Interview de M. Cédric O, secrétaire d'Etat au numérique, avec France Culture le 2 juillet 2019, sur la lutte contre la haine sur Internet. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Cédric O, secrétaire d'Etat au numérique, avec France Culture le 2 juillet 2019, sur la lutte contre la haine sur Internet.

Personnalité, fonction : O Cédric.

FRANCE. Secrétaire d'Etat au numérique

ti :

OLIVIA GESBERT
FACEBOOK sera-t-il demain le nouveau censeur de la République ? Alors que l'Etat entend lutter contre la haine sur Internet, quel rôle joueront demain les géants du numérique, simples modérateurs ou véritables censeurs ? si la violence des contenus augmente, comment agir sans permettre aux plateformes de se substituer aux juges, sans leur accorder un droit de juger, sur ce qui relève, ou non, des incitations à la haine ou de la liberté d'expression ? En bon élève, le patron de FACEBOOK, Mark ZUCKERBERG, qui parle aujourd'hui de préserver le meilleur d'Internet, envisage aussi la création d'une commission dite indépendante, compétente à échelle mondiale, pour arbitrer les conflits liés aux contenus publiés sur son réseau, une sorte de Cour suprême qui n'est pas sans danger. Grand invité de « Vos matins d'été », Cédric O, secrétaire d'Etat chargé du Numérique depuis 3 mois. La haine en ligne continue de prospérer en toute impunité sur les réseaux, avez-vous pointé Cédric O, d'où la décision de renforcer le dispositif légal, législatif, existant, pour bannir les contenus inappropriés, on va en parler. Bonjour.

CEDRIC O
Bonjour.

OLIVIA GESBERT
Merci d'être avec nous. L'Etat a maintenant besoin de FACEBOOK, besoin des géants du numérique, pour réguler la parole sur son territoire, qu'il soit numérique ou pas, ce territoire ?

CEDRIC O
Alors, c'est toujours à la justice de déterminer si un contenu est légal et illégal, le problème c'est que, dans le monde d'Internet, le temps que la justice passe, c'est-à-dire en plusieurs semaines ou plusieurs mois, il peut y avoir énormément de mal qui se fait. Je prends un exemple. La vidéo de Christchurch, donc de la tuerie qui a eu lieu en Nouvelle-Zélande, a été retirée par FACEBOOK, en 24 heures, 1,5 million fois. Donc, on ne peut pas attendre que la justice statut sur un contenu, forcément, pour le retirer s'il est manifestement illégal, donc ce qu'on dit c'est qu'on demande aux plateformes de se doter des moyens de retirer les contenus manifestement illégaux en moins de 24 heures, mais à la fin c'est toujours la justice qui pourra statuer si un contenu est légal ou illégal. Je rajoute un élément qui est important, c'est que comme ce n'est pas à elles de déterminer si les contenus sont légaux ou illégaux, on va créer un groupe de travail avec le CSA, les régulateurs, la société civile, les plateformes, des magistrats, pour leur donner, au fil de l'eau, un certain nombre d'indications sur tel type de contenu, ou tel type de contenu,, doit-on considérer qu'il est légal ou illégal, ce qui leur permettra, au fil de l'eau, de traiter un certain nombre de choses, parce qu'il ne faut pas non plus leur renvoyer cette responsabilité-là, auquel cas, je suis d'accord avec vous, ça pose un problème démocratique.

OLIVIA GESBERT
Une sorte de Livre blanc ou de Livre noir en fait.

CEDRIC O
Voilà, une espèce de mode d'emploi, mais ça pourrait éventuellement être déjugé in fine par la justice, mais on essaye de faire en sorte qu'il y ait un peu moins de haine sur Internet, et pour ça il y a quand même nécessité de le traiter parfois dans l'urgence, parce qu'on peut avoir un contenu qui se diffuse à plusieurs milliers, centaines de milliers, voire millions d'exemplaires, comme je le disais…

OLIVIA GESBERT
Ce n'est pas le cas aujourd'hui, on ne peut pas agir dans l'urgence, on ne peut pas saisir un juge des référés ?

CEDRIC O
Vous pouvez saisir un juge, mais il va statuer dans 6 mois, et donc pendant 6 mois le contenu, insultes, injures homophobes, va rester en ligne. Les seuls contenus qui sont très bien traités c'est les contenus terroristes et les contenus pédopornographiques, parce qu'il y a un régime spécifique et puis les grands réseaux sociaux ont beaucoup réagi depuis les attentats de novembre 2015, mais pour les autres contenus… D'ailleurs vos auditeurs, vous, moi, si on va 2 minutes sur TWITTER ou FACEBOOK, on se rend compte que les contenus de haine pullulent et que ça pose un problème, parce que je pense que, un, ça expose l'impuissance de l'Etat, dont le rôle est quand même de protéger les Français en ligne et hors-ligne, et puis ça contribue, je pense, globalement à augmenter le niveau de violence dans la société, donc il faut réagir.

OLIVIA GESBERT
Vous le dites, Cédric O, le déclic ça a été la tuerie de Christchurch commise en direct, largement relayée sur les réseaux, c'est aussi, peut-être, un jeune internaute sur deux qui témoigne dans une enquête d'opinion, parue cette année, avoir été victime de cyber-harcèlement au moins une fois dans sa vie. Quelle forme peut prendre, par ailleurs, l'intervention des pouvoirs publics pour protéger, quels sont aujourd'hui vos capacités d'action, votre marge de manoeuvre ?

CEDRIC O
Alors, il y a plusieurs choses. Il y a, dans l'urgence, je le disais, faire en sorte que les capacités de modération des plateformes soient au bon niveau, il y en a certaines qui font des efforts, d'autres un peu moins, il y a quelque chose d'extrêmement important à travers la justice, c'est qu'il faut faire en sorte qu'on punisse les auteurs de ces contenus. C'est le rôle de l'Etat, de la justice, de faire en sorte que les citoyens français soient protégés en ligne comme hors-ligne. Pour dire la vérité, aujourd'hui les justices des pays développés ont eu beaucoup de mal à s'adapter au monde de l'Internet, c'est pour ça que nous on introduit un certain nombre de modifications du processus judiciaire, la centralisation du suivi de ces affaires auprès d'un Parquet spécialisé, la création de la plainte en ligne, l'objectif c'est de faire en sorte que la peur change de camp, et que si vous proférez des injures répréhensibles par la loi, alors vous ayez une chance raisonnable de vous retrouver devant le juge, parce qu'on pense que c'est la seule manière de faire en sorte que les gens se limitent et qu'on ait moins de violence sur Internet.

OLIVIA GESBERT
Mais ce n'est pas déjà le cas, aujourd'hui je peux cyber-harceler en toute tranquillité, le cyber-harcèlement n'est pas déjà illégal ?

CEDRIC O
Aujourd'hui la justice a énormément de mal à traiter la « viralité » des contenus, a énormément de mal à traiter la masse, et donc la plupart du temps vous le faites en toute impunité, ce qui est un gros problème.

OLIVIA GESBERT
Donc c'est un problème de vitesse, un problème de temporalité, ce n'est pas un problème de…

CEDRIC O
C'est un problème de masse et de temporalité, d'adaptation de nos institutions et de notre institution judiciaire en l'espèce, à l'ère de l'Internet. Mais, vous savez, aujourd'hui il faut être assez humble, aucun pays dans le monde n'a réussi à régler ce problème-là, donc on pose une première brique, qu'on estime significative, on aura probablement à y revenir, à améliorer, etc., mais en tout cas je pense qu'on a une obligation de résultat parce que si les démocraties ne sont pas capables de protéger leurs citoyens, alors ceux-ci se tourneront vers des solutions probablement plus radicales.

OLIVIA GESBERT
Alors, il y a deux volets en ce moment dans votre action, il y a d'abord les négociations, celles que vous avez menées directement avec FACEBOOK ou autres plateformes, et puis il y a l'action du législateur avec la proposition de loi Avia, dont on va parler. Juste sur ces rencontres qui ont eu lieu, cet accord conclu entre FACEBOOK et l'exécutif français, qu'est-ce qu'il en ressort, quel coup de main les plateformes peuvent, acceptent de vous donner ?

CEDRIC O
Alors, c'est vrai qu'on a beaucoup travaillé avec elles, d'abord pour avoir une loi efficace, ça c'est la première chose, et la deuxième chose c'est que jusqu'ici, en fait, les plateformes, lorsque vous identifiez un propos haineux, raciste, antisémite, les plateformes ne donnaient pas les données d'identification, elles n'étaient pas tenues de le faire en vertu des accords entre Américains, enfin les Etats-Unis et la France, il fallait passer par la justice américaine, et dans ce cas-là ça prenait 6 mois, 1 an. Ce que FACEBOOK vient d'accepter de faire, eu égard aux relations de travail qu'on a eues avec eux, c'est de dire, s'il y a une requête de l'Etat français sur un contenu haineux, alors dans ce cas-là, oui nous donnerons les informations…

OLIVIA GESBERT
Les adresses IP, les informations personnelles.

CEDRIC O
Les identifications, les adresses IP, etc., ce qui permettra à la justice de bien fonctionner, d'aller chercher les auteurs, et puis de les sanctionner le cas échéant.

OLIVIA GESBERT
Vous lui faites confiance à FACEBOOK pour être, finalement c'est un peu ça, l'auxiliaire aussi de la justice française, alors que dans le même temps elle entretient aussi d'étroites relations avec un autre Etat, c'est-à-dire les Etats-Unis, puisque les GAFAM, et FACEBOOK au premier titre, est une entreprise américaine ?

CEDRIC O
On n'a pas à leur faire confiance ou à pas leur faire confiance, on crée des règles, on met en place un régulateur avec des moyens techniques et humains renforcés, qui sera probablement le CSA, et on vérifie qu'ils appliquent les règles, s'ils n'appliquent pas les règles, on les met en demeure, s'ils ne réagissent pas, on les sanctionne, et on a créé une sanction qui est extrêmement dissuasive, à 4 % du chiffre d'affaires mondial. Donc, chacun est plutôt dans son rôle, eux ils ont un rôle d'entreprise, ils ont plutôt compris qu'ils avaient besoin de la régulation pour que, on va dire, leur business-model soit pérennisé, parce qu'ils n'ont rien à gagner à avoir de la haine en ligne sur leurs réseaux sociaux, nous on a à protéger les Français, donc on crée des règles, et puis on vérifie qu'ils les appliquent.

OLIVIA GESBERT
Mark ZUCKERBERG.

MARK ZUCKERBERG
L'Internet prend de plus en plus d'importance dans la vie des gens à travers le monde et je pense inévitable une certaine forme de régulation. Les gens demandent souvent quelle est la différence entre la surveillance et ce que nous faisons, je pense que la différence est claire, sur FACEBOOK vous avez le contrôle sur vos informations, sur le contenu que vous partagez, et ce que vous y mettez.

OLIVIA GESBERT
Pourquoi soudain cette prise de conscience, pour vous, de FACEBOOK, de Mark ZUCKERBERG, cette envie de prêter son bras à la justice française, d'entretenir cette nouvelle forme de régulation ?

CEDRIC O
Je pense qu'il y a une prise de conscience dans la Silicon Valley, qui progresse, qui n'est pas du tout encore au bout du chemin, mais que, si on veut avoir un système soutenable et durable, en tout cas s'ils ne veulent pas que, à la fin, il y ait une réaction extrêmement forte des pouvoirs publics, alors il faut trouver un juste milieu entre liberté et régulation, parce que même…

OLIVIA GESBERT
Qu'est-ce que ça peut être la réaction extrêmement forte des pouvoirs publics ? Pardon, pour comprendre. Comment se joue le rapport de force aujourd'hui ?

CEDRIC O
Je vais le dire différemment. Si les seuls pays qui savent efficacement réguler les plateformes, ou les grands réseaux sociaux, ce sont les pays « illibéraux », alors c'est une bonne nouvelle, ni pour les démocraties, ni pour les réseaux sociaux, ça veut dire que seule la méthode forte fonctionne.

OLIVIA GESBERT
C'est-à-dire en coupant le robinet.

CEDRIC O
Ça peut éventuellement être ça, effectivement. Je pense que la question du démantèlement, par ailleurs, qui se pose dans le débat académique américain, européen, et même dans le débat politique, est une question légitime au-delà de la question des contenus haineux, elle doit se poursuivre, les questions méritent d'être posées. Une chose qu'il faut dire quand même c'est que, elle ne réglerait pas à l'instant T la question des contenus haineux, puisque même si vous coupez FACEBOOK en 10, ça reste 240 millions de personnes par plateforme, donc notre sentiment c'est que on doit éventuellement poser la question du démantèlement, la Commission européenne se la pose, mais que, en attendant, il est important de créer des modes de régulation qui soient efficaces et qui protègent les Français.

OLIVIA GESBERT
Un mot de la proposition de loi Avia, elle entend créer une obligation de suppression des contenus manifestement haineux, c'est-à-dire incitation à la haine, injures discriminatoires, dans un délai de 24 heures, on en revient à la rapidité requise aujourd'hui pour gérer cette question-là, sous peine de sanctions pour les plateformes. Est-ce qu'il y a un risque pour vous, Cédric O, de voir se multiplier les retraits injustifiés par les plateformes pour se prémunir de la sanction financière, parce que là vous envisagez de taper directement au portefeuille ?

CEDRIC O
Tout à fait. Alors, ce que fait la proposition de loi de la députée Laetitia AVIA c'est qu'elle oblige les plateformes à se doter d'un système de modération efficace, et par ailleurs équilibré, et donc… on a conscience d'une chose, c'est qu'elles ne pourront pas retirer tous les contenus, mais on leur dit vous devez avoir un système de modération équilibré, toutes choses égales par ailleurs c'est ce qui se passe dans la banque.

OLIVIA GESBERT
Mais c'est quoi ? Pardon. Vous avez conscience que c'est quand même un concept assez flou, tout autant que le mot haineux, propos manifestement haineux et difficiles à définir même pour vous aujourd'hui, alors qu'est-ce que c'est équilibré ?

CEDRIC O
Je vais vous prendre un exemple qui définit bien les choses, c'est la même chose dans la banque et ça marche très bien, c'est-à-dire que votre banque n'est pas responsable de tous les virements frauduleux qui sont faits via son intermédiaire, par contre elle est responsable de mettre en place un système de détection interne qui est extrêmement efficace, et si elle ne le fait pas, alors la sanction peut être extrêmement sévère, et, c'est le régulateur qui fixe les règles, c'est le régulateur qui va vérifier, y compris sur pièces et sur place, qu'elle le fait de bonne foi et avec efficacité. Et donc, on fait exactement la même chose pour les plateformes, on leur fixe des règles, et demain le CSA pour aller vérifier sur pièces, sur place, y compris technologiquement, qu'elles appliquent de bonne foi ces règles.

OLIVIA GESBERT
Et donc le cadre de ma liberté d'expression va être un peu fixé sur le modèle bancaire ?

CEDRIC O
Non, puisque… enfin, de toute façon à la fin c'est toujours la justice qui passe. J'entends ce que vous dites, mais il y a quand même une obligation de résultat, c'est-à-dire que, si on se protège toujours derrière la liberté d'expression, le fait qu'on ne doit rien faire et qu'on ne peut rien faire, alors on accepte que ces contenus restent en ligne et restent en ligne pendant plusieurs années, avec, à la fin… vous avez dit sur le cyber-harcèlement, la semaine dernière il y a une jeune fille de 11 ans qui s'est suicidée pour avoir été cyber- harcelée, voilà. Je pense qu'il faut trouver une ligne de crête entre liberté d'expression et protection, et en mettant la justice au coeur du processus on pense qu'on trouve cette ligne de crête.

OLIVIA GESBERT
Cette ligne de crête elle n'est pas évidente à trouver, ça vous le concédez, donc ça se fera peut-être à l'usage. Le contrôleur contrôlé, qui pour surveiller les modérateurs FACEBOOK, quelle transparence en contrepartie sur les algorithmes utilisés par la plateforme ?

CEDRIC O
C'est tout le rôle du régulateur demain, qui devrait être le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel, qui doit, du coup, monter en compétences techniques et humaines, il devra être capable de vérifier que ce que fait la plateforme, à la fois technologiquement et humainement, est au bon niveau, et correspond à la mission, enfin à l'obligation qu'on lui a confiée.

OLIVIA GESBERT
Mais je pourrai juste contester, par exemple, une décision de retrait d'un de mes contenus sur FACEBOOK ? Là je vais voir le juge ou je vais voir le CSA ?

CEDRIC O
C'est indépendant, pardon, c'est très important…

OLIVIA GESBERT
Et peut-être indépendant aussi.

CEDRIC O
Indépendant également.

OLIVIA GESBERT
On vous le souhaite, enfin on nous le souhaite.

CEDRIC O
On nous le souhaite, exactement. Non, c'est très important. D'abord on introduit l'obligation pour les plateformes d'avoir un mécanisme d'appels internes, de prévenir les gens dont les contenus ont été retirés, et bien sûr que, demain, si un de vos contenus a été retiré, vous pourrez vous retourner devant le juge pour faire en sorte que la justice décide si ce contenu a été retiré justement ou injustement, et s'il doit être republié, c'est très important.

OLIVIA GESBERT
Cédric O, de 15.000 à 30.000 modérateurs, FACEBOOK a déjà sa police de la parole en ligne, chargée de modérer les contenus, FACEBOOK est aussi en train de créer sa propre monnaie, Libra, et elle envisage maintenant de créer son propre système judiciaire pour régler les conflits liés aux contenus publiés sur ses réseaux, FACEBOOK et INSTAGRAM, sous la forme d'une commission, dite indépendante par Mark ZUCKERBERG, composée d'experts, venus du monde entier. Cet actuel projet de Cour suprême, c'est le nom qu'il lui a donné, est-ce qu'il ne vous inquiète pas, un peu, quand même ?

CEDRIC O
Je pense que le terme est assez impropre, pour être…

OLIVIA GESBERT
C'est lui qui l'a utilisé, donc c'est peut-être au moins assez clair sur ses intentions.

CEDRIC O
Non, mais il faut dire les choses, c'est comme pour la monnaie Libra, il est hors de question que les Etats abandonnent une quelconque part de leur souveraineté au bénéfice des réseaux sociaux, hors de question.

OLIVIA GESBERT
Est-ce que les Etats auront le choix ?

CEDRIC O
Ils auront le choix, à la fin la justice est souveraine, et donc c'est impossible et ça n'arrivera pas. Maintenant, que FACEBOOK se dote d'un comité consultatif, avec des experts, qui l'aide à déterminer comment il mène sa politique de modération, comment il fait en sorte d'être le plus juste possible, comment il fait en sorte que ses algorithmes soient équilibrés, je trouve que c'est une bonne chose, c'est pour ça que je dis que le terme de Cour suprême est absolument impropre, c'est que ça ne va pas venir remplacer la justice, ni des Etats-Unis, ni de la France. Après, qu'il fasse des efforts en intégrant la société civile pour essayer d'avoir une politique de modération qui est équilibrée et efficace, ça, on ne peut que s'en réjouir, mais on sera très attentif à ce que ça n'empiète pas sur la souveraineté des Etats.

OLIVIA GESBERT
Parce que ce sont des prérogatives régaliennes, vous venez de le rappeler Cédric O…

CEDRIC O
Exactement.

OLIVIA GESBERT
Et c'est vrai que c'est ce qui semble très particulier, ou étonnant, en ce moment dans ce monde qui est en train de se construire, presque ce nouveau monde, sur Internet, ce nouvel ordre mondial aussi, qui semble quand même parfois, que vous le vouliez ou non, pointer la faiblesse des Etats. Vous dites on ne le laissera pas faire, que peuvent les Etats contre ça ?

CEDRIC O
Je prends un exemple. Quand les Européens ont voulu imposer des règles sur la vie privée et la conservation des données, qui s'appelle le Règlement général de protection des données, ils ont imposé leurs règles, et ça s'applique aujourd'hui à toutes les grandes plateformes américaines, donc on n'est pas du tout démunis. Mais, ce qui est sûr c'est que, l'irruption d'Internet, et de ces nouveaux acteurs, à la fois en taille et puis en fonctionnement technologique, oblige les Etats à s'adapter à la fois à la rapidité de leur évolution et puis à leur taille, et à leur complexité technologique, c'est un défi pour les Etats. Mais, vous l'avez dit, on a l'obligation de s'adapter, car si on ne s'adapte pas, alors c'est un problème pour la démocratie.

OLIVIA GESBERT
En offrant à un pouvoir de censure, de modération, mais donc de censure, aux plateformes aujourd'hui, est-ce que là vous n'êtes pas en train de céder à une entreprise privée, et étrangère, une partie de cette souveraineté qu'est la justice ?

CEDRIC O
Mais, on ne leur offre pas de pouvoir de censure, c'est nous qui décidons quels sont les contenus légaux ou illégaux, c'est nous qui leur donnons les indications pour se faire. Ensuite, elles doivent les appliquer…

OLIVIA GESBERT
Avec le petit Livre blanc.

CEDRIC O
Exactement, elles doivent les appliquer, ce n'est pas à elles de décider, et d'ailleurs la justice pourra sanctionner FACEBOOK pour des retraits abusifs. Ce qu'on dit juste c'est que, elles doivent se doter de moyens de le faire vite et massivement si jamais il y a une propagation de contenu qui est problématique sur leurs plateformes. Aujourd'hui elles ne le font pas. Aujourd'hui, sur TWITTER notamment, vous ne voyez quasiment aucun retrait de contenus, haineux, homophobes, racistes, antisémites, on leur dit vous devez être capables de les retirer et de les retirer rapidement, mais ceux qui déterminent quels sont ces contenus et quelles sont les lignes rouges, et celles qu'il ne faut pas dépasser, c'est la justice, et demain le groupe de travail du CSA dont je parlais.

OLIVIA GESBERT
Cédric O, vous avez préconisé récemment la création d'un Conseil de l'ordre des journalistes, c'est-à-dire la possibilité pour l'Etat d'interdire tel ou tel organe de presse, ou émettre des avertissements à la demande journalistes, c'était une proposition défendue dans Reuters, avec l'objectif de lutter contre les fausses informations. Vous êtes revenu sur cette idée, au micro de France Culture justement, donc on ne va pas spécialement s'étendre là-dessus, mais pourquoi ne pas privilégier, aujourd'hui, la piste avancée par Emmanuel HOOG, l'ancien patron de l'AFP, dans un rapport qui a été remis à l'exécutif et qui préconisait, lui, la création d'un Conseil de déontologie des médias, alors ça sera peut-être au ministère de la Culture d'en décider, mais est-ce que cette piste-là, vous, vous intéresse Cédric O ?

CEDRIC O
Alors, c'est effectivement au ministre de la Culture d'en décider, et j'ai eu l'occasion à votre, enfin pas à votre micro, mais sur France Culture, de dire que, d'abord c'était une expression personnelle, qui n'avait pas vocation à être rendue publique, et qu'ensuite un certain nombre de termes étaient très impropres. J'utilise le terme Conseil de l'ordre, ce que j'ai en tête c'est justement le Conseil de déontologie proposé par Emmanuel HOOG, mais je pense que, dans le fond, le problème que je souligne mérite d'être traité, mérite d'être traité calmement. C'est-à-dire que, il y a un certain nombre de médias, financés, influencés par des groupes de pression ou des Etats étrangers, dont le but est de favoriser l'accession de tel ou tel parti politique au pouvoir en France et de perturber le processus démocratique français.

OLIVIA GESBERT
Ça vous en avez les preuves ?

CEDRIC O
Ça, d'abord on l'a vu à l'étranger, et ensuite il suffit d'aller sur ces médias au jour le jour pour considérer que le travail qu'ils font est assez éloigné de la déontologie journalistique, de base. Et ce que je dis c'est que, c'est aux médias de régler la question, parce que c'est une question de déontologie journalistique, mais si on considère que les médias ne peuvent pas régler la question et ne doivent pas régler la question, eu égard à la liberté de la presse, alors on accepte implicitement le résultat de cette affirmation qui est de dire que, on accepte que des étrangers, ou des groupes de pression externes à la France, viennent perturber nos processus démocratique, et choisir, quelque part, à notre place, qui va accéder, ce qui est arrivé aux Etats-Unis en partie. Et donc, je pose le débat, et je dis la question mérite d'être posée, et d'être débattue. Les termes étaient impropres, mais je pense quand même que pour l'intérêt de la démocratie française il y a une prise de conscience qui est nécessaire.

OLIVIA GESBERT
Mais il y a des intérêts privés et des intérêts publics, parfois d'Etats étrangers, effectivement, qui pèsent sur l'ensemble des médias aujourd'hui dans l'Hexagone, et qui peuvent influencer le jeu de la démocratie, vous le savez aussi.

CEDRIC O
Je suis d'accord, mais je fais une différence tout de même entre les intérêts privés, ou tel ou tel journal possédé par un groupe privé, et des médias influencés par un pays dont le leader dit que l'idée libérale est obsolète, et qui a manifestement la volonté de s'immiscer dans les élections françaises. Après on peut considérer que ce n'est pas grave et que le plus important reste de ne rien toucher à ce qui existe, mais je pense quand même que, à la fin, on aura que nos yeux pour pleurer parce que, les partis qui pourraient arriver au pouvoir dans ce cas-là, eux, auront la main beaucoup moins légère sur les questions de liberté de la presse et d'indépendance, à mon avis.

OLIVIA GESBERT
Cédric O, une dernière question. Journaliste, journalisme, une profession qui doit s'adapter, pour vous, à l'ère numérique ?

CEDRIC O
Alors, le numérique perturbe les journalistes, comme les politiques…

OLIVIA GESBERT
Nous disrupte tous.

CEDRIC O
Nous disrupte tous, et on essaye, chacun dans notre couloir, de nous adapter.

OLIVIA GESBERT
Et alors, vous vous adaptez comment vous ?

CEDRIC O
Non mais, on voit que ça crée de nouvelles obligations, notamment dans la réactivité, notamment dans la continuité de l'information, qui ne sont pas forcément toujours très bonnes, ni pour le discours politique, ni pour la démocratie, maintenant c'est comme ça, il faut s'y adapter.

OLIVIA GESBERT
Bon, merci beaucoup à vous Cédric O d'être passé autour de ces micros, d'être avec nous dans « Les matins d'été » de France Culture, je rappelle que vous êtes le secrétaire d'Etat chargé du Numérique et que c'est vous qui pilotez, à ce titre-là, en ce moment, les futures mesures qui vont être pensées et prises peut-être demain, aussi, au Parlement, pour lutter contre la haine sur Internet.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 10 juillet 2019

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