Entretien de Mme Amélie de Montchalin, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, sur le site "Le Point.fr" le 29 août 2019, sur le Brexit, le budget européen, les commissaires européens et la relation franco-allemande. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de Mme Amélie de Montchalin, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, sur le site "Le Point.fr" le 29 août 2019, sur le Brexit, le budget européen, les commissaires européens et la relation franco-allemande.

Personnalité, fonction : MONTCHALIN Amélie de.

FRANCE. Secrétaire d'Etat aux affaires européennes

ti : Q - Boris Johnson suspend le Parlement britannique. S'il s'agissait d'un pays émergent, l'Occident serait prompt à dénoncer un "coup d'Etat". Quand il s'agit du Royaume-Uni, qu'en dit en France ?

R - Le Royaume-Uni est à la croisée des chemins et fait face à l'un des choix les plus importants de son histoire. Inutile de souffler sur les braises de la vie politique intérieure britannique. Plus que jamais, la solution reste dans le dialogue à 27, avec les Britanniques, pour trouver un accord et définir notre relation future.

Q - Votre grand dossier va consister à négocier, au nom de la France, le futur budget européen portant sur la période 2021-2027. Sans le Royaume-Uni, cela représente déjà une difficulté. Mais pire encore, Boris Johnson a laissé entendre à plusieurs reprises que le Royaume-Uni n'honorerait pas les engagements financiers vis-à-vis de l'Union convenus par le gouvernement May... Quelles seraient les conséquences d'une telle décision ?

R - Nous sommes en train de négocier à 27 le budget européen pour la prochaine décennie. C'est une très lourde responsabilité vis-à-vis des citoyens européens. J'y consacre beaucoup de mon temps, car le plus important est que ce budget corresponde bien aux priorités des citoyens, qu'il porte des résultats concrets. Lorsque j'étais responsable du budget français à l'Assemblée, j'ai toujours tenu à faire de la période budgétaire un moment de transparence vis-à-vis des citoyens : où va l'argent des Français, au service de quelles politiques tangibles. C'est un outil de progrès pour chaque citoyen européen, pas un débat comptable indéchiffrable. C'est dans cet état d'esprit que j'entame les négociations sur ce budget 2021-2027, qui va rendre possibles pour des millions d'Européens la création d'emplois grâce à la recherche et à l'innovation, la formation et la mobilité des jeunes, mais aussi l'aide aux plus démunis, sans parler bien sûr de l'agriculture, qui est l'un des fondements de notre souveraineté et une priorité française. Quelle que soit la forme du Brexit, cette vision et ces objectifs concrets ne seront en aucun cas menacés. Le Royaume-Uni doit respecter ses engagements. Personne ne lui demande de contribuer au prochain budget, mais de payer ce qu'il doit au titre de son appartenance à l'Union jusqu'à sa sortie. Il ne s'agit pas de la "facture" du Brexit, mais bien d'honorer les engagements pris par le Royaume-Uni pour demeurer dans l'Union européenne jusqu'à sa sortie. Je n'imagine pas que ce grand pays affaiblisse sa signature internationale.

Q - S'agissant du Brexit, Boris Johnson, lors de sa récente visite à Paris, a évoqué la solution des "contrôles dématérialisés" pour éviter de réinstaller une frontière physique entre les deux Irlande. Or, cette solution a déjà été explorée par Michel Barnier et les négociateurs britanniques. Elle est inenvisageable s'agissant des contrôles sanitaires et phytosanitaires. Il faudra bien une frontière physique. Trente jours suffiront-ils à régler un problème déjà étudié de fond en comble par les meilleurs spécialistes des deux côtés de la Manche depuis plus de deux ans ?

R - Hors de question de rétablir une frontière physique entre les deux Irlande. Si les Britanniques ne veulent pas de la solution trouvée depuis plusieurs mois pour l'éviter, la balle est dans leur camp pour faire rapidement des propositions véritablement opérationnelles. Ces propositions ne pourront toutefois pas faire table rase des discussions qui durent déjà depuis deux ans. De ces discussions est né un accord de retrait, le meilleur possible, qui fait l'objet d'oppositions de politique intérieure britannique. Mais comme l'a dit aujourd'hui le président, c'est de notre avenir commun que nous devons discuter. Avec Jean-Yves Le Drian, nous sommes pleinement engagés à maintenir une relation forte avec les Britanniques. En tout état de cause, nous n'aiderons pas Boris Johnson à devenir "Mr No Deal" auprès de ses électeurs en pointant du doigt l'Union européenne. Ce ne serait pas très fair-play vis-à-vis des citoyens européens.

Q - Sylvie Goulard est proposée par la France dans le rôle de commissaire européen. Qu'attendez-vous concrètement du poste qu'elle va occuper et comment envisagez-vous votre collaboration avec la commissaire française ?

R - Je connais bien et j'apprécie beaucoup Sylvie Goulard. Elle a été déterminante dans mon engagement politique, en particulier européen. Qu'une femme de cette valeur et de cette compétence occupe aujourd'hui cette fonction est une profonde satisfaction pour toutes les femmes, et pour tous les hommes, qui s'engagent dans le projet européen. Dans le contexte du moment crucial de la construction de l'Europe que nous vivons, le rôle du commissaire français est très particulier. Celui de mettre en oeuvre concrètement un projet auquel nous sommes très attachés, parce qu'il est le reflet des attentes des citoyens lors des élections européennes. Sylvie Goulard est une femme du concret, une élue, elle a présidé un mouvement associatif pro-européen. Elle est pour moi une excellente candidate pour contribuer au succès de la nouvelle Commission, parce qu'elle sera déterminée à faire que ce projet donne des résultats rapidement. Nous travaillerons étroitement avec elle pour porter cette ambition.

Q - Pourquoi ce choix a-t-il été si long à décanter ?

R - Depuis quelques semaines, l'essentiel des échanges que le président de la République a eus avec Ursula von der Leyen portait sur le projet et l'organisation générale de cette "équipe d'Europe" des commissaires afin qu'elle soit efficace et au service des citoyens. La véritable question n'était pas d'abord celle du nom, mais du profil du commissaire français le plus pertinent, en ayant à l'esprit la compétence et l'engagement, le plus utile, dans cette équipe. Nous l'avons trouvé.

Q - Fin juillet, la France et l'Allemagne se sont divisées sur la nomination de Mme Georgieva à la tête du FMI. L'Allemagne a perdu cette bataille. La France et ses alliés, notamment au sud et à l'est, ont écarté le candidat des Allemands et des Scandinaves. Où en sont les relations franco-allemandes, notamment sur les sujets économiques ?

R - Vous oubliez l'accord historique de Meseberg qui prévoit la création d'un budget de la zone euro, mais aussi l'initiative franco-allemande sur les batteries pour les véhicules électriques ou encore notre feuille de route commune pour réformer la politique de la concurrence. Vous oubliez aussi les avancées très concrètes en cours grâce au traité d'Aix-la-Chapelle dans le domaine numérique ou social, avec l'apprentissage. Ce sont là des sujets majeurs sur lesquels la France et l'Allemagne n'ont pas toujours été d'accord, et pourtant, nous avons obtenu de grandes avancées. Cela montre que nous arrivons à surmonter nos divergences de vues dès que nous entrons mutuellement dans les sujets concrets de convergence. Mais il y a encore du chemin à parcourir. Et de part et d'autre. La France doit certes poursuivre les réformes structurelles et la maîtrise de la dépense publique, mais il faut aussi que l'Allemagne investisse davantage pour soutenir la croissance. C'est le sens du "pacte de croissance" que porte Bruno Le Maire. Au-delà des questions économiques, le couple franco-allemand est pleinement à l'oeuvre sur le plan diplomatique au niveau mondial avec l'"alliance pour le multilatéralisme" et sur le dossier ukrainien. En matière de défense, la France et l'Allemagne sont engagées dans les projets communs d'avions de combat et de chars de combat de nouvelle génération, là où, par le passé, nous avions des programmes concurrents.

Q - Mme Von der Leyen a été élue à la présidence de la Commission par une majorité qui comprenait aussi des voix souverainistes au Parlement européen. Dans cet esprit de réconciliation, le moment est-il venu de lever les procédures de sanctions contre la Pologne et la Hongrie afin de repartir sur des bases apaisées ?

R - J'étais à Strasbourg ce jour-là et j'ai le souvenir très net qu'elle a dit aux souverainistes qu'elle ne voulait pas des voix de ceux qui veulent détricoter l'Union européenne.

Nous n'acceptons aucune compromission avec les questions des valeurs et de l'Etat de droit. Elles sont au fondement de notre identité, le projet européen étant bien humaniste plus qu'économique ou géopolitique. Le président a insisté là-dessus devant nos ambassadeurs. Les renier revient à détruire l'édifice que nous avons construit tous ensemble depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et la chute de l'Union soviétique. Nous conduisons, dans le cadre des institutions et selon les procédures prévues par les traités, un dialogue nourri avec la Pologne et la Hongrie. Nos inquiétudes ne sont pas toutes levées et nous attendons encore des précisions de la part de ces Etats. Des discussions auront lieu au prochain conseil des ministres des affaires européennes auquel je me rendrai en septembre.

Q - Plus inquiétant, la nouvelle présidente de la Commission n'a pas prononcé un mot au sujet de la politique agricole commune, une politique chère à la France. Certains, notamment en Allemagne, sont tentés de renationaliser les aides aux agriculteurs... Ce qui, du reste, soulagerait le budget européen. Comment comptez-vous défendre la PAC dont la France est la première bénéficiaire ?

R - Notre continent est agricole. Si vous traversez l'Europe en train ou la survolez en avion, vous voyez des champs sur des milliers de territoires. Nous nourrir grâce à cette production est un pilier de notre souveraineté. Et si nous nous reconnaissons très largement dans le programme d'Ursula Von der Leyen, qui est très ambitieux en matière environnementale et sociale notamment, nous voulons que les choses soient claires. La France, ainsi qu'un grand nombre d'autres pays européens, veut conserver une politique agricole commune pour soutenir les agriculteurs qui se modernisent et réalisent la transition environnementale du secteur. C'est pourquoi nous demandons un maintien des financements du budget actuel, hors Royaume-Uni. Didier Guillaume et moi-même y mettons toute notre énergie. Nous ne sommes pas les seuls et plus d'une vingtaine d'Etats membres nous soutiennent.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 11 septembre 2019

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