Déclaration de Mme Florence Parly, ministre des armées, sur la coopération militaire de la France en Asie, à Singapour le 1er juin 2019. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de Mme Florence Parly, ministre des armées, sur la coopération militaire de la France en Asie, à Singapour le 1er juin 2019.

Personnalité, fonction : PARLY Florence .

FRANCE. Ministre des armées

Circonstances : Allocution au dialogue Shangri-La : "L'ordre de sécurité en évolution en Asie et ses défis", à Singapour le 1er juin 2019

ti :

Cher Dr. Chipman,
Chère Penny Mordaunt,
Cher Mat Sabu,
Chers collègues, chers ministres, excellences, chers amis,


Je suis ravi d'être ici avec vous ce matin. Je tiens à remercier IISS pour la qualité fantastique de son travail, et nos hôtes bien sûr - Singapour est un partenaire stratégique clé pour la France, comme l'a souligné le Premier ministre Lee lors de sa visite en France en juillet dernier en tant qu'invité d'honneur du président macron Fête nationale française.

C'est un plaisir particulier de partager cette étape avec mes amis Mat Sabu, que j'ai rencontré ici pour la première fois l'année dernière, et Penny Mordaunt. Le fait que je rencontre Penny pour la première fois ici, à 10 000 kilomètres de nos maisons respectives, doit constituer une mesure de l'attraction de Shangri-La.

Je dois cependant dire que je ne suis pas venu seul. L'année dernière, nous avons eu un peu de concurrence avec votre prédécesseur, Penny, pour savoir lequel de nos deux pays avait envoyé plus de frégates dans la région indopacifique. Gavin Williamson s'est disputé un peu plus, que ce soit deux ou trois par an. Donc, aujourd'hui, j'ai amélioré mon jeu et je suis arrivé avec un groupe de frappe de porte-avions complet, avec porte-avions, destroyers, pétrolier, Rafale, Hawkeye et hélicoptères, dans l'espoir que vous auriez la bonté de ne pas rendre la pareille.

Blague à part, ce puissant instrument de projection de puissance, amarré à quelques kilomètres d'ici, a beaucoup à dire pour moi. Il y a un an, le président Macron avait prononcé un discours important à Garden Island, en Australie, et avait plaidé en faveur de l'émergence d'un axe indopacifique, avec pour pilier la France, l'Inde et l'Australie, mais avec une coopération étroite avec d'autres pays de la région, et avec les Européens bien sûr.

Quelle meilleure incarnation d'un tel projet que ce groupe de grève des transporteurs ?

En quittant la France, elle a participé à la campagne d'éradication de l'Etat islamique en Syrie, où nos amis britanniques et australiens sont des partenaires essentiels aux côtés des États-Unis. Une fois dans l'océan Indien, elle a pris part à une série d'exercices avancés avec la marine indienne et en a fait de même il y a quelques jours avec la marine australienne et la marine japonaise. Elle participera dans les prochains jours à des exercices conjoints avec la marine et l'aviation singapouriennes. Dans ce déploiement, le groupe de grève des transporteurs aura intégré des navires danois, britanniques, américains, italiens, australiens et portugais, ainsi que des officiers de nombreux autres pays. Ceci, pour moi, est la politique en action. L'Inde, l'Australie et ces deux grands pays démocratiques viennent de renouveler leur leadership en élisant le président sortant - un objectif que mon gouvernement étudie actuellement sans grand intérêt. Nos relations avec les dirigeants nouvellement élus sont déjà très fortes et nous ferons tout notre possible pour les renforcer encore plus.

Cette coopération est plus que jamais nécessaire compte tenu de l'évolution de la sécurité en Asie et de ses défis. Kissinger n'a pas besoin de voir les fondements d'une confrontation mondiale se dessiner ici en Asie. Nous le voyons dans les guerres commerciales, les guerres de la technologie, les guerres des devises, les guerres de mots et le frôlement occasionnel entre deux avions ou deux navires. Ce n'est que le début.

Alors, quelle est la position de la France dans tout cela? Mat, un de vos prédécesseurs a un jour plaisanté en disant que la France et les États-Unis étaient gentils de parler de liberté de navigation et d'ordre fondé sur des règles; mais le résultat inférieur était: les Occidentaux sont venus et sont ensuite retournés à la sécurité de Toulon ou d'Honolulu, "alors que nous", a-t-il dit, "nous sommes coincés ici, avec nos voisins encombrants".

J'ai contesté cette affirmation. La France ne va nulle part, car nous faisons partie de la région. Nous avons des territoires ici, nous avons plus de 1,6 million d'habitants, plusieurs îles aux statuts différents, de vastes zones économiques exclusives et la responsabilité qui en découle. L'ordre de sécurité en évolution nous concerne également.

Nous venons de terminer notre stratégie Indopacific, et son évaluation de la dynamique dans la région n'est pas particulièrement exaltante. J'ai mentionné la concurrence stratégique croissante. Le multilatéralisme recule et ses valeurs fondamentales, telles que l'égalité souveraine, la non-ingérence, le respect des frontières, sont en déclin. La vitesse, la technologie et la portée réduisent l'espace géostratégique. Djibouti en est une illustration: avec son balcon sur l'océan Indien, c'est devenu une sorte de Babylone au bord du cor, un lieu aux accents français, chinois, américains, japonais, allemands et même italiens. Un espace réduit est un espace où les frictions se produiront plus rapidement et plus souvent. Mais l'Indopacifique est aussi une zone de capacités militaires plus dures, d'imprévisibilité, où la contrainte peut avoir lieu sans épée.

Face à cette réalité, nous avons identifié cinq priorités principales dans notre action.

Premièrement, nous protégerons nos intérêts souverains, nos ressortissants, nos territoires et notre zone économique exclusive dans la région. Nos forces seront prêtes à faire face à toutes sortes de menaces, qu'elles soient liées au terrorisme, au crime organisé ou à toute tentative de saper la souveraineté française. Certaines de ces menaces sont simples, d'autres insidieuses: nous les affronterons quand même. Nous organiserons notre présence, nos forces prépositionnées, nos déploiements temporaires, pour assurer une défense solide de nos intérêts. Il reposera sur 5 commandements militaires, 3 bases souveraines et plus de 7 000 militaires dans la région. Nous ne garderons pas seulement les agresseurs à distance; nous allons également perturber les trafiquants. En 2018 seulement, nos forces ont saisi 15 tonnes de drogue dans l'océan Indien - suffisamment pour doper tous les requins de la région dans l'oubli.

Deuxièmement, nous contribuerons à la stabilité régionale par le biais de notre coopération militaire et en matière de sécurité. J'ai mentionné l'Inde et l'Australie comme des partenaires de choix, bien sûr, mais nous avons d'autres partenaires clés dans la région, et je voudrais en particulier mentionner la Malaisie. Mat, la dernière fois que je suis allé dans votre pays, j'étais fasciné par l'ampleur de notre coopération, avec votre magnifique flotte d'A400M et de sous-marins, et tout ce que nos militaires font ensemble. La France soutient la construction d'une architecture de sécurité régionale et la centralité de l'ASEAN. Nous avons pris des mesures pour nous rapprocher des différentes structures de l'ANASE, notamment de l'ADMM +, où la France apporterait son savoir-faire opérationnel.

Troisièmement, nous conserverons, avec nos partenaires, un accès libre et ouvert aux lignes de communication maritimes. (C'est normalement là que je remue l'éléphant dans la pièce). L'enjeu dépasse la prospérité de l'Europe et la préservation des voies commerciales vitales pour le monde. C'est une question de principe. Lorsque les règles ne sont plus la limite de l'ambition, quelle sécurité peut-il y avoir pour les plus petits États de la région? Quel est le sens de l'égalité souveraine, ce principe cardinal de l'ONU? Quant à nous, nous allons traiter cette question de notre propre manière, constante, non conflictuelle mais obstinée. Nous continuerons de naviguer plus de deux fois par an en mer de Chine méridionale. Il y aura des objections, il y aura des manoeuvres douteuses en mer. Mais nous ne serons pas intimidés pour accepter aucun fait accompli, car ce que le droit international condamne, comment pouvons-nous tolérer? Nous demanderons également à tous ceux qui partagent ce point de vue de s'associer, ainsi que plusieurs officiers européens et même des hélicoptères britanniques à bord de nos navires, lorsque nous avons traversé la mer de Chine méridionale.

Quatrièmement, nous contribuerons à la stabilité stratégique par une action multilatérale. Pensez à la prolifération nucléaire en particulier. Une façon de résoudre ce problème est de tomber amoureux de Kim Jong Un et de participer à des réunions au sommet. Quant à nous, nous soutenons l'amour entre les nations et sommes favorables aux efforts diplomatiques; nous espérons seulement qu'ils aboutiront à un désarmement nucléaire complet, vérifiable et irréversible.

Notre contribution sera toutefois dans la mise en oeuvre des sanctions; Nous avons par exemple déployé d'importantes ressources aériennes au Japon et en République de Corée, ainsi qu'une frégate, pour surveiller les rendez-vous nocturnes des pétroliers effectuant des transbordements illicites.

Enfin, nous tirerons les leçons de l'incroyable accumulation d'événements climatiques catastrophiques survenus récemment dans la région. Nos forces y ont souvent participé, que ce soit pour aider, comme nous l'avions fait en déployant un A400M en Indonésie lors du typhon de l'année dernière, ou pour être aidé, comme lorsque notre avion Rafale devait être détourné vers le même accueil que l'Indonésie, cette année, à cause du mauvais temps. Ceux-ci devraient envoyer des sonneries d'alarme. Les petits États insulaires sont gravement menacés et les forces armées ont des capacités qui peuvent aider. Nous devrions unir nos forces. La France lancera un programme visant à améliorer notre anticipation et notre atténuation des risques pour l'environnement, et nous espérons coopérer avec le plus grand nombre de partenaires possible.

Ayant largement dépassé mon temps, je vais maintenant conclure. J'ai essayé de décrire certains des défis de la région et de voir comment mon pays se situe dans la situation. L'histoire est pleine de grandes compétitions de pouvoir. Les guerres puniques ont commencé quand Rome et Carthage se sont battus pour une île dans un détroit. 100 ans de guerre suivirent 500 ans de domination. C'était il y a 2000 ans, et l'île s'appelait la Sicile. L'assemblage lent d'une tragédie ne signifie pas que celle-ci est inévitable, mais prétendre ignorer ce qui se dessine n'aide en rien. Quant à nous, nous croyons que nous pouvons tracer notre propre chemin, éviter la confrontation et avoir une voix distinctive. Nous croyons que nous pouvons rassembler nos amis et toutes les personnes de bonne volonté qui veulent se joindre à nous pour la défense du système international fondé sur des règles. Et avec cela, de manière pacifique, multilatérale mais robuste, nous espérons accompagner le vaste rééquilibrage en cours dans la région.


Je vous remercie.


Source https://www.defense.gouv.fr, le 11 juin 2019

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