Entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, dans "El Mercurio" du 25 juillet 2019 sur le système multilatéral, les relations franco-américaines, le Brexit et sur la question climatique. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, dans "El Mercurio" du 25 juillet 2019 sur le système multilatéral, les relations franco-américaines, le Brexit et sur la question climatique.

Personnalité, fonction : LE DRIAN Jean-Yves.

FRANCE. Ministre de l'Europe et des affaires étrangères

Circonstances : Déplacement au Chili, le 25 juillet 2019

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Q - Dans un contexte où les forces nationalistes gagnent du terrain dans le monde entier, et avec un partenaire traditionnel comme les Etats-Unis qui remet en cause les structures et les accords multilatéraux, que propose la France pour faire face aux isolationnismes ?

R - Je fais le constat que le système multilatéral est en crise. Nous avons d'une part des problèmes globaux qui appellent des solutions négociées : changement climatiques, migrations, montée des tensions entre grandes puissances ; et de l'autre, nous avons des difficultés à trouver le cadre et les formats permettant d'apporter une réponse commune. Et certains en effet sont tentés par l'unilatéralisme.

Pour moi, il ne peut y avoir de système multilatéral sans respect de la souveraineté des Etats, mais les règles internationales ne sont pas incompatibles avec l'action puisqu'elles permettent de trouver des solutions respectées par tous les acteurs. En défendant le multilatéralisme, nous oeuvrons à le rendre plus efficace. C'est justement dans cet objectif qu'avec l'Allemagne nous avons lancé en avril dernier l'"Alliance pour le multilatéralisme", afin de faire converger les efforts des Etats convaincus qu'un engagement renouvelé en faveur du multilatéralisme est plus que jamais nécessaire.

Je suis très heureux que le Chili ait rejoint cette initiative car la présence du Chili au G7 de Biarritz en août et l'accueil de la COP25 à Santiago en décembre montrent bien que nos amis chiliens investissent comme nous en faveur du multilatéralisme.

Q- Un thème qui a récemment tendu la relation avec les Etats-Unis, c'est la décision de votre pays de mettre en place un impôt visant les géants numériques ("taxe GAFA"). Washington menace de représailles, probablement en matière de droits de douane. Que répond la France, est ce qu'elle voit un espace pour une négociation afin d'éviter la recrudescence de la guerre commerciale ?

R - L'impôt en question concerne tous les géants du numérique, y compris les entreprises françaises et européennes, et non seulement les "GAFA". Nous ne pouvons pas accepter que les entreprises de ce secteur soient soumises à un taux d'imposition effectif deux fois plus bas que celui des entreprises de l'économie traditionnelle. C'est une question de justice fiscale, à laquelle nos concitoyens sont très sensibles. Nous devons donc mettre en place un système fiscal efficace au niveau international pour relever les défis de l'ère numérique. D'ailleurs, d'autres Etats comme le Royaume-Uni ou l'Italie adoptent des mesures similaires.

S'agissant des négociations avec les Etats-Unis sur la question, elles sont en cours dans le cadre de l'OCDE. Nous sommes convaincus que ce format multilatéral est le cadre approprié pour trouver des solutions durables, car ce problème est mondial par nature. Les progrès accomplis récemment par le groupe de travail de l'OCDE et lors de la dernière réunion des ministres des finances du G7 sont réels. Ces efforts doivent être poursuivis pour parvenir à un consensus en 2020. En attendant, nous avons décidé d'agir au niveau français. Ce cadre national sera bien sûr remplacé par le cadre international quand ce dernier entrera en vigueur, dès 2020 je l'espère.

Q - Le coup le plus dur pour l'UE est à n'en pas douter la décision du Royaume Uni de quitter l'Union. Dans le scénario actuel, est ce que la France est prête à renégocier l'accord avec Londres, comme l'a suggéré le nouveau Premier ministre britannique, Boris Johnson ?

R - Il y a deux ans et demi, les Britanniques votaient en faveur d'un départ de l'Union européenne. Nous pouvons regretter cette décision mais nous devons aussi la respecter en faisant en sorte de la mettre en oeuvre de la manière la plus ordonnée possible. C'est ce que nous avons essayé de faire, en négociant et en concluant un accord de retrait avec Londres, qui malheureusement n'a pas encore pu être accepté par le Royaume-Uni. Cet accord est le meilleur possible et les discussions à son sujet ne peuvent pas être rouvertes.

Q - Est-ce que le Brexit est un retour en arrière dans le projet d'intégration de l'UE ?

R - Le Brexit comme la montée des populismes en Europe sont les symptômes d'un malaise profond, qui trouve sa source dans le sentiment d'une déconnexion entre les institutions et les citoyens. Prôner le repli sur soi n'est pas la solution à ces défis, car cela revient à nous ôter les outils dont nous avons le plus besoin. Le taux élevé de participation aux dernières élections européennes, tout comme les scores des partis pro-européens, dont celui de la liste Renaissance porté par notre majorité, a montré qu'il existe une vraie envie d'Europe, efficace et qui protège ses citoyens. C'est le projet que nous allons mettre en oeuvre avec les nouvelles institutions européennes.

Q - L'Accord de Paris sur le climat a été un triomphe diplomatique pour votre pays, notamment en incluant la Chine et les Etats-Unis dans le cadre de l'accord. Mais les Etats-Unis ont abandonné l'accord. En quoi faut-il avancer lors du prochain sommet climatique qui aura lieu au Chili à la fin de cette année ?

R - Je me réjouis du rôle moteur du Chili dans la lutte contre le changement climatique. La COP25 de Santiago en décembre sera un rendez-vous majeur. Et la France apportera toute la coopération que souhaite le Chili pour en faire un succès. Préparer cette échéance - à laquelle le président de la République Française participera - est d'ailleurs l'une des raisons de mon déplacement dans votre pays. Ce rendez-vous majeur doit permettre de finaliser les règles de mise en oeuvre lors de l'Accord de Paris et nous espérons parvenir à un consensus, préservant l'intégrité de l'accord. La COP25 devra aussi être celle du passage à l'action et nous pouvons nous féliciter des priorités très concrètes que le Chili s'est fixé dans ce cadre. Elle doit enfin préparer et mobiliser l'ensemble des Etats et des parties prenantes pour que nous aboutissions, collectivement, à un rehaussement de nos contributions nationales à la réduction du changement climatique.

Q - Il y a un peu moins d'un an, le président Macron a souligné le besoin de refonder l'ordre mondial international et de reconnaître notamment, d'une certaine manière, de nouveaux équilibres dans différentes régions, telle l'Amérique latine. Qu'est-ce que fait la France à cet égard ? L'invitation faite au président Sebastian Piñera au sommet du G7 à Biarritz entre-t-elle dans cette démarche ?

R - Bien entendu. Emmanuel Macron a souhaité renouveler profondément les formats et l'ambition du G7, notamment par l'association de grands partenaires de la France. Le Chili fait partie de ces partenaires de bonne volonté, soucieux comme nous du respect des valeurs démocratiques et des libertés fondamentales, avec lesquels nous entretenons des relations soutenues. Je suis très heureux que le président Piñera puisse participer à ce rendez-vous où nous engagerons des initiatives importantes sur les libertés dans le monde numérique ou encore sur les océans et la biodiversité qui seront une priorité de la COP25.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 2 août 2019

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