Interview de Jacqueline Gourault, ministre de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales, "Libération" du 25 juillet 2019, sur les efforts du gouvernement en faveur des zones rurales. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Jacqueline Gourault, ministre de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales, "Libération" du 25 juillet 2019, sur les efforts du gouvernement en faveur des zones rurales.

Personnalité, fonction : GOURAULT Jacqueline.

FRANCE. Ministre de la cohésion des territoires et des relations avec les collectivités locales

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Q - Ce rapport sur les ruralités, c'est votre réponse aux gilets jaunes ?

Il remonte à bien plus loin. Nous sommes partis de la résolution sur l'agenda rural européen voté par le Parlement européen en 2018 avec l'idée de le mettre en oeuvre en France sans attendre sa création au niveau européen. Quand la crise des gilets jaunes a éclaté, nous avions déjà commencé à réfléchir sur le sujet. Evidemment, cette crise a confirmé la nécessité d'une démarche spécifique en direction des territoires ruraux. Ce rapport est aussi une manière d'y répondre.

Q - Quelle a été votre démarche ?

J'ai demandé à cinq élus ruraux de réfléchir à des propositions, en se décentrant autant que possible des questions purement institutionnelles. Il s'agissait plutôt de pousser la réflexion sur l'économique, le social, la culture, les problèmes, les solutions : le quotidien des habitants. Le rapport contient 200 propositions, qui vont être expertisées par le gouvernement d'ici au congrès des maires ruraux qui se tiendra le 21 septembre.

Q - De quel rural parle ce travail ?

Il y a différentes ruralités. Celle de la proximité d'une grande ville n'a rien à voir avec celle d'un village isolé de la Creuse. Il faut faire du cousu main, être suffisamment souple pour qu'on puisse adapter les réponses à chaque territoire. Il nous faut une boîte à outils dans laquelle les élus vont puiser pour mener à bien leurs projets. Les rapporteurs ont été très concrets et pragmatiques, avec une vision globale de la vie dans les ruralités, sur le travail, les déplacements, la culture… Ils s'intéressent notamment à ces bourgs de 3 000 à 5 000 habitants qui ont déjà perdu beaucoup de services. Sans ces petites centralités, il n'y a plus rien. Il est fondamental de leur permettre de jouer pleinement leur rôle.

Q - Comment ?

Nous défendons un plan de soutien du commerce et des services en milieu rural. Souvent, les bistrots ont disparu. Le rapport reprend la proposition du groupe SOS, acteur de l'économie sociale et solidaire, qui propose de déployer «1 000 cafés» en zone rurale. Nous voulons aussi soutenir la rénovation de l'habitat existant. L'Etat peut aider les communes dans la restauration de leur centre. Il faut réinvestir les villages, arrêter l'extension de l'habitat et protéger les terres agricoles.

Q - Le développement du très haut débit n'est-il pas le préalable indispensable à toute réflexion sur le rural ?

C'est la clé de tout. Le très haut débit, c'est comme l'électricité ou le téléphone autrefois. Tout ce dont nous parlons ne se conçoit pas sans couverture en téléphonie mobile et en haut débit. Le numérique est notamment une solution pour permettre aux habitants de travailler près de chez eux. Dans de petits villages, des maires créent des espaces de télétravail et plus largement des nouveaux lieux autour du numérique, qui permettent aux gens de ne pas rester isolés. Ce qui m'a frappée dans cette crise des gilets jaunes, c'est la solitude. Elle est très forte dans la ruralité car il n'y a plus de lieux de rencontre.

Q - Vous garantissez le très haut débit partout d'ici la fin du quinquennat ?

Oui : il sera déployé partout fin 2022. Beaucoup de territoires ont choisi de passer directement à la fibre optique. 79 départements devraient être intégralement équipés d'ici à 2025. Tout cela est fondamental. On sait que les gens ont envie d'aller vivre à la campagne. C'est un idéal pour 80 % des Français. Il faut qu'ils aient à leur disposition des moyens d'aujourd'hui. C'est le nerf de la guerre.

Q - Vous parlez de réinvestir les villages. Pariez-vous sur un mouvement de repeuplement après des décennies d'exode rural ?

On ne peut pas dire précisément ce qui va se passer. Mais on commence à voir les signes d'un basculement. Le déclin démographique n'est pas une fatalité. Il y a encore, bien sûr, des départements qui perdent de la population. Mais ils se battent pour inverser la vapeur et nous les y aidons. C'est nouveau : c'en est fini du fatalisme. Le développement permanent des villes n'est plus le seul horizon.

Q - Vous n'êtes pas très aidée par le chef de l'Etat, qui est perçu comme un métropolitain, partisan d'une rationalisation qui supprime les postes, les classes, les tribunaux…

Je ne partage pas votre assertion. Le président de la République est particulièrement attentif au développement des territoires ruraux. Il a souhaité la construction de cet agenda rural, annoncé lors de la sortie du grand débat, et demandé le dploiement du réseau France services qui est l'exact opposé de la rationalisation dont vous parlez. Ce que vous décrivez là, c'est une évolution qui remonte à plusieurs décennies. Ce gouvernement essaie d'inverser cette tendance. Regardez l'école : il n'y aura plus de fermeture sans accord des maires. Les dédoublements de classe engagés par le ministre Jean-Michel Blanquer concernent aussi la ruralité. On admet désormais qu'on ne peut pas imposer un nombre d'élèves partout de manière uniforme. Le rapport demande que cette logique de différenciation s'applique à d'autres domaines.

Q - Certains parlementaires ruraux demandent justement que les dotations de l'Etat soient allouées non pas sur le seul critère de la population, mais aussi en tenant compte des revenus et de la densité…

Dans la dotation globale de fonctionnement (DGF), il y a déjà une part qui résulte d'une péréquation. De sorte que la dotation par habitant est parfois plus importante en zone rurale qu'en zone urbaine. Depuis 2017, nous avons stoppé la baisse des dotations de l'Etat, et accru la péréquation.

Q - Le projet de loi «engagement et proximité», présenté au début du mois, rend aux maires de village une partie de leurs compétences. Est-ce que cela participe de ce mouvement de «réinvestissement des villages» ?

L'esprit de la loi Chevènement de 1999, la plus efficace en matière d'intercommunalités, c'était de faire des coopératives de communes. Par la suite, on a eu tendance à agrandir ces intercommunalités. Cela manque parfois de pertinence territoriale. Avec cette loi engagement et proximité, nous voulons redonner plus de sens à la commune, plus de place au maire dans l'intercommunalité.

Q - Faut-il augmenter les indemnités des maires ruraux ?

Notre idée, c'est de laisser plus de liberté aux petites communes. Aujourd'hui, les indemnités sont plafonnées en fonction de la taille : moins de 500, moins de 1 000 ou moins de 3 500 habitants. Notre objectif est de leur permettre plus de souplesse et plus de liberté dans la répartition de l'enveloppe. Cela permet de responsabiliser les élus et de gommer les effets de seuil pour les communes les plus petites. La loi engagement et proximité est pensée pour susciter des vocations en accompagnant mieux les élus dans l'exercice de leur mandat.


Source https://www.mouvementdemocrate.fr, le 31 juillet 2019

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