Déclaration de M. Pierre Mauroy, Premier ministre, lors de l'installation de la commission d'orientation et de réflexion sur les problèmes de l'audiovisuel, Paris le 17 juillet 1981 | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Pierre Mauroy, Premier ministre, lors de l'installation de la commission d'orientation et de réflexion sur les problèmes de l'audiovisuel, Paris le 17 juillet 1981

Personnalité, fonction : MAUROY Pierre.

FRANCE. Premier ministre; FRANCE. PS

Circonstances : Installation de la commission d'orientation et de réflexion sur les problèmes de l'audiovisuel le 17 juillet 1981

ti : Je vous remercie d'avoir bien voulu accepter d'éclairer les choix que les pouvoirs-publics vont être amenés à effectuer en matière de communication audiovisuelle. Votre tâche est particulièrement difficile.

En premier lieu, en raison de l'ampleur du sujet. Cette ampleur, je suis sûr que vous n'en doutez pas. Je m'étonne souvent, en revanche, de lire ou d'entendre des commentaires qui paraissent réduire non seulement votre travail mais encore la réforme engagée par le gouvernement, au seul aspect de l'information et pour tout dire des journaux télévisés.

Ce qui est en cause, ce n'est pas seulement l'information. Elle ne représente d'ailleurs que 7 % des programmes. La présence ici, à la fois du Ministre de la Communication et du Ministre de la Culture, que je salue l'un et l'autre, est significative de notre démarche : les moyens de communication de masse constituent une nouvelle dimension de notre espace culturel et ce qui est en cause, c'est précisément un système de communication dont dépendent de façon croissante la culture et les loisirs des Français. Sous estimer cette dimension reviendrait à ignorer l'essentiel au profit de l'anecdotique. Sous estimer cette dimension reviendrait à ignorer ce qui façonne progressivement notre culture commune, au profit des péripéties de la vie politique.

La télévision a, depuis trop longtemps, été conçue comme un simple instrument de pouvoir alors qu'elle devrait d'abord permettre une création spécifique. Pour paraphraser MALRAUX, je dirai que la télévision est aussi un art et qu'il importe, en conséquence, de donner aux créateurs (réalisateurs, et scénaristes, par exemple) le moyen de créer. Permettez à un Premier ministre de vous dire qu'il est davantage préoccupé par les modèles de référence imposés à travers des feuilletons - étrangers ou français - de qualité médiocre que par les commentaires de tel ou tel analyste politique d'une chaîne de télévision.

La bataille qui se livre sur ce terrain est essentielle. Ai-je besoin de vous rappeler le rôle joué, en Grande-Bretagne, par la BBC pour faire connaître de nouveaux auteurs, ou l'aide apportée par la télévision allemande à la diffusion du cinéma de ce pays ?

N'oubliez pas, à ce propos, dans votre réflexion que la civilisation de l'image forme un tout. Quel que soit son support et son mode de diffusion, l'image est une. En ce sens, la charte de l'audiovisuel que le gouvernement entend mettre au point ne pourra ignorer la nécessaire réorganisation de l'industrie cinématographique française. Je constate d'ailleurs, avec satisfaction, que l'un des vice-présidents de votre Commission, M. Jean-Denis BREDIN, a été chargé par le ministre de la Culture de participer à l'élaboration de nouveaux textes concernant le cinéma.

Nous devrons redéfinir la part du secteur public national dans les communications audiovisuelles présentes et futures mais aussi le rôle de ce service public vis-à-vis des partenaires nationaux ou étrangers.

Une seconde difficulté de votre mission découle de la rapidité avec laquelle les techniques évoluent dans le domaine de l'audiovisuel. Vous devrez, par votre réflexion, aider le groupe interministériel chargé d'élaborer le projet de loi, à jeter les bases d'un droit susceptible de s'adapter rapidement aux mutations engagées ou qui s'annoncent. Satellites, télématique, informatique, laser, fibres optiques, micro-processeurs constituent autant de défi à l'intelligence. Ils peuvent mettre en jeu, demain plus encore qu'hier et c'est pourquoi j'y insiste, notre identité culturelle.

Or l'audiovisuel doit, au contraire, participer à l'oeuvre d'éducation. Dans ce domaine également la France est en retard et il vous appartient de réfléchir au moyen de le combler.

Mais je sais que je prêche des convertis. La carrière de votre président, par exemple, en témoigne.

La richesse de votre expérience, la variété de vos talents, font de vous, Monsieur le Président MOINOT, un homme capable d'appréhender le problème de l'audiovisuel dans toute son étendue. Et aussi, dans toute sa permanence, puisque vous avez déjà présidé, il y a douze ans, un comité chargé de se pencher sur cette affection chronique qu'on appelle réforme de la télévision !

Je souhaite vivement que les travaux de votre commission nous mettent enfin sur la voie du remède. C'est-à-dire, je le crois, la mise en oeuvre de structures de gestion et d'animation du secteur audiovisuel qui évitent les blocages - et donc les commissions de réforme chroniques - en permettant les évolutions - et donc la réforme permanente - dans le respect des droits et des devoirs de tous les partenaires : pouvoirs publics, créateurs, journalistes, artistes, auditeurs et spectateurs.

Haut fonctionnaire et écrivain, vous incarnez, Monsieur le Président, deux exigences qui doivent vous guider tout au long de vos réflexions et de vos consultations : la rigueur et la passion.

Je veux parler, bien entendu, de la rigueur de l'artiste et de la passion de l'administrateur pour la liberté. Il est temps, en effet, que dans la gestion de ce qui les concerne au premier chef, on cesse de minorer le rôle et la responsabilité des créateurs et des professionnels, qui savent très bien faire preuve de rigueur, au bénéfice de gestionnaires - et parfois de technocrates -qui ne sont pas toujours exempts de passion, je veux dire de passion du pouvoir.

Votre commission est composée d'hommes et de femmes qui mettront, je le sais, toute leur passion de professionnels au service de leur rigueur de citoyens.

Je sais, en particulier, qu'en se penchant sur cette maladie de la communication qu'est sa confiscation par le pouvoir, ils auront à coeur de rester ce qu'ils sont : des professionnels de la communication et des défenseurs de la liberté.

C'est dire que votre commission, et ses groupes de travail spécialisés, ne sont ni les propriétaires ni les auteurs mais les catalyseurs de la réforme. C'est ainsi que ceux qui en font partie, nécessairement peu nombreux, doivent écouter, rencontrer, et pourquoi pas visiter le plus grand nombre possible de ceux qui, partout, sont et seront les acteurs quotidiens de cette libération de l'audiovisuel que les Français appellent de leurs voeux.

La méthode de consultation que nous avons retenue, et dont votre commission porte témoignage, traduit la volonté du gouvernement de respecter scrupuleusement l'autonomie et le pluralisme. Ces deux principes doivent présider à l'élaboration de la future charte de l'audiovisuel.

- Autonomie des organismes chargés du service public de la radio et de la télévision à l'égard du pouvoir politique, qu'il soit national, régional et local, mais aussi autonomie à l'égard des puissances financières.

- Pluralisme dans le développement des missions de culture, d'éducation et d'information des citoyens. Pluralisme aussi dans les encouragements à la création qui doivent favoriser la qualité des programmes.

A ces deux principes, j'en ajouterai un troisième : la décentralisation.

Il s'agit là d'une dimension qui doit être présente dans tous les secteurs de l'activité gouvernementale et qu'il vous faut donc intégrer dans vos réflexions. La décentralisation de l'audiovisuel doit permettre, parallèlement à la réforme régionale, d'offrir un reflet des diverses communautés qui composent le pays et doit donc, là encore, favoriser le pluralisme. Ce devrait être plus particulièrement la fonction de FR3.

Il faut que, dans le cadre général qui sera défini par la charte de l'audiovisuel, chaque région, chaque communauté conserve une large marge d'initiative et de responsabilité.

La puissance publique est là pour éviter les excès, empêcher que les plus forts, les plus puissants ou les plus riches imposent leur loi. Elle n'est pas là pour régenter dans le détail ; elle fixe des limites, un code. Au-delà, il appartient aux hommes de l'audiovisuel d'agir et de rendre à la France un outil de création, d'information et de distraction digne d'elle.

J'ai dit tout à l'heure que l'audiovisuel ne se limite pas à l'information. Mais il est vrai que c'est sur ce secteur que tend à se polariser le débat. Tout simplement parce que, depuis vingt-trois ans, les gouvernements successifs se sont attachés à placer sous leur tutelle les journaux télévisés. L'héritage que nous recueillons dans ce domaine est malsain et je confirme que le gouvernement est fermement décidé à mettre un terme à ces abus. Les professionnels de l'information feront leur travail librement. Que l'on ne vienne pas nous dire que c'est impossible dans le cadre d'un service public.

Je voudrais toutefois répéter une fois de plus aux journalistes qu'ils ne doivent pas tout attendre de l'Etat en matière de respect de leur liberté professionnelle. C'est en eux-mêmes et par eux-mêmes aussi, qu'ils doivent trouver cette liberté. Je vois trop de professionnels de l'information se poser aujourd'hui en victimes qui, hier, se montraient moins sourcilleux face aux pressions, bien réelles, du pouvoir exécutif.

Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs, vous allez écouter, consulter, réfléchir. Le gouvernement attend beaucoup de votre travail et de celui des cinq groupes, plus spécialisés, qui vous aident. La France a un besoin urgent d'un véritable statut de l'audiovisuel, et en particulier d'une télévision enfin adulte.

Comme je l'ai écrit à votre Président, je souhaite que votre Commission me remette ses propositions avant la fin du mois d'Août, afin que le projet de loi puisse être proposé au Parlement dès la rentrée.

Je vous souhaite donc bon travail et bon courage.

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