Entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, dans "La Folha de Sao Paulo" du 27 juillet 2019, sur les relations franco-brésiliennes et l'accord de libre-échange UE-Mercosur. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, dans "La Folha de Sao Paulo" du 27 juillet 2019, sur les relations franco-brésiliennes et l'accord de libre-échange UE-Mercosur.

Personnalité, fonction : LE DRIAN Jean-Yves.

FRANCE. Ministre de l'Europe et des affaires étrangères

Circonstances : Déplacement au Brésil, le 27 juillet 2019

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Q - Juste après l'annonce de la conclusion de l'accord UE-Mercosur, vous aviez dit que la prise en compte des lignes rouges fixées en amont par la France demandait des actes, pas que du déclaratif. Avez-vous reçu des engagements concrets depuis ? Lesquels ?

R - Sur ce sujet important, les positions de la France sont claires. Nous prenons le temps de réaliser une évaluation nationale complète, indépendante et transparente de cet accord, qui permettra de déterminer la position des autorités françaises. Nos principaux points de vigilance sont connus : il s'agit de la mise en oeuvre effective de l'accord de Paris, du respect de nos normes environnementales et sanitaires, et de la protection des filières agricoles sensibles.

Vous évoquez les actes : effectivement, au-delà du texte de l'accord, c'est au regard des actions concrètes et des résultats obtenus que nous devrons nous déterminer. À ce titre, les engagements pris par les pays du Mercosur au Sommet du G20, concomitamment à la conclusion de l'accord, sont des signaux positifs, et notamment ceux du président Bolsonaro en matière de lutte contre le changement climatique et pour la biodiversité. Il s'agit là d'enjeux majeurs, qui connaîtront des échéances importantes dans les prochains mois, à commencer par la COP25 à Santiago du Chili dans quelques mois, et sur lesquels nous serons particulièrement attentifs. Nous en parlerons très librement avec mon homologue Ernesto Araujo.

Q - Vendredi dernier, le président Jair Bolsonaro a contesté les statistiques de déforestation en Amazonie fournies par un institut national réputé. Deux jours avant, le ministre de l'environnement s'était réuni avec des propriétaires de scieries. Comment ce genre de déclaration et de geste peut nuire à la ratification de l'accord ?

R - Nous sommes cartésiens et je souhaiterai donc m'en tenir aux faits. La première chose que je vois c'est que le président Bolsonaro a décidé que le Brésil resterait dans l'Accord de Paris. Nous en prenons acte, c'est une décision importante que nous avons salué. Et il n'aura échappé à personne que dans sa première contribution nationale au titre de l'Accord de Paris, le Brésil s'est engagé à réhabiliter et replanter 12 millions d'hectares de forêt d'ici 2030. Nous serons très attentifs à la mise en oeuvre effective de cet Accord.

La seconde chose, ce sont les données publiées récemment au sujet de la déforestation en Amazonie. Ce sont des informations préoccupantes si elles se confirment, car chacun connaît l'importance de l'écosystème amazonien pour la lutte contre le changement climatique.

Q - Comment la France compte diminuer les résistances, voire le rejet, de l'Accord par ses agriculteurs, qui pointent du doigt l'homologation de 240 pesticides par le nouveau gouvernement brésilien et les standards inférieurs en sécurité alimentaire en Amérique du Sud ?

R - Comme je l'ai indiqué, la France attache une attention particulière à la préservation de nos normes sanitaires. Il ne faut pas pour autant jouer sur les peurs : nous échangeons déjà des biens agricoles avec le Mercosur, et les produits du Mercosur que nous importons dans l'Union européenne doivent déjà respecter nos normes environnementales et sanitaires. Ces normes sont non négociables, et nous devons nous assurer que les procédures d'audit et de contrôle de l'UE et des Etats du Mercosur, que le projet d'accord vise d'ailleurs à faciliter, permettront bien d'en garantir le respect. Ce sera l'un des aspects prioritaires de l'évaluation de l'accord que nous lançons à titre national.

Le Brésil et la France partagent la caractéristique d'être deux nations agricoles, il est donc naturel que les sensibilités de ce secteur s'expriment en France (comme en Europe) à la suite de la conclusion de l'accord entre l'UE et le Mercosur. Nous allons donc évaluer avec vigilance et transparence l'impact de l'accord sur les filières agricoles sensibles, comme le boeuf, la volaille et le sucre, pour lesquelles nous avions demandé des protections particulières dans la négociation. Je veux également rappeler que le projet d'accord ouvre des opportunités pour nos producteurs agricoles, notamment dans les secteurs des vins et spiritueux et des produits laitiers.

Q - N'est-il pas paradoxal de prôner une politique environnementale ambitieuse sur les fronts français et européen, tandis que l'on parvient à un accord avec un bloc dont le principal membre va nettement dans l'autre sens ?

R - Tenons nous en aux faits, pas forcément aux propos destinés à la satisfaction de certains intérêts. Le maintien réitéré du Brésil dans l'Accord de Paris sur le climat constitue pour nous un signal important que nous souhaitions encourager. Nous allons regarder avec une attention particulière l'impact de l'accord sur l'environnement. Ma conviction est que pour qu'un accord avec le Mercosur soit un bon accord, il doit également tirer vers le haut nos exigences en matière de lutte contre le changement climatique, de protection de la biodiversité et de droits sociaux.

En tout état de cause, il me semble indispensable que la France et l'Europe continuent à dialoguer sur les questions environnementales et climatiques avec le Brésil, qui constitue de longue date un partenaire majeur du développement durable à l'échelle mondiale.

Et la lutte contre le réchauffement climatique et pour le développement durable des territoires n'est rien sans l'implication des gouvernements locaux. Ceci est particulièrement vrai dans le cas du Brésil. La France, avec l'accord du gouvernement fédéral, accompagne ainsi la mobilisation des Etats fédérés et des municipalités pour la mise en oeuvre des objectifs de développement durable, à Curitiba, à Sao Paulo ou avec le Consortium pour le développement durable du Nordeste récemment créé.

Q - Combien de temps doit-on attendre avant la ratification de l'accord par la France ? Un an, plus ?

R - Du fait de son contenu, qui couvre des champs de compétence de l'Union européenne mais aussi des Etats membres, cet accord sera effectivement soumis à la ratification de l'ensemble des Etats membres de l'Union européenne, et notamment du Parlement français. Mais il devra d'abord faire l'objet d'un débat et d'un vote formel au Conseil de l'Union européenne et au Parlement européen, après une révision juridique. Il s’agira incontestablement d'un processus assez long, et nous n'anticipons pas d'avoir à prendre formellement position au Conseil avant fin 2020.

Q - À quel point l'imminence du Brexit et la tension entre les Etats Unis et la Chine ont stimulé l'accélération des tractations du côté européen ?

R - Il faut être lucide : dans un monde marqué par des tensions commerciales croissantes et la remise en cause du multilatéralisme, les accords commerciaux peuvent constituer une sorte de filet de sécurité pour nos économies, et assurer qu'une partie de nos échanges commerciaux seront non seulement facilités, mais continueront également à être régis par le droit - et pas par le droit du plus fort.

Cela dit, cela faisait presque 20 ans que ces négociations avaient commencé. Je ne pense pas que les négociateurs aient cédé à la facilité ou à la précipitation, et je pense qu'ils ont eu à coeur de remplir le mandat que les gouvernements leur avaient confié. Comme je l'ai indiqué, c'est ce que nous allons à présent vérifier en prenant le temps de juger sur pièce.

Q - Après vous avoir rencontré à Paris, votre homologue brésilien, Ernesto Araujo, a dit que des visites de spécialistes français de l'environnement et des droits de l'Homme au Brésil seraient organisées afin de changer "des perceptions erronées" sur le pays. Qu'en est-il de ce plan ?

R - Je suis persuadé que les échanges entre experts de nos deux pays sont effectivement importants, et dans tous les domaines. Dans le domaine de l'environnement par exemple, nous avions évoqué avec Ernesto Araujo à Paris l'idée de mettre en place un groupe de travail sur l'environnement et je souhaite que ce projet puisse être mis en oeuvre rapidement.

Q - Plusieurs chercheurs et membres de mouvements sociaux dénoncent les atteintes aux droits de l'Homme sous la gestion Bolsonaro. Quelques-uns ont même déménagé en France après avoir fait l'objet de menaces et intimidations. Comment le gouvernement Emmanuel Macron suit cette situation ?

R - Le président français a réitéré, lors du message de félicitations qu'il a adressé au président Bolsonaro, toute l'importance qu'il attachait à la promotion des droits de l'Homme. C'est un axe important de la diplomatie française et nous avons bien évidemment des dialogues exigeants sur le sujet, tout en respectant la souveraineté des pays avec lesquels nous en discutons. Je rencontrerai d'ailleurs lors de mon séjour au Brésil des associations et des représentants de la société civile, comme je le fais presque systématiquement lors de mes déplacements à l'étranger. Il faut juger sur pièce et je constate, que les institutions brésiliennes protègent effectivement les libertés fondamentales à l'instar de la décision du 13 juin du Tribunal suprême fédéral de criminaliser les actes d'homophobie et de transphobie.

Q - De quelle façon la crise des pétroliers dans le Golfe est un produit du retrait américain de l'accord sur le nucléaire iranien, toujours soutenu par Paris, Berlin et Londres ? Quelle issue envisagez-vous pour apaiser la tension de ces derniers jours ?

R - La France est très impliquée dans la recherche des paramètres d'une désescalade avec l'Iran. Il y a plusieurs éléments à cette situation : le fait que l'Iran ait récemment dépassé deux limites de l'accord de Vienne sur le nucléaire ; des actes dans le Golfe, comme la saisie récente du navire britannique Stena Impero, qui contribuent à l'escalade ; la pression maximale des Etats-Unis qui elle aussi l'alimente en poussant l'Iran à apporter une mauvaise réponse à la décision regrettée de Washington de sortir de l'accord. Nous travaillons depuis plusieurs semaines à obtenir que cette escalade puisse cesser. Le dialogue continue mais nous attendons de l'Iran qu'il revienne en conformité avec l'accord de Vienne et qu'il fasse les gestes nécessaires pour contribuer à la désescalade.

Q - Quels sont les chantiers prioritaires de la coopération franco-brésilienne à présent ?

R - Les chantiers sont nombreux. Nous avons célébré l'année dernière les dix ans du partenariat stratégique qui nous lie depuis 2008. Nous en reprenons le fil aujourd'hui sur des bases nouvelles, suite aux élections du président de la république française en 2017 et du Président brésilien en 2018. Pour ce déplacement au Brésil, le premier d'un ministre des affaires étrangères français depuis plus de quatre ans, je suis porteur d'un double message.

Notre souhait tout d'abord approfondir le partenariat stratégique, dans tous les domaines. La défense, au coeur de celui signé en 2008, continuera à en demeurer un volet emblématique. Nous voulons également renforcer plus encore nos relations économiques et commerciales déjà denses. La France est un investisseur majeur au Brésil. J'en prends pour preuve la dernière opération effectuée par Engie avec le rachat de TAG pour plus de 8 milliards de dollars - avec ce que ce projet porte pour la transition énergétique du Nordeste et ces mille entreprises françaises qui ont fait le choix du Brésil, à Rio de Janeiro, à Sao Paulo et ailleurs au Brésil. Je n'oublie pas non plus que nous partageons une frontière commune, avec la Guyane côté français. Nous devons continuer à en accroître les externalités positives des deux côtés de la frontière.

Dans le même temps, parce que notre partenariat stratégique a permis de construire une confiance mutuelle, nous pouvons parler ensemble, sans fards et en toute franchise, de tous les sujets, en particulier les dossiers les plus complexes et les plus sensibles dont je vous ai parlé, enjeux commerciaux avec l'accord UE-Mercosur, développement durable, lutte contre le changement climatique. Je souhaite que nous puissions avancer sur les deux jambes d'un partenariat dont je fais une priorité de mon action en Amérique du Sud.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 2 août 2019

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