Extraits d'un entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, dans "Le Parisien" du 12 mai 2019, sur la libération d’ otages français, les relations internationales et sur les ventes d'armes. | vie-publique.fr | Discours publics

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Extraits d'un entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, dans "Le Parisien" du 12 mai 2019, sur la libération d’ otages français, les relations internationales et sur les ventes d'armes.

Personnalité, fonction : LE DRIAN Jean-Yves.

FRANCE. Ministre de l'Europe et des affaires étrangères

ti :
Q - Le pays s'est réjoui de la libération des deux otages français, mais pleure la mort de deux militaires : leur sacrifice est justifié ?

R - La vocation très noble de nos armées, c'est de protéger les Français. Les hommes et les femmes qui choisissent ce métier savent que ce peut être au péril de leur vie. La France peut être fière de leur valeur exceptionnelle. Ils savent que dans cette région du monde, la lutte contre le terrorisme protège leur pays comme ceux des amis proches de la France.

Au péril de la vie de nos soldats ?

Le maître Cédric de Pierrepont et le maître Alain Bertoncello sont tombés au champ d'honneur pour remplir leur mission de protection des Français. Nous nous réjouissons du retour de nos deux compatriotes... mais il est vrai qu'ils ont été enlevés dans une zone clairement déconseillée à tous les voyageurs (NDLR, le parc de la Pendjari n'était toutefois pas classé "en zone rouge" avant l'enlèvement). C'était donc un risque majeur de s'y engager.

Q - Ne faut-il pas durcir les règles pour dissuader les imprudents voire les inconscients d'aller faire du tourisme dans des zones dangereuses ?

R - Le ministère des affaires étrangères diffuse et actualise régulièrement des conseils aux voyageurs pour toutes les zones sensibles du point de vue de la sécurité. J'appelle chacun à la responsabilité et au strict respect des indications qui figurent sur ces sites. Et nos agents en postes sont toujours à disposition pour répondre aux demandes d'avis. De plus, nous mettons régulièrement en garde des agences touristiques proposant des déplacements dans des zones à risques. Je suis favorable pour ma part à un durcissement de la réglementation.

Q - Le président a-t-il eu raison de les accueillir en personne à Villacoublay ?

R - Le président a ordonné une mission à nos armées. Il accueille nos compatriotes dont la libération est le résultat de cette mission. Mardi, il aura l'occasion d'honorer le sacrifice de nos soldats, dans un hommage national.

Q - Vous dites que le monde est plus dangereux. Pourquoi ?

R - Je constate trois phénomènes, au niveau mondial. D'abord, les grands principes et piliers de la vie internationale sont en train de voler en éclats.

Q - C'est-à-dire ?

R - Les institutions, les traités, la parole donnée et le respect des frontières ne sont plus respectés. Des attaques systématiques mettent en cause l'accord de Paris sur le climat, le traité sur les forces nucléaires intermédiaires, celui sur le commerce des armes, l'accord sur le nucléaire iranien, etc.

Q - La faute à qui ? Trump ?

R - Certainement, mais la Chine et la Russie peuvent avoir aussi leur part dans les déstabilisations... Deuxièmement, on voit se développer des formes d'hyperviolence, notamment le terrorisme qui se poursuit. Troisième danger, certains préconisent que les relations entre Etats ne soient plus basées sur la coopération, mais sur la confrontation de puissances. On risque d'aller vers une forme d'anarchie internationale. C'est très préoccupant.

Q - L'Iran est emblématique de ces dangers, il y a un risque de guerre ?

R - L'Iran a une mauvaise réaction, face à la mauvaise décision américaine de se retirer des accords de Vienne et d'accumuler des sanctions. Cet accord est un acquis majeur de la non-prolifération nucléaire. Nous souhaitons que l'ensemble des acteurs le respectent. Cela vaut d'abord pour l'Iran. Mais les Américains ont aussi une responsabilité.

Q - Les Américains craignent des attaques contre leurs intérêts dans la région, envoient des renforts militaires... Et la France ?

R - La position de la France est qu'il faut dialoguer avec l'Iran. Nous refusons une spirale belliqueuse. C'est dommage que les Etats-Unis ne respectent pas leurs engagements, l'Iran doit témoigner de sa maturité politique pour respecter les siens.

Q - La France vend-elle à l'Arabie Saoudite des armes utilisées contre des civils au Yémen ?

R - Lorsqu'on parle du Yémen, on doit prendre en compte toute l'histoire, dans sa complexité. Cette sale guerre fait suite à un coup d'Etat mené par des forces soutenues par les Iraniens contre un gouvernement issu d'une transition politique ! Ces forces ont non seulement renversé le gouvernement légitime, mais ont aussi attaqué l'Arabie saoudite. Il y a eu en réponse une coalition arabe menée par l'Arabie et les Emirats arabes unis (EAU). Mais il ne peut pas y avoir d'issue militaire à cette guerre épouvantable. Nous demandons aux Saoudiens, aux Emiriens et aussi, par l'intermédiaire de l'Iran, aux Houthis, donc à tous les belligérants d'entrer dans le processus de paix initié par les Nations unies, que nous soutenons et encourageons.

Q - Mais les ventes d'armes ?

R - Je vais dire les choses clairement sur ces ventes qui résultent de contrats signés il y a plusieurs années.

1 : Nous respectons totalement nos obligations au titre du Traité sur le commerce des armes (TCA) - dont les Etats-Unis se sont retirés.

2 : Nous respectons la position commune européenne, un ensemble de dispositions prévoyant la manière de commercer les armes, en se refusant à aider des actions contre les civils, par exemple.

3 : Nous avons une procédure extrêmement exigeante pour chaque vente d'armes à l'international, avec une commission spécialisée très rigoureuse.

4 : On rend publiques annuellement les ventes d'armes.

Q - Ces armes ont-elles pu être utilisées contre des civils ? Dites-nous !

R - Je n'ai pas d'informations établies sur le fait que des armes vendues à l'Arabie saoudite ou aux EAU auraient été utilisées délibérément contre des civils dans ce conflit. Si c'est le cas, c'est tout à fait condamnable.

Q - Quand le président Macron parle de garanties données par les Saoudiens, c'est très théorique, non ?

R - Le TCA, comme nos engagements internationaux, ne sont pas théoriques, et la position commune européenne non plus. Si d'aventure ces armes étaient utilisées contre des civils, ce serait contraire aux engagements saoudiens vis-à-vis de nous. Quant à l'Iran, il doit renoncer à livrer des missiles aux Houthis. Je trouve curieux qu'on ne parle jamais des Houthis.

Q - Selon le site d'investigation Disclose, le cargo saoudien "Bahri Yanbu" qui était attendu au Havre - avant de faire demi-tour - devait prendre livraison de huit canons Caesar ?

R - C'est vous qui en parlez. Je n'ai pas cette information.

Q - Donc, le gouvernement ne confirme pas que des canons Caesar devaient être embarqués sur ce navire ?

R - Non. Je n'ai pas mis le nez dans ce cargo. Il y a des accords avec l'Arabie saoudite et les EAU depuis plusieurs années, des relais d'équipement qui se poursuivent dans ce cadre, mais nous agissons en conformité avec le TCA.

Q - On n'est pas dans une espèce de cynisme d'Etat, là ?

R - Non. J'ai entendu certains journalistes dire que c'est contraire au TCA, non. Que l'Arabie saoudite et les Emirats soient nos partenaires stratégiques, oui. Notamment parce qu'ils luttent contre le terrorisme, heureusement. Des attaques en France en 2015 et 2016 ont été effectuées par des terroristes qui dans certains cas avaient été formés par al-Qaïda ou par Daech, au Yémen.

Q - La raison d'Etat l'emporte ?

R - C'est vous qui dites cela. Moi je dis que tous nos engagements sont respectés.

Q - Des journalistes se retrouvent interrogés par la DGSI...

R - C'est autre chose. La détention illégale de documents classés secret-défense tombe sous le coup du code pénal, quel que soit celui qui les détient ou diffuse.

Q - François Hollande en avait diffusés dans Le Monde !

R - Ce n'est pas le sujet. Si vous détenez ou sortez un document secret-défense, vous êtes passible du Code pénal. C'est un principe de base.

Q - Sur les revenants, ces djihadistes français en Syrie, on a l'impression d'une certaine cacophonie ?

R - Ma position a toujours été la même : les Français qui ont combattu dans le califat de Daech, hommes ou femmes, doivent être jugés là où ils ont commis leurs crimes. Pour l'Irak, il y a une justice irakienne, en Syrie c'est particulier parce que c'est un pays toujours en guerre. Nous examinons la possibilité de créer un mécanisme juridictionnel spécifique.

Q - Une sorte de tribunal de "Nuremberg des djihadistes", comme l'a proposé Laurent Wauquiez ?

R - C'est une référence trop lourde historiquement. Il y a toutefois d'autres exemples de dispositif judiciaire à dimension internationale, du type de ce qui a été fait pour le Kosovo, ou sur le continent africain. On l'étudie.

Q - Combien d'enfants sont concernés ?

R - Sur les orphelins, ou mineurs isolés, quand on en a identifiés - en relation avec les forces locales - on a fait un premier rapatriement en mars. Nous sommes disposés à en faire d'autres, qui seront remis à la justice pour enfants en France. Mais n'oublions pas la misère des milliers de réfugiés et enfants, qui sont dans ces mêmes camps, victimes de Daech ! L'urgence est que notre aide humanitaire leur parvienne.

Q - Quand vous entendez François Hollande mettre la pression sur le sujet des revenants...

R - Il est libre de sa parole, moi, je suis en responsabilité. Nous ramenons ces enfants en bas âge, au cas par cas, en relation avec la Croix-Rouge.

(...).


source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 15 mai 2019

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