ces dernières semaines, l'expression d'un malaise profond a toutefois ébranlé notre pays et, je le sais, inquiété certains de nos amis à travers le monde. Je veux le dire avec force : nous ne laisserons pas ces événements couper court à l'élan qui nous porte. Nous sommes particulièrement vigilants à leur impact sur le dynamisme de notre économie et de notre secteur touristique. Des mesures significatives ont été annoncées à la fin du mois de décembre par le président de la République. Peu à peu, elles nous permettent de retrouver le climat apaisé dont nous avons besoin pour continuer à transformer ce pays. Le grand débat national que nous avons engagé permettra de mieux définir notre projet collectif, notre contrat national permettra de mieux nous rassembler et permettra au président de la République, le moment venu, de prendre les décisions importantes qu'il a annoncées.


Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,

Nous voulons en 2019 poursuivre tous les aspects de notre diplomatie d'action. Notre première priorité sera d'agir au service de la sécurité des Français et de notre sécurité collective. C'est ce que nous ferons en mars dans le cadre de la présidence française du conseil de sécurité des Nations unies et tout au long de l'année, en recherchant partout les voies du règlement des crises. Comme le président de la République l'a affirmé avec force lors de ses voeux aux armées, nous poursuivrons notre engagement contre les groupes terroristes qui sévissent aux portes de notre continent, et font toujours planer une terrible menace sur nos concitoyens.

Pour éteindre durablement ces foyers de conflit, nous devons mener, parallèlement à nos opérations militaires, une action ambitieuse en faveur de la stabilisation politique et du développement de ces régions : c'est une mission par excellence pour notre diplomatie, une part intégrante de notre politique de sécurité, nous l'appliquons sur chaque théâtre de crise.

En Libye, nous sommes au premier rang pour soutenir l'action des Nations unies et de l'Envoyé spécial du secrétaire général, et pour aider à la mise en oeuvre de la feuille de route décidée, d'abord à Paris puis à Palerme, et faire en sorte que les Libyens s'engagent dans cette direction au plus vite.

Au Levant, nous menons une action résolue pour combattre la menace terroriste, stabiliser les zones libérées avec le soutien de nos forces et aussi, fournir aux pays fragilisés par la crise, comme la Jordanie où je me suis rendu récemment, les moyens d'assurer leur stabilité.

Vous le savez, la situation n'est pas la même en Irak et en Syrie.

En Irak, la menace terroriste est devenue plus diffuse, plus asymétrique. L'empreinte de Daech a fait place à une présence résiliente dans certains points du pays et à des actions clandestines.

En Syrie en revanche, Daech n'a pas encore été entièrement vaincu sur le champ de bataille. La résistance acharnée qu'opposent les djihadistes dans leurs dernières enclaves en témoigne, comme en témoignent aussi les attentats qui se multiplient en zone sous contrôle du régime comme dans les zones libérées par les forces démocratiques syriennes.

En outre, notre détermination à combattre Daech et ses métastases ne doivent pas nous faire oublier la dangerosité d'al-Qaïda, notamment dans la province d'Idlib, laquelle représente une véritable bombe à retardement humanitaire et sécuritaire, et exige donc une attention et une coordination très forte de l'ensemble des acteurs.

En Irak comme en Syrie, il n'y aura pas de victoire durable contre Daech sans consolidation politique.

En Irak, la réconciliation et la reconstruction doivent être conduites de manière inclusives, dans le respect de toutes les minorités, et les nouvelles autorités irakiennes que j'ai rencontrées il y a quelques jours m'ont assuré que c'était bien leur objectif. Nous allons les accompagner dans cette entreprise dont dépend aussi notre propre sécurité.

En Syrie, il est plus que jamais nécessaire de mettre en oeuvre une solution politique négociée. Un nouveau représentant des Nations unies, M. Pedersen, a été nommé. Je le recevrai très prochainement. La recherche d'une issue politique ne signifie toutefois pas l'impunité pour les crimes commis dans ce pays quels qu'en aient été les auteurs. Avec nos alliés, nous restons aussi particulièrement vigilants face au risque d'une nouvelle attaque chimique. Et si une telle attaque se produisait de manière avérée et qu'elle était létale, soyez assurés que nous sommes pleinement déterminés à y répondre.

Au Sahel, l'opération Barkhane se poursuivra tant qu'il le faudra. Notre action permet d'assurer la mobilisation de la communauté internationale au bénéfice des forces du Sahel regroupées dans la Force conjointe, et au bénéfice aussi d'un agenda de développement durable, grâce à l'Alliance Sahel.

Et pour répondre à l'ensemble de ces défis, en particulier dans les régions les plus fragiles, nous nous préparons à renforcer et rénover notre outil de développement.

Le président de la République a fait de l'aide publique au développement l'une des priorités de son quinquennat. Après une longue période de diminution, il s'est engagé à inverser la tendance et à faire en sorte que notre aide publique au développement atteigne 0,55% du revenu national brut en 2022. Aujourd'hui, nous sommes au rendez-vous puisque le budget 2019 comporte un milliard d'euros d'engagements additionnels en dons à destination de nos partenaires du Sud. Je porterai prochainement devant notre parlement une nouvelle loi d'orientation et de programmation afin de préciser les différentes étapes de cette nouvelle trajectoire.

2019 nous trouvera également à la manoeuvre et à l'action pour défendre et renforcer le système multilatéral, dont dépend justement notre sécurité collective, mais dont dépend aussi notre capacité à répondre aux grands défis que nous avons à relever ensemble. Qu'il s'agisse des nouvelles menaces qui émergent dans le cyberespace, de la régulation du commerce international ou des enjeux climatiques et environnementaux, ces défis ont ceci de commun qu'ils appellent des réponses concertées. Dans un monde plus interconnecté que jamais, force est de reconnaître qu'il n'est désormais de véritable puissance que partagée dans un cadre collectif.

Les enjeux climatiques en sont une parfaite illustration. Depuis 2017, nous avons entrepris collectivement de les prendre à bras le corps sur la base des fondations posées en décembre 2015, avec l'accord de Paris. La COP de Katowice a permis de décliner concrètement ces objectifs, ce qui est à l'évidence un motif de satisfaction. Il faudra poursuivre cet effort avec détermination.

La Présidence française du G7, qui vient de commencer, nous donne l'opportunité de montrer que l'action collective peut être efficace. Cette opportunité, nous entendons la saisir pleinement, en n'hésitant pas à faire montre de créativité et à renouveler les formats et l'ambition du G7. Nous chercherons ainsi à associer, dans le cadre de coalitions sur les sujets prioritaires, "les pays de bonne volonté" - comme nous les appelons - qui partagent nos valeurs démocratiques et notre engagement pour la coopération internationale. Mais, au-delà des formats, notre attachement au multilatéralisme traduit aussi une vision entre Etats. Le multilatéralisme, c'est un projet politique fondé sur le principe d'égalité des Etats et la volonté de dépasser les intérêts particuliers en servant l'intérêt général par une action collective et concertée. Ce n'est donc pas seulement, et tant s'en faut, un cadre formel.

Il doit permettre à la fois de traiter collectivement les crises - de sécurité, les crises sanitaires, les crises humanitaires et écologiques - dans leur immédiateté mais aussi d'affronter les grands défis globaux auxquels je faisais allusion, mais aussi de réguler, à moyen et long termes, les effets des inégalités mondiales. Comme le président de la République l'a annoncé devant l'Assemblée générale des Nations unies en septembre dernier, cet objectif de réduction des inégalités sera au coeur de la Présidence française du G7, dont je vous ai présenté les principaux axes en décembre dernier à Biarritz. Notre diplomatie travaillera à faire avancer concrètement cette vision d'un monde où la croissance, les ressources et la richesse seraient mieux partagées. Il y a énormément à faire pour que progresse l'équité dans les domaines de la fiscalité, du numérique, de l'égalité entre les femmes et les hommes, de l'égalité dans l'éducation, de l'égalité face à la santé. Et c'est, je crois, une tâche urgente. Car si la régulation ne vient pas tempérer les excès des inégalités mondiales, si la justice n'entre pas là où règnent de purs rapports de force, notre temps sera celui du basculement vers le désordre, que l'injustice ne manque jamais de produire.

Nous attendons également de notre Présidence du G7 qu'elle nous permette de donner une impulsion à la réforme de l'OMC décidée à Buenos Aires ; de faire avancer la lutte contre le changement climatique et la préservation de la biodiversité, qui feront l'objet d'une séquence du One Planet Summit à Biarritz ; d'aborder les sujets liés au numérique et à la défense de la démocratie ; et, enfin, de nouer un partenariat renforcé avec l'Afrique.

La défense des droits humains, Monsieur le nonce le rappelait tout à l'heure, relève aussi de cette dimension de notre diplomatie. Il nous appartient individuellement mais aussi collectivement de défendre avec conviction l'idée que certains droits universels sont garantis aux hommes et aux femmes de toutes nationalités.

Ce n'est pas que nous souhaitons imposer à tous des conceptions qui seraient propres à l'Occident, c'est tout simplement parce que l'ensemble des Etats a souscrit à des obligations, celles de la déclaration universelle des droits de l'Homme, comme celles des pactes de 1966.

Cette politique, nous la mettrons en oeuvre très concrètement. Nous la mettrons en oeuvre très concrètement en particulier en soutenant la Cour pénale internationale face aux attaques qu'elle subit, ou en finançant les ONG, les organisations internationales actives dans ce domaine, à commencer par le Haut-commissariat aux droits de l'Homme.

La refondation du projet européen sera aussi, bien entendu, au coeur de notre projet pour 2019 et pour les années qui viennent. Elle passe par un renouveau de légitimité qu'il faut aller chercher dans les urnes en mai prochain. Elle passe par un renforcement dans tous les domaines de la souveraineté européenne. Le discours du président de la République à la Sorbonne en septembre 2017 constitue toujours pour nous la feuille de route. Je n'ignore pas que les débats qui traversent aujourd'hui l'Europe suscitent bien des interrogations dans tous nos pays ; des forces centrifuges sont à l'oeuvre, dont le Brexit est le principal exemple. Le travail de sape de certains mouvements, qui présentent des idées simples mais jamais de solutions vraiment viables, engendre des illusions. Le caractère timide de certaines solutions ou les divisions qui traversent les 28 affaiblissent la voix de l'Europe quand elle n'est pas elle-même contestée dans son principe jusque chez ses plus proches alliés.

Un sursaut nous semble donc indispensable et, à vrai dire, vital. L'année 2019 sera à cet égard un moment de vérité. Il y a de solides fondations sur lesquelles bâtir : l'unité des 27 qui ne s'est jamais démentie, même dans les négociations les plus difficiles. Cette unité s'exprime de plus en plus dans les domaines nouveaux des relations internationales tels que le climat ou le numérique.

L'Europe que nous voulons, c'est une Europe unie et une Europe qui protège.

À cette fin, nous continuerons de progresser dans l'approfondissement de la zone euro et la création d'un budget dédié. Nous négocierons un nouveau cadre financier qui fera droit à de nouvelles priorités - la défense, l'innovation et la mobilité. Nous rechercherons un accord sur l'imposition du numérique pour mettre fin à la véritable injustice fiscale que constitue la situation de certains géants du web.

Nous continuerons à promouvoir une politique commerciale européenne ambitieuse, sans naïveté face aux actions unilatérales et aux menaces pour notre économie, mais aussi capable de porter nos intérêts économiques en même temps que des exigences sociales et environnementales nouvelles.

Nous avancerons aussi sur la voie d'une véritable politique européenne de défense, dont les différents volets se mettent peu à peu en place. Que ce soit le volet financier avec le fonds européen de défense. Que ce soit dans le domaine capacitaire avec les initiatives sur les capacités d'intervention que nous avons commencé à promouvoir. Que ce soit dans le domaine opérationnel avec le renforcement des moyens de planification et de préparation des opérations. Que ce soit dans le domaine politique, comme le montre récemment le contenu du traité signé avec l'Allemagne qui comporte une clause de dépendance mutuelle en matière de défense sans précédent dans les relations entre nos deux pays.

Voilà, Mesdames les Ambassadrices, Messieurs les Ambassadeurs, quelques-unes des priorités et des lignes de force qui structureront notre politique étrangère cette année. À nouveau, je vous adresse mes meilleurs voeux pour l'année 2019. À travers vous, ces voeux s'adressent bien sûr à ceux dont vous portez la voix à Paris et vous ne manquerez pas - j'en suis sûr - de partager avec eux les sentiments chaleureux que j'ai tenu à vous exprimer aujourd'hui. Merci de votre attention./


source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 11 février 2019

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