Interview de M. Christophe Castaner, ministre de l'intérieur, à France 2 le 2 octobre 2019, sur les conditions de travail des policiers et l'incendie d'une usine classée Seveso à Rouen. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Christophe Castaner, ministre de l'intérieur, à France 2 le 2 octobre 2019, sur les conditions de travail des policiers et l'incendie d'une usine classée Seveso à Rouen.

Personnalité, fonction : CASTANER Christophe, ROUX Caroline.

FRANCE. Ministre de l'intérieur;

ti :


CAROLINE ROUX
Bonjour Christophe CASTANER.

CHRISTOPHE CASTANER
Bonjour.

CAROLINE ROUX
Est-ce que vous vous attendez à une forte mobilisation aujourd'hui des policiers ?

CHRISTOPHE CASTANER
Mobilisation importante, ce que je sais, c'est que les mobilisations n'empêcheront pas les policiers d'être partout présents…, puisqu'ils ont ce sens-là, et en même temps, il y a une colère, une colère que je comprends, une colère que j'entends, je passe beaucoup de temps…

CAROLINE ROUX
Et que vous comprenez…

CHRISTOPHE CASTANER
Bien sûr…

CAROLINE ROUX
Parce que, effectivement, je le disais, mouvement jamais vu depuis vingt ans, une marche de la colère, c'est assez inédit de la part des policiers, ils parlent de l'existence d'un malaise profond dans l'institution. C'est une profession qui se sent déconsidérée. Quand on est à votre place, comment on répond à cette déconsidération qu'elle ressent ?

CHRISTOPHE CASTANER
D'abord, en les écoutant, en travaillant avec eux, en les rencontrant très régulièrement sur le terrain, mais aussi les organisations syndicales, ensuite, en leur donnant des moyens. Le budget de la police nationale aura augmenté depuis que nous sommes en responsabilité de plus d'un milliard d'euros, ça n'est pas rien. Dans le budget que je vais présenter dans quelques jours, il augmente de 5,3 %. On a fait le choix à la fois du recrutement, et je voudrais corriger la grosse erreur qu'a faite le journaliste dans le reportage précédent, je vous le dis, il y aura 1.398 équivalents temps plein supplémentaires dans la police l'année prochaine…

CAROLINE ROUX
Il fait référence à une enquête de Libération qui explique effectivement que l'an prochain, il y aura des postes en moins, pour faire clair, sur le terrain…

CHRISTOPHE CASTANER
La réponse est non. Et donc plutôt que de faire référence à cette enquête, il aurait pu regarder les indications qu'ont données les responsables du budget du ministère de l'Intérieur et qui ont corrigé cette erreur d'analyse. C'est la différence entre ce qu'on appelle le plafond d'emplois et le schéma d'emplois, le plafond d'emplois fait tous les chiffres du ministère, c'est plus de 250.000 personnes, je vous donne le chiffre précis, 1.398 équivalents temps pleins seront créés…

CAROLINE ROUX
Equivalents temps pleins, pardon, mais ça veut dire des postes concrets dans les commissariats ?

CHRISTOPHE CASTANER
Equivalents temps pleins, c'est que vous avez justement une personne physique qui sera sur le terrain et qui passera par l'école de formation et qui sera sur le terrain, nous avons changé la formation pour qu'ils soient plus opérationnels et plus rapides sur le terrain, et nous nous sommes engagés à recruter 10.000 policiers et gendarmes supplémentaires dans le mandat, et nous le ferons…

CAROLINE ROUX
Alors, ça, c'est maintenu. Le budget annuel – vous l'avez dit – augmente d'un peu moins de 100 millions pour payer les primes et une partie du stock des heures supplémentaires…

CHRISTOPHE CASTANER
Ah non, non, il augmente de beaucoup plus que cela, il augmente de 5,4 %, le budget de la police, dont une grosse partie pour l'amélioration du pouvoir d'achat des policiers, parce que j'ai conscience aussi de ces difficultés-là.

CAROLINE ROUX
Et c'était une revendication, mais il y a une autre revendication, c'est les investissements, la question des matériels, les policiers affirment qu'ils doivent par exemple, et vous le savez sans doute, aller acheter leur propres matériels, les protections, les coudières, les genouillères, c'est très concret, et c'est leur quotidien, et leurs gilets tactiques. Et que leur répondez-vous, est-ce que ça, ça va changer ?

CHRISTOPHE CASTANER
Alors, d'abord, ça peut arriver, mais c'est l'exception, mais l'exception n'est pas normale, et il faut changer cela, et c'est la raison pour laquelle, par exemple, que nous mobiliserons l'année prochaine 300 millions d'euros dans un plan d'investissement pour l'immobilier, parce que, quelquefois, les conditions de travail ne sont pas à la hauteur de ce qu'ils exigent et de ce que j'attends, moi, de leurs conditions de travail, ce sont 4.000 voitures supplémentaires qui seront achetées l'année prochaine, 5.600 cette année. Mais vous savez, on ne rattrape pas des années de désengagement de l'Etat aux côtés de sa police d'un coup de baguette magique, prenez l'exemple des heures supplémentaires, il y a une dette de plusieurs années qui remonte à la suppression de 13.000 postes dans la police et la gendarmerie du temps où Nicolas SARKOZY était en responsabilité, voyez, ce n'est pas hier, ça a généré des heures supplémentaires, je suis le Premier ministre qui a pris l'engagement, l'engagement de traiter ce sujet pour 1°) : payer les heures supplémentaires que nous devons, 2°) : payer celles qui auront lieu l'année prochaine en 2020, et 26 millions d'euros sont prévus pour cela, et 3°) : faire en sorte que le stock ne se reconstitue pas.

CAROLINE ROUX
En vous écoutant, je me dis que vous avez déjà l'impression d'avoir répondu à la colère qui va s'exprimer aujourd'hui ?

CHRISTOPHE CASTANER
Mais parce que je travaille avec eux, et les représentants syndicaux quasiment tous les jours. J'étais à Biarritz vendredi après-midi…

CAROLINE ROUX
Ça veut dire qu'elle serait illégitime cette colère si vous expliquez ça ?

CHRISTOPHE CASTANER
Non, vous avez entendu le début de mon propos, j'ai dit que je l'entendais et que je la comprenais…

CAROLINE ROUX
Oui, non, mais vous dites, en gros, je travaille avec eux, donc j'ai déjà annoncé des efforts budgétaires, et toutes les revendications qui sont exprimées, on va parler dans un instant des retraites, ne sont pas fondées…

CHRISTOPHE CASTANER
Mais parce qu'il y en a d'autres des revendications, il y a celles des agressions permanentes dont ils font l'objet, il y a celles de ces : « suicidez-vous » qu'ils ont entendues dans la rue et qui sont insupportables…

CAROLINE ROUX
52 suicides depuis le début de l'année…

CHRISTOPHE CASTANER
Il y a celles de ces mises en cause assez permanentes par certains professionnels qui, contrairement aux Français, ne soutiennent pas la police et font jeu politique de les critiquer sans cesse, c'est aussi cela. Et puis, il y a les suicides…

CAROLINE ROUX
Ça veut dire que s'ils se sentent déconsidérés, ce n'est pas par le ministre, c'est par les Français ?

CHRISTOPHE CASTANER
Mais je ne suis pas en train d'esquiver, ce que je peux vous dire, c'est que j'étais vendredi soir à Biarritz, au congrès de la principale organisation syndicale, et que l'ambiance était plutôt très chaleureuse, mais ça n'est pas le sujet, le sujet, c'est que, par exemple, et voyez, c'est moi qui l'aborde et vous ne l'avez pas abordée, la question des suicides, qui est insupportable…

CAROLINE ROUX
Oui, 52 suicides, je le disais, depuis le début de l'année…

CHRISTOPHE CASTANER
Parce que c'est que c'est un drame que l'on connaît, 13 suicides chez les gendarmes, je peux vous dire que c'est un des sujets dont je me suis préoccupé dès ma prise de fonction, et on a mis en place un plan d'action global sur ce sujet-là. Le reportage, tout à l'heure, parlait des conditions de travail et les week-ends, c'est un vrai sujet, aujourd'hui, vous avez des policiers qui ont un week-end toutes les six semaines de disponible pour s'occuper de leur famille…

CAROLINE ROUX
Ça, vous leur dites : je vais m'en occuper ?

CHRISTOPHE CASTANER
Mais non seulement, je leur dis ça, mais on a commencé à s'en occuper, et avec les organisations syndicales, qui ont voté à l'unanimité, nous avons mis en place depuis 15 jours une expérimentation sur le temps de travail pour qu'ils aient un week-end de trois jours tous les 15 jours et un mercredi sur deux…

CAROLINE ROUX
Alors, sur les retraites, ça fait partie des revendications, on va l'entendre sans doute aujourd'hui, ils demandent des garanties de Matignon sur ce sujet-là, en gros, ils vous disent : est-ce que vous pouvez dire clairement ce matin que vous avez obtenu les garanties de Matignon et de l'Elysée sur le fait qu'il n'y aura pas de modification de leur régime particulier sur les retraites ?

CHRISTOPHE CASTANER
Mais il y aura une modification de leur régime comme pour tous les Français, mais il y aura la prise en compte de la dangerosité du métier de policier. Et le 18 octobre, j'ai organisé une rencontre avec Jean-Paul DELEVOYE, le Haut-commissaire en charge des retraites, pour que nous puissions travailler ensemble pour reconnaître ces spécificités…

CAROLINE ROUX
Il pourrait y avoir deux statuts, ceux qui sont sur le terrain et ceux qui ne le sont pas ?

CHRISTOPHE CASTANER
Il faut faire la différence entre ceux qui sont dans un métier dangereux et l'ensemble des fonctionnaires du ministère de l'Intérieur qui ne sont pas forcément confrontés aux mêmes réalités, c'est normal qu'on fasse cette situation-là, la dangerosité du métier, elle est liée au fait de devoir porter une arme, elle est liée au fait, par exemple, quand vous êtes policier, de dire à votre enfant : ne dis pas le métier que je fais, c'est aussi ça dont il faut s'occuper, c'est pour ça que je défends la police et qu'on me le reproche souvent…

CAROLINE ROUX
Quelle suite vous donnerez à ce mouvement ?

CHRISTOPHE CASTANER
D'abord, je dialogue constamment avec les organisations syndicales, et puis nous allons ouvrir le 14 octobre le Livre Blanc de la sécurité intérieure, dans lequel, évidemment, les policiers ont toute leur place, à la fois pour nous aider à élaborer ces grandes orientations de sécurité, mais aussi parce que ces grandes orientations de sécurité les concernent.

CAROLINE ROUX
Rouen, la liste des produits toxiques a été publiée cette nuit. Pourquoi le gouvernement a tardé à communiquer cette liste, vous l'aviez quand, vous, la liste ?

CHRISTOPHE CASTANER
Le Premier ministre ne l'avait pas hier matin, sinon, il l'aurait communiquée, il a demandé au préfet de le faire, il faut un peu de temps, vous avez vu le volume que ça représente, il fallait contrôler l'entreprise en détail, mais depuis le début, il y a cet engagement de transparence sur la totalité des études scientifiques, des informations scientifiques, des informations sanitaires, et non seulement, c'est ce qui a été fait, mais nous maintiendrons cela, le Premier ministre a demandé au préfet de faire un point quotidien parce qu'il nous faut sur ce sujet rassurer, moi, je comprends l'angoisse des habitants de Rouen, j'étais sur place, j'étais le Premier à évoquer ce panache de fumée qui faisait 22 kilomètres de long et 6 de large, c'est moi qui ai donné ces indications. Et donc oui, il y a une angoisse, il nous faut y répondre, il nous faut y répondre par la transparence.

CAROLINE ROUX
Il y a eu des erreurs de communication de la part du gouvernement depuis le début ou pas, vous auriez pu faire mieux ?

CHRISTOPHE CASTANER
Mais sûrement, vu qu'on voit bien qu'aujourd'hui, il y a des gens qui doutent de notre parole, mais qui, globalement, doutent de la parole des institutions, y compris de la parole des médias, etc., mais, il nous faut les rassurer, ça veut dire, tout mettre sur la table, ne rien cacher et obliger l'entreprise aussi à une totale transparence.

CAROLINE ROUX
Alors, justement, tout mettre sur la table, l'enquête est en cours sur les causes de l'incendie, c'est normal que 6 jours après, on ne connaisse pas les causes de l'incendie, l'entreprise explique que le feu aurait pris à l'extérieur du site, est-ce que c'est une hypothèse crédible, et est-ce que vous excluez totalement une hypothèse criminelle, la piste criminelle ?

CHRISTOPHE CASTANER
Moi, je n'exclus rien, parce qu'on est là dans le cadre d'une enquête judiciaire, eh oui, c'est normal qu'une enquête judiciaire ne se fasse pas d'un claquement de doigt, et que le procureur, qui est en responsabilité, prenne quelques jours pour affirmer les vérités, je pense qu'il faut aussi arrêter de courir derrière l'information, parce que quand on concoure, des fois, on dit de grosses bêtises, là, il y a une enquête judiciaire, c'est une évidence, on s'interroge, j'étais sur place dès jeudi matin, et comme j'ai constaté que le feu est parti de la limite extérieure, j'ai posé la question. On n'a pas pu me répondre. Et c'est normal, il y a une enquête…

CAROLINE ROUX
Et ça, c'est normal…

CHRISTOPHE CASTANER
Et tout devra être dit…

CAROLINE ROUX
Deux questions très rapides, pourquoi la sirène a sonné si tard ?

CHRISTOPHE CASTANER
Parce que les services de sécurité et de secours, à ce moment-là, ont considéré que faire sonner la sirène à 3h alors qu'il n'y avait pas d'évacuation nécessaire de la ville de Rouen aurait été un contresens, par contre le périmètre de 500 mètres à proximité de l'incendie a été très vite évacué.

CAROLINE ROUX
Et pourquoi les pompiers et les policiers sont intervenus sans équipement spécialisé, certains ont ressenti des vomissements, des malaises ?

CHRISTOPHE CASTANER
Alors, très vite, les pompiers ont donné du matériel, il y a eu du matériel spécifique pour les policiers qui étaient primo-intervenants sur le site, et les policiers qui étaient dans Rouen, très vite, avaient des masques de premier niveau de sécurité confiés par les pompiers. Et ce que je peux vous dire, c'est qu'il y a 242 policiers de la direction départementale qui ont été mobilisés sur site, que tous sont en contact avec un médecin et qu'il n'y a eu aucun arrêt maladie.

CAROLINE ROUX
Merci beaucoup Christophe CASTANER.

CHRISTOPHE CASTANER
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 4 octobre 2019

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