Interview de M. Didier Guillaume, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, à France Bleu Auvergne le 3 octobre 2019, sur l'élevage et les pesticides. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Didier Guillaume, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, à France Bleu Auvergne le 3 octobre 2019, sur l'élevage et les pesticides.

Personnalité, fonction : GUILLAUME Didier.

FRANCE. Ministre de l'agriculture et de l'alimentation

ti :


JULIETTE MICHENEAU
Bonjour, Didier GUILLAUME.

DIDIER GUILLAUME
Bonjour.

JULIETTE MICHENEAU
Qu'est-ce que vous retenez de ce passage au sommet de l'élevage, alors outre votre rencontre avec la FNSEA, est-ce que vous avez pu échanger en direct avec des éleveurs ?

DIDIER GUILLAUME
Je n'ai fait que ça toute la journée. J'ai passé mon temps dans les allées à échanger avec des éleveurs, à échanger avec des jeunes qui s'installent, à échanger avec des retraités, à échanger avec des citoyens qui se baladaient et à échanger avec le monde agricole.

JULIETTE MICHENEAU
Alors qu'est-ce qu'ils vous ont dit ?

DIDIER GUILLAUME
J'en retiens beaucoup de forces, beaucoup de forces, j'en retiens beaucoup d'angoisses et j'en retiens des gens qui se posent des questions sur leur avenir. Et moi mon rôle, ça a été hier toute la journée, leur dire de croire en l'avenir malgré les immenses difficultés. Aujourd'hui on est face à trois situations qui sont absolument dramatiques pour l'agriculture en général, mais là pour cet élevage ici. Le premier, c'est le dénigrement, je pense qu'on ne peut plus accepter ce dénigrement perpétuel, sans cesse en direction des agriculteurs et des éleveurs, surtout là. Et on ne peut encore moins accepter ce dénigrement quand parallèlement on est sujet à des aléas climatiques comme on le voit là, la sécheresse, deuxième année consécutive, les bêtes ne peuvent plus être dehors, c'est absolument catastrophique, il faut y répondre. Et puis le point essentiel et c'est le troisième point, c'est celui du revenu. Les agriculteurs peuvent faire face à des aléas climatiques s'il y a un peu de revenu, mais aujourd'hui ils ne gagnent pas leur vie.

JULIETTE MICHENEAU
C'est ça la trésorerie n'est pas au rendez-vous, donc ils savent qu'ils ne peuvent pas payer le fourrage dont ils ont besoin.

DIDIER GUILLAUME
Non, et certains sont même à la limite, j'en ai vu hier, on en a parlé… à la limite de décapitaliser totalement, de vendre leur cheptel. Et donc face à cela il faut répondre. Il faut répondre par la force de l'agriculture, des éleveurs. Il faut répondre par des aides publiques, c'est ce que je suis venu leur annoncer.

JULIETTE MICHENEAU
Alors quelles aides concrètes, parce qu'en effet c'est bien de faire un soutien psychologique, de leur dire, on est avec vous, mais ils attendent des choses concrètes.

DIDIER GUILLAUME
Oui, mais c'est important aussi parce que moi, ce que je ne souhaite pas, c'est qu'on ait un pays après où il n'y ait plus d'agriculture, plus d'élevage et les bobos qui viennent dénigrer les paysans se baladeront dans des friches.

JULIETTE MICHENEAU
Après ce n'est pas simplement de leur dire, on est avec vous et c'est bien ce que vous faites, ils ont besoin d'argent.

DIDIER GUILLAUME
Je crois que ce n'est pas ce qu'ils veulent. Donc par rapport à cela il y a deux choses. Il y a un problème conjoncturel, j'ai annoncé hier que nous allions faire des avances d'ores et déjà sur les calamités agricoles avant que les dossiers ne soient remplis.

JULIETTE MICHENEAU
Donc on n'aura pas des années à attendre avant d'être payé ?

DIDIER GUILLAUME
Non, il n'y aura pas des années, on aura des jours, puisque c'est dans quelques jours, la semaine prochaine ou celle d'après. Des avances pour les aider à passer ce cap très difficile, parce qu'il faut acheter du fourrage pour nourrir les animaux, la gratuité des péages pour transporter justement ce fourrage, cette paille, ce sont des choses qui sont très importantes, puisque j'avais déjà annoncé avant les avances sur aide PAC, deux milliards qui vont arriver là le 16 octobre. Donc ça c'est un point particulier, mais il faut travailler plus sur le long terme avec la mise en place de retenue d'eau parce que si l'eau qui tombe du ciel pendant tout l'hiver, on la regarde tomber et puis on en recherche après le reste de l'année…

JULIETTE MICHENEAU
Encore faut-il qu'elle tombe l'hiver, pour ce qui concerne l'Auvergne, elle n'est pas tombée. Elle n'est pas tombée pendant l'hiver.

DIDIER GUILLAUME
Oui, alors ici, il y a eu beaucoup de sécheresse, bien sûr, mais enfin en tout cas il faut faire des retenues d'eau, ça c'est une demande qui est très forte de la profession pour pouvoir après en remettre dans le sol avant que cette eau ne reparte.

JULIETTE MICHENEAU
Est-ce que ce n'est pas un peu risqué quand même, parce qu'on a des retenues d'eau aussi sur les rivières ici sur l'Allier, est-ce qu'à très long terme, on n'arrive pas à une concurrence entre l'eau pour arroser le maïs et l'eau pour boire au robinet ?

DIDIER GUILLAUME
Mais c'est bien ça le problème, c'est pour ça que les retenues d'eau, ça faisait 15 ans que c'était demandé, j'ai obtenu ça, l'arbitrage du Premier ministre en accord avec le ministère de la ministre de la Transition écologique et solidaire, il faut l'eau qui tombe du ciel, je ne parle pas de prendre dans la nappe phréatique, je ne parle pas de la substitution, l'eau qui tombe du ciel, qui repart dans le sol…

JULIETTE MICHENEAU
Elle alimente aussi les cours d'eau.

DIDIER GUILLAUME
Bien sûr mais plutôt que… si elle tombe en février, qu'elle alimente les cours d'eau en février, il vaut mieux qu'elle tombe en février et qu'elle alimente les cours d'eau au mois de mai, vous voyez ce que je veux dire ? Ça permettra d'avoir de l'eau. Et puis il faut évidemment travailler sur le revenu, on ne peut pas rester comme ça.

JULIETTE MICHENEAU
Vous les avez entendu les éleveurs qui disent, la loi alimentation, elle n'a pas tenu ses promesses, au final les prix devaient augmenter, ils n'augmentent pas.

DIDIER GUILLAUME
Non, mais j'ai entendu ça, ce n'est pas que la loi alimentation n'a pas tenu ses promesses, c'est tout simplement que la loi alimentation, elle démarre maintenant, les négociations commerciales de l'année dernière avaient déjà eu lieu. Donc il y a la loi alimentation…

JULIETTE MICHENEAU
Ça prend beaucoup de temps quand même, ils n'ont pas ce temps-là en termes de trésorerie les éleveurs.

DIDIER GUILLAUME
Mais bien sûr mais là on ne parle pas de trésorerie, on parle de résilience de l'élevage, s'il n'y a pas ça, il n'y aura plus d'élevage. Et moi, mon objectif, c'est qu'il y ait encore de l'élevage, donc la loi alimentation, elle doit marquer cette année, elle a marché pour le lait, elle n'a pas marché pour la viande parce que la filière est beaucoup trop grande, parce que les grandes surfaces n'ont pas joué le jeu, parce que les entreprises intermédiaires ne jouent pas le jeu aussi, il y a des grosses entreprises qui ne paient pas assez les éleveurs. Et puis surtout il faut partir à l'export, aujourd'hui on a des marchés d'export qu'il faut ouvrir et ça peut aller très, très vite, je parle du marché de la Chine, là nous en sommes quasiment à 300 tonnes qui viennent de partir, on a fait une accélération. Donc c'est un ensemble, mais vous disiez tout à l'heure, ils n'attendent pas de la considération, ils attendent des moyens, il faut les deux, les moyens sont là, l'Etat sera au rendez-vous. Et j'ai annoncé très clairement hier qu'il ne manquerait pas un centime pour les calamités agricoles et s'il fallait rajouter de l'argent, on en rajouterait, on ne peut pas dire à un éleveur, tant pis, au revoir, plier tout. Ce que j'ai surtout ressenti dans les allées, avec les gens que j'ai rencontré, ce sont des gens qui ont pleins de forces et moi c'est ça qui m'importe.

JULIETTE MICHENEAU
On va en parler notamment de l'export avec les accords de libre-échange, on revient dans un instant.

JULIETTE MICHENEAU
Didier GUILLAUME, vous parliez il y a quelques instants des possibilités d'export pour les éleveurs français, il y a de l'import aussi et on vous en a forcément parlé dans les allées du sommet de l'élevage hier de ces accords de libre-échange signé par la France, notamment le CETA avec le Canada qui inquiète énormément ces éleveurs parce qu'ils comprennent pas qu'on leur impose cette concurrence étrangère avec un cahier des charges qui est différent du leur.

DIDIER GUILLAUME
Oui, mais j'essaie de le répondre aussi par la rationalité, l'accord avec le CETA, il n'est pas signé.

JULIETTE MICHENEAU
Il est déjà effectif malgré tout.

DIDIER GUILLAUME
Exactement voilà, c'est exactement ça, il n'est pas signé, c'est l'Europe qui décide de faire un accord avec le Canada, ce n'est pas la France, il n'est pas signé et pourtant ça existe déjà, le commerce existe. Vous savez le poulet du Brésil, 50 % des poulets qui sont achetés dans les grandes surfaces viennent du Brésil.

JULIETTE MICHENEAU
Et ce n'est pas un problème ça ?

DIDIER GUILLAUME
Mais ça s'appelle le libéralisme économique, alors on peut vivre en autarcie mais ça va être compliqué ou alors il faut réguler la marchandise qui vient de part et d'autre de l'Atlantique ou d'ailleurs. On ne peut pas vouloir exporter beaucoup et dire mais nous on n'importe pas.

JULIETTE MICHENEAU
Est-ce que la solution, ce n'est pas de relocaliser l'agriculture française ?

DIDIER GUILLAUME
Evidemment qu'il faut relocaliser et c'est tout le travail que je mène avec la transition agro écologique, mais enfin on peut relocaliser la culture française, il ne faut quand même nourrir 9 ou 10 milliards d'habitants sur la planète et ce n'est pas uniquement avec la relocalisation que l'on y arrivera. Donc des accords de libre-échange qui sont en place ou qui seront en place, il y a du commerce qui de toute façon existe, et donc tout ce que nous avons dit avec le CETA, c'est qu'il ne faut pas que cet accord nous fasse importer une alimentation que nous ne voulons pas produire en France. Pour l'instant il n'y a pas de risque aujourd'hui avéré, pour l'instant en 2018, nous avons importé 60 tonnes, 60 tonnes de boeuf venant du Canada et sur un million…

JULIETTE MICHENEAU
Donc pour vous c'est une portion négligeable.

DIDIER GUILLAUME
Non sur 1 500 000 tonnes d'import, notre problème c'est ce que j'expliquais, j'ai essayé de leur expliquer hier et depuis des semaines avec les professionnels agricoles, notre problème, c'est l'Europe, il faut que nous redevenions concurrentiels en Europe. Pour 98 % nous importons des produits alimentaires de l'Europe et c'est ça le train le travail que nous devons faire. Parce que le CETA évidemment, ça pourra leur pose un problème le jour où il sera ratifié, mais il est déjà… c'est ça qui est dingue dans les accords commerciaux de l'Europe, c'est qu'il est déjà en application et pour l'instant il n'est pas totalement en distorsion. Et nous allons y veiller, nous avons mis, l'Europe a mis 5 laboratoires pour contrôler l'alimentation qui partait du Canada, nous allons faire des contrôles sanitaires à l'entrée de nos frontières et nous ferons jouer la clause de sauvegarde, si nous si nous voyons qu'il y a des produits qui rentrent qui ne correspondent pas à nos standards, nous dirons stop. Nous pouvons le dire, c'est dans l'accord. Mais je sais que ça les interroge, parce que quand ça ne va pas, quand il n'y a pas de revenu, quand on est dénigré, évidemment …

JULIETTE MICHENEAU
On ne comprend pas pourquoi on nous impose cette concurrence.

DIDIER GUILLAUME
Exactement, exactement.

JULIETTE MICHENEAU
Vous évoquiez la transition agro-écologique, on va parler des pesticides, vous étiez hier à Cournon, vous êtes ce matin à Clermont-Ferrand, deux villes qui ont pris ces fameux arrêtés anti pesticides, alors c'est très symbolique, mais le message, c'est quand même de dire, on ne veut pas de pesticides près des maisons, même à 5 mètres, même à 10 mètres, est-ce qu'il a vraiment lieu d'être ce débat, est-ce qu'on ne peut pas avancer plus vite aussi là-dessus ?

DIDIER GUILLAUME
Mais le problème, c'est que ce n'est pas un choix du gouvernement, c'est le Conseil d'Etat, la plus haute juridiction administrative lui a imposé de faire cela, de mettre des zones de non traitement et donc qu'est-ce que nous avons fait, nous nous sommes appuyés sur la science, sur l'ANSES, l'Autorité de sûreté sanitaire qui nous dit aujourd'hui avec les moyens que l'on a, si on se met à 10 mètres pour les cultures hautes et à 5 mètres pour les cultures basses, on protège les riverains. Voilà après…

JULIETTE MICHENEAU
Mais si on parle de bon sens quand même, on pense au vent, on pense à l'épandage, 5, 10 mètres, ça parait un peu ridicule, non ?

DIDIER GUILLAUME
Mais bien sûr, je comprends que tout cela, mais après soit on fait du rationnel, soit on va vers l'obscurantisme. Aller vers l'obscurantisme, c'est se dire…

JULIETTE MICHENEAU
Mais aller vers le non pesticide, ce n'est pas de l'obscurantisme…

DIDIER GUILLAUME
Mais Madame la France est le premier pays en Europe et sera le premier pays au monde à sortir réellement du glyphosate alors qu'il y a 3 autres pays au monde qui l'ont déjà annoncé.

JULIETTE MICHENEAU
En Autriche ils l'ont fait notamment, la sortie de certains pesticides.

DIDIER GUILLAUME
Ils l'ont décidé et en 2025 nous utiliserons 50 % de moins de pesticides, moi qui suis un militant de la sortie des pesticides, je n'ai aucun problème, sauf qu'aujourd'hui dire et c'est pour ça que je sais que ce discours il passe mal, mais dire aujourd'hui je sors des pesticides à 100 %, c'est mettre à mal notre agriculture, parce qu'il faut que cette transition se fasse. Mais on sait très bien que la demande sociétale, la demande de nos concitoyens, c'est de sortir des pesticides et nous y allons. Moi, je souhaite que la France sorte des pesticides, mais quand il y a des zones de non traitement, les maires disent 150 mètres, mais qu'est-ce que ça veut dire 150 mètres ? Pourquoi pas de 200 mètres ou un kilomètre ? Après comment on va s'alimenter, vous parliez tout à l'heure de relocalisation de l'agriculture, il faut bien qu'il y ait de l'agriculture sur place, donc il faut mener les deux à la fois, la sortie totale des pesticides, la sortie, la dépendance de tous les pesticides et puis relocaliser l'agriculture, ça, ça me va. Et le modèle de polyculture élevage qui est ici, est à mon sens un modèle d'avenir et le travail que je vais faire au niveau de la politique agricole commune, c'est de renforcer ce modèle. C'est de continuer à mettre de l'argent sur les handicaps naturels, continuer à mettre de l'argent sur l'élevage parce qu'elle est absolument indispensable.

JULIETTE MICHENEAU
Une toute dernière question très rapidement, Didier GUILLAUME, il y a beaucoup d'attentes par rapport à la venue d'Emmanuel MACRON demain matin à Clermont-Ferrand, est-ce qu'il va venir au sommet de l'élevage ?

DIDIER GUILLAUME
Je ne sais pas.

JULIETTE MICHENEAU
Il ne faudrait quand même, en termes de message, c'est très important.

DIDIER GUILLAUME
Je ne sais pas, je ne sais pas madame, je sais qu'il va au centenaire de la montagne.

JULIETTE MICHENEAU
Vous lui conseillez de venir ?

DIDIER GUILLAUME
Et je ne sais pas s'il va venir, j'ai entendu beaucoup de rumeurs dans tous les sens, moi je ne conseille…

JULIETTE MICHENEAU
Vous pourriez lui dire qu'en termes d'image, ce serait bien qu'il vienne.

DIDIER GUILLAUME
Je ne conseille pas au président de la République de faire ce qu'il a à faire, il est beaucoup plus compétent que moi pour le savoir.

JULIETTE MICHENEAU
Merci beaucoup Didier GUILLAUME, ministre de l'Agriculture, bonne journée à vous.

DIDIER GUILLAUME
Merci vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 7 octobre 2019

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