Entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, dans "Le Journal du dimanche" du 4 août 2019, sur les relations franco-brésiliennes, le nucléaire iranien, le conflit syrien et sur la Russie. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, dans "Le Journal du dimanche" du 4 août 2019, sur les relations franco-brésiliennes, le nucléaire iranien, le conflit syrien et sur la Russie.

Personnalité, fonction : LE DRIAN Jean-Yves.

FRANCE. Ministre de l'Europe et des affaires étrangères

ti :

Q - Le président brésilien a annulé votre rendez-vous mercredi pour aller chez le coiffeur. N'est-ce pas une humiliation ?

R - Chacun connaît les contraintes qui s'attachent aux agendas chargés des chefs d'Etat. Manifestement, il y aurait eu une urgence capillaire. C'est une préoccupation qui m'est étrangère. Mais ce que j'ai pu faire lors de ma visite au Brésil pour le renforcement de nos relations bilatérales, la défense des intérêts de la France et la préparation des enjeux climatiques de la COP25 a été très positif. J'ai eu des entretiens avec mon homologue, avec la société civile brésilienne, en particulier les ONG, et avec la société civile économique. Je me suis aussi entretenu avec les gouverneurs de plusieurs Etats. C'est l'intérêt de la France de parler au Brésil, à tous les Brésil.

Q - Qu'entendez-vous par là ?

R - Nous avons une relation bilatérale très forte. Nous avons autant d'investissements français au Brésil qu'en Chine. Près d'un millier d'entreprises françaises sont présentes au Brésil. Dans la défense, les énergies non renouvelables, l'environnement, l'agroalimentaire... Nous avons lancé le projet du "grand lycée Pasteur" à São Paulo, qui accueillera 3.000 élèves. Le parrain sera Raí de Oliveira, ancien grand joueur du Paris-Saint-Germain.

J'ai été très transparent dans la volonté de clarifier nos engagements réciproques concernant le réchauffement climatique. J'ai obtenu de mon collègue des affaires étrangères, Ernesto Araújo, la mise en place d'un groupe de travail sur les enjeux de l'environnement et sur la mise en oeuvre de l'accord de Paris avant la COP25 à Santiago du 2 au 13 décembre. J'espère que ce processus-là pourra être déployé. Il faut aussi être transparent à propos du Mercosur. Les engagements affichés doivent être respectés. C'est la raison pour laquelle le Premier ministre, à la demande du président, a engagé la mise en oeuvre d'une commission d'évaluation pour s'assurer du plein respect de l'accord de Paris, de celui des normes phytosanitaires et de la protection de nos filières agricoles. C'est une grande exigence que nous posons. Ce rapport, rendu public, servira de guide de notre position finale.

Q - Prenez-vous au sérieux les menaces de Donald Trump de taxer le vin français ?

R - Il faut poursuivre le dialogue avec notre partenaire américain sur ce sujet. Nous ne cherchons à cibler aucun pays en particulier à propos de la taxation du numérique. La poursuite des discussions avec les Etats-Unis amènera à une solution collective de bon sens.

Q - Le président américain a aussi sanctionné le ministre des affaires étrangères iranien. La République islamique d'Iran, elle, détricote l'accord sur le nucléaire. Y a-t-il un espace pour le compromis ?

R - La situation est dangereuse mais nous n'allons pas dévier de notre cap. La priorité reste d'éviter l'escalade des tensions. L'Iran ne respecte plus l'accord de Vienne sur le nucléaire. Nous avons toujours considéré qu'il s'agissait d'une mauvaise réponse à une mauvaise décision américaine de se retirer de cet accord et de mettre en oeuvre des sanctions contre l'Iran. Téhéran doit se conformer de nouveau à l'accord.

Sanctionner un ministre des affaires étrangères comme l'ont fait les Etats-Unis n'est pas le meilleur chemin pour y parvenir. Nous devons aussi travailler pour que puisse s'ouvrir une phase de discussions plus larges que la seule question nucléaire.

Q - C'est-à-dire ?

R - En dehors du nucléaire, il y a la question de la stabilité de la région. Nous travaillons fortement pour le renforcement de la sécurité maritime dans le Golfe. Nous souhaitons y apporter une réponse européenne, car la liberté de navigation est très importante.

Q - Dans la région, justement, l'allié syrien de l'Iran vient de signer un accord de cessez-le-feu à Idlib, bombardée depuis trois mois. Peut-on croire Damas ?

R - La situation humanitaire dans la province d'Idlib est épouvantable, dramatique. Trois millions de personnes, dont plus de la moitié de déplacés, sont soumises à des conditions humanitaires très difficiles, y compris des tensions internes entre les groupes armés, les groupes radicaux et les groupes terroristes. Il importe que ce cessez-le-feu soit respecté et que la Russie fasse les pressions nécessaires pour éviter toute dérive et toute reprise de combat qui serait dramatique. Cela fait partie des sujets que le président Macron abordera avec le président Poutine lors de leur entretien le 19 août.

Q - Vous avez certainement vu les photos des trois fillettes prises dans les décombres de leur maison bombardée par le régime syrien, suspendues dans le vide...

R - C'est épouvantable. Ce n'est qu'un cas parmi d'autres, malheureusement.

Q - L'une des filles s'appelait Riham, elle avait 5 ans. Elle tenait à bout de bras sa petite soeur de 7 mois.

R - Oui.

Q - Elle est décédée après la photo, une de ses soeurs et sa mère aussi. À quoi a servi le pragmatisme diplomatique pour cette famille ?

R - Le fait que les accords précédents de cessez-le-feu n'aient pas été respectés a abouti à ces images dramatiques. La prise de conscience doit être plus forte après ces images. Elles montrent une fois de plus qu'il n'y a pas de solution militaire. La seule solution possible doit aboutir à une transition et un processus électoral juste et ouvert. C'est l'initiative menée aujourd'hui par l'envoyé des Nations unies, M. Geir Pedersen. C'est sur quoi la plus grande partie de la communauté internationale est d'accord. Les acteurs doivent maintenant être au rendez-vous. Il faut que la pression médiatique et celle des acteurs internationaux les y amènent.

Q - Moscou soutient Damas. La France a pourtant oeuvré pour faire réadmettre la Russie au Conseil de l'Europe. Etait-ce raisonnable ?

R - Nous avons soutenu le retour de la Russie au Conseil de l'Europe avant tout pour le bénéfice des citoyens russes. Afin que la Cour européenne des droits de l'Homme puisse continuer de suivre la situation intérieure. C'était le but majeur. De notre côté, nous avons clairement exprimé notre préoccupation devant la répression du week-end dernier à Moscou.

Q - Qu'attendez-vous de la rencontre du président avec Vladimir Poutine le 19 août ?

R - Depuis le début de son mandat, le président mène un dialogue avec Moscou franc, exigeant, sans concession, sans naïveté. Un dialogue qui ne cache pas nos désaccords, souvent profonds. Mais un dialogue néanmoins. La Russie est un membre permanent du Conseil de sécurité. Elle est un acteur incontournable de la stabilité internationale et de la stabilité européenne. Personne ne peut nier cette réalité. Nous voulons voir si notre coopération peut contribuer au règlement des crises, mais nous jugerons sur les faits. Qu'il s'agisse de l'Iran, de la Syrie, de la Libye, de l'Ukraine ou des droits de l'Homme. C'est important de le faire avant le sommet du G7 à Biarritz, qui traitera l'ensemble de ces sujets.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 9 août 2019

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