Discours de M. Pierre Mauroy, Premier ministre, à l'Institut national d'éducation populaire, Marly-le-Roi le 6 mai 1982. | vie-publique.fr | Discours publics

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Discours de M. Pierre Mauroy, Premier ministre, à l'Institut national d'éducation populaire, Marly-le-Roi le 6 mai 1982.

Personnalité, fonction : MAUROY Pierre.

FRANCE. Premier ministre; FRANCE. PS

Circonstances : Installation du Haut comité du loisir social de l'éducation populaire et des activités de pleine nature le 6 mai 1982

ti : Je veux tout d'abord vous dire combien je me réjouis qu'à l'occasion de l'installation du Haut-Comité du loisir social, de l'éducation populaire et des activités de pleine nature, m'ait été donné le plaisir de retrouver ici, à l'Institut National de MARLY-LE-ROY, tous les animateurs des grands mouvements de jeunesse et d'éducation populaire.

Je remercie toutes celles et tous ceux qui, en la circonstance, ont bien voulu répondre à l'appel de M. le Ministre du Temps Libre et je salue tout particulièrement les personnalités du monde des arts, de la culture et de la recherche qui ont accepté de s'y associer.

Est-il utile de souligner la signification de la présence du Premier Ministre à cette cérémonie, aujourd'hui 6 mai 1982, un an presque jour pour jour après la victoire du 10 mai ?

Ce serait oublier que si, pour le gouvernement, le changement impose légitimement de maîtriser et de conduire les transformations démocratiques, économiques et sociales, ainsi que celles qui concernent l'organisation administrative du pays, il lui apparaît tout aussi important d'agir pour inscrire le changement dans la vie quotidienne de chacun des Français, dans sa vie de travail, dans sa vie de famille, dans ses loisirs.

Dans le premier gouvernement de gauche de la Cinquième République, a été créé le premier ministère du Temps Libre. Cette décision, vous le savez bien, traduit au plan politique, une ambition, une volonté et une fidélité.

Une ambition : celle d'aider les Françaises et les Français à être maîtres d'eux-mêmes, à construire leur vie et non à la subir, à s'épanouir, en enrichissant leur personnalité et en utilisant activement le temps conquis. Le temps que nous avons contribué à libérer.

Le Ministère du Temps Libre, c'est en effet d'abord et avant tout celui du Temps libéré, celui du temps arraché aux pesanteurs et aux contraintes du travail.

J'ai dit : une ambition. Je dis aussi : une volonté.

Celle de répondre concrètement aux aspirations profondes de tous les travailleurs qui ont ressenti la victoire du 10 mai comme un tournant de leur histoire, et qui souhaitent l'amélioration qualitative de leur vie, par un équilibre plus harmonieux de leur temps de travail, de leur temps de repos, de leur temps de loisir.

Une ambition. une volonté, mais aussi une fidélité.

Qui pourrait s'étonner que le gouvernement de la gauche puise son inspiration profonde à la source du Front populaire ?

Non pas que nous limitions nos objectifs à reproduire les modèles qui nous ont été légués par le gouvernement de Léon BLUM : nous avons aujourd'hui à créer l'éducation populaire de l'an 2000 et non à répéter celle de 1936.

Mon pas que tout soit né de cette aventure exaltante, rêvée, préparée, expérimentée dès les origines du mouvement ouvrier.

Mais ce que l'on peut prétendre, c'est que l'essentiel de ce qui fait notre idéal et justifie notre enthousiasme, s'y retrouve, tels qu'ils furent incarnés par Léo LAGRANGE, premier Ministre des Loisirs et dont vous comprendrez qu'en la circonstance, je salue la mémoire avec ferveur.

C'est en ce sens que vous voulons être, et vous voudrez bien me permettre cette expression, les héritiers de l'avenir.

C'est cela notre fidélité, le respect des engagements que nous avons pris à l'égard de nos concitoyens et que nous réalisons jour après jour, dans tous les domaines. Dans celui du temps libre comme dans tous les autres.

Dès les premières semaines de son existence, le gouvernement a manifesté sa volonté de favoriser le développement des activités des associations et mouvements de jeunesse et d'éducation populaire. Cette volonté s'est traduite par la création de 500 postes du Fonds de coopération de la Jeunesse et de l'Education Populaire -le FONJEP- à l'occasion du collectif budgétaire de 1981.

Dois-je rappeler que depuis sa création en 1964, le volume des emplois du Fonds s'était pratiquement stabilisé à 750, le nombre de postes ouverts étant devenu quasiment nul depuis plusieurs années.

La loi de Finances pour 1982, premier budget de la nouvelle législature, n'a fait que confirmer l'orientation politique du gouvernement.

Le ministère du Temps Libre, à structure comparable, s'est vu doter d'un budget en augmentation de 30,4 % par rapport à 1981, progression nettement supérieure à celui du budget de l'Etat et qui a permis de soutenir trois grandes priorités :

- les créations d'emplois qui ont permis, entre autres, d'ouvrir 986 nouveaux postes FONJEP.
- un redressement en faveur d'une politique d'équipement : + 31 %
- une augmentation globale des moyens de fonctionnement et d'aide aux associations e l'ordre de 30 %, ce qui a permis par ailleurs de réévaluer chacun des 2246 postes FONJEP de 20 %. C'est là, vous en conviendrez, un effort important.

Certes, le retard pris par les gouvernements précédents, - et vous le savez bien, vous qui avez dû résister pour seulement survivre - était si considérable, qu'il nous reste encore bien du chemin à parcourir. Mais nous irons ensemble, pas à pas, jusqu'au bout de la route.

A titre d'exemple, dans la loi de Finances de 1983, le gouvernement proposera une nouvelle actualisation de la subvention attribuée aux postes FONJEP.

Mais le gouvernement ne se satisfait pas des seules décisions d'ordre budgétaire. Il estime qu'elles doivent s'accompagner de mesures législatives et règlementaires destinées à promouvoir la vie associative.

Dans cette perspective, comme vous le savez, il a confié au ministère du Temps Libre la mission d'organiser, en liaison avec les ministères intéressés - ils sont vingt-cinq - une large consultation de l'ensemble du mouvement associatif. Cette concertation est en cours, je la souhaite la plus libre et la plus ouverte possible.

Nous y prendrons tout le temps qu'il faudra. Car nous voulons faire une bonne loi pour les associations.

Mais, d'ores et déjà, je veux être très clair et lever toute ambiguïté :

Il ne sera pas touché à la loi de 1901, qui garantit la liberté fondamentale du droit de s'associer; la législation nouvelle, fruit d'une réflexion et d'une discussion communes entre les associations et les pouvoirs publics, aura pour objet de garantir plus que jamais, l'indépendance et l'autonomie des associations.

Elle devra s'efforcer de définir des rapports originaux entre le monde associatif et les collectivités publiques dans le cadre de l'organisation décentralisée de l'Etat ;

Elle devra permettre de mobiliser des moyens nouveaux pour favoriser l'essor de la vie associative, qui constitue un facteur exceptionnel de progrès pour notre pays, et favoriser la naissance de la nouvelle citoyenneté.

Les associations sont des lieux de rencontre des citoyens, des lieux de formation à la vie démocratique, des instruments pour le partage des responsabilités et le débat d'idées, des moyens privilégiés d'initiatives, de réalisations sociales ainsi que des forces de proposition.

L'association est à la fois un lieu d'action, d'innovation et d'expérimentation, et un cadre d'éducation populaire permanente. Elle est donc une forme d'organisation collective qu'il faut non seulement préserver mais développer. Par ailleurs et plus que jamais, il est souhaitable que les collectivités publiques, à tous les niveaux - local, départemental, régional, national - aient des interlocuteurs représentatifs du monde associatif et puissent engager avec eux des relations contractuelles.

On mesure l'étendue considérable du champ des responsabilités qui incombent désormais aux associations et notamment aux mouvements d'éducation populaire.

Il s'agit là d'une mission exaltante mais difficile que la puissance publique entend encourager mais respecter dans sa diversité, son pluralisme, et son indépendance.

Il n'appartient certes pas à l'Etat ni à son gouvernement de définir les contours de l'Education Populaire.

Ce que je crois, c'est qu'il n'est plus de sujets touchant aux aspects de notre vie contemporaine et à la vision de notre avenir qui échappent à l'éducation populaire. Et ses objectifs vont bien au-delà de sa dimension culturelle.

Ce que je crois, c'est que la mission de l'éducation populaire c'est d'abord de préparer les jeunes à devenir des hommes libres et responsables.

Aujourd'hui comme hier, la jeunesse n'échappe pas au choix décisif autour duquel se tisse une vie : c'est celui de la liberté ou de l'aliénation, du passé ou de l'avenir.

Les jeunes doivent faire autre chose que ce qui a toujours été fait. Ils doivent, comme le disait Valéry, s'apprêter à "affronter ce qui n'a jamais été".

Ce que je crois, c'est que l'éducation populaire doit s'assigner des finalités clairement exprimées :

- lutter contre la passivité, le repliement, les égoïsmes ;
- faire renaître chez nos concitoyens les comportements de générosité, de solidarité, d'enthousiasme et de responsabilité.

Et j'ajouterai l'esprit de tolérance, c'est-à-dire l'acceptation du droit à la différence.

Ce que je crois encore, c'est que toutes celles et tous ceux qui ont en charge l'éducation populaire doivent mettre toute leur volonté à préserver, voire à restaurer, les valeurs qui fondent la société civile :

- l'amour de la liberté
- le respect du travail
- l'engagement social

Car une société de progrès ne peut s'accomplir sans la plus-value sociale que produit le militantisme de ses citoyens.

Bref, ce que je crois enfin, c'est que l'éducation populaire c'est d'abord et avant tout la préparation à la vie civique, c'est-à-dire une vie qui sera marquée par la liberté mais nécessairement aussi par la responsabilité.

C'est dans cette perspective, vous le comprendrez, que la création du ministère du Temps Libre et toutes les mesures prises en faveur de la réduction du temps de travail prennent leur valeur et leur signification.

La réduction de la semaine de travail à 35 heures à l'horizon de 1985, c'est 5 heures de loisirs hebdomadaires en plus ! La cinquième semaine de congés payés, ce sont au moins cinq jours de loisirs dans l'année ,en plus !

L'abaissement de l'âge de la retraite à 60 ans, c'est la perspective de 5 années de loisirs dans l'existence, en plus !

Dès lors, dans ces espaces nouveaux de liberté, peut s'installer le temps du loisir.

Le loisir, vécu comme un temps de détente rendu à la vie familiale et au plaisir librement choisi.

Mais également le loisir saisi comme lieu privilégié de la liberté et de la créativité ; comme lieu de formation permanente ; comme pôle de développement culturel et social.

Le loisir doit être pour une collectivité et pour ses citoyens le moment de vie où se construit la culture populaire.

Et j'entends bien par culture populaire, toute la culture rendue à tout le peuple.

Le loisir doit être aussi un élément de développement social. Occasion de rencontre et d'échanges, il favorise au plus haut point l'éclosion des solidarités. C'est par la parole, par la musique, par l'image, par la couleur, par la forme, bref par la fête collective, qu'une communauté forge son visage, manifeste ses rêves et proclame son identité.

Le loisir doit permettre enfin l'exercice de la responsabilité, cette nouvelle dimension de la liberté.

La vigueur d'une démocratie se mesure au degré de responsabilité de ses citoyennes et de ses citoyens.

L'accomplissement de ce grand dessein va exiger sans nul doute, un effort sans précédent de formation humaine.

C'est à cet effort exemplaire que, dans la rigueur, l'indépendance et la responsabilité, j'appelle à participer l'ensemble des associations et mouvements de jeunesse et d'éducation populaire de notre pays. Il s'agit là, chacun le comprend bien, d'un enjeu décisif.

Il ne suffit pas que le gouvernement propose et que le Parlement vote des lois nouvelles. Il faut que les citoyens, les travailleurs, les militants des associations et les usagers s'organisent et se mobilisent pour exercer vraiment et concrètement les droits nouveaux, les libertés nouvelles, les responsabilités nouvelles qui sont et qui seront désormais les leurs.

Un champ immense de liberté et de responsabilité est ouvert aux Françaises et aux Français pour qu'ils prennent en mains leur destin, pour qu'ils deviennent les acteurs du changement de leur vie quotidienne.

La loi crée le droit, mais c'est aux citoyens de faire de leurs droits un pouvoir. Cela, nul gouvernement ne peut le faire à leur place.

C'est pourquoi, il me parait urgent de lancer ce vaste courant d'éducation populaire susceptible d'animer les forces vives de notre pays, de mettre en mouvement les jeunes. Le gouvernement s'est préoccupé de l'insertion sociale et professionnelle des jeunes de 16 à 18 ans. Il a mis en oeuvre un vaste programme de contrats de jeunes volontaires au succès duquel - et je m'en réjouis et vous en remercie - le mouvement associatif a apporté une très large contribution.

Le Gouvernement vient de créer un Comité Interministériel de la Jeunesse placé sous mon autorité et, par délégation, sous l'autorité de Madame le Ministre déléguée auprès du Ministre du Temps Libre chargé de la jeunesse et des sports.

Organe de coordination, ce comité regroupera tous les ministres. concernés par les problèmes intéressant la jeunesse et il aura pour objet de proposer au Gouvernement toutes mesures propres à améliorer les conditions de vie des jeunes. C'est une décision importante qui vient s'ajouter à un ensemble de mesures sociales que vous connaissez.

C'est ainsi que par toute une série de grandes dispositions - dont les contrats de solidarité - le gouvernement veut assurer le partage du travail, car la lutte contre le chômage reste la priorité des priorités.

Le partage du travail, c'est à la fois une mesure de justice sociale et un moyen de relance économique.

Car si le progrès social est désormais la condition de la relance économique, nous savons bien que la consolidation et l'amélioration de nos positions économiques seront déterminantes pour favoriser l'élan que nous voulons donner à tous nos projets culturels, éducatifs et de loisirs.

Mais, et je tiens à le souligner devant vous qui représentez les forces vives de notre pays, les réformes considérables décidées par le gouvernement, votées par le Parlement, risqueraient de demeurer stériles si elles ne s'accompagnaient d'un puissant mouvement de prise de conscience au sein de la nation. Les décisions politiques du gouvernement et naturellement celles qui concernent et qui concerneront l'éducation populaire et les loisirs, doivent être soutenues, portées, promues par un vaste courant populaire d'idées, mais aussi d'actions.

Dans cette perspective, l'installation du Haut Comité du loisir social, de l'éducation populaire et des activités de pleine nature prend tout son relief.

Je remercie M. le Ministre du Temps Libre oui en a eu l'initiative.

Je me réjouis de cette manifestation qui a permis que nous nous réunissions à l'Institut National d'éducation populaire dont j'entends qu'il soit, par un rayonnement national et international accru, l'outil privilégié des réflexions et des actions que les acteurs de l'éducation populaire en France, mais aussi dans le monde entier, vont être invités à conduire.

L'oeuvre qui a déjà été accomplie en ces lieux est considérable.

J'en remercie très sincèrement les administrateurs, le directeur et tous ses collaborateurs, les enseignants, les formateurs, les chercheurs et l'ensemble du personnel qui participent au bon fonctionnement et à la notoriété de cette grande maison.

Je vous remercie Mesdames et Messieurs les membres du Haut Comité du loisir social, de l'éducation populaire et des activités de pleine nature d'avoir accepté de répondre à notre appel.

Je remercie toutes les personnalités qui nous ont fait l'honneur et le plaisir de s'associer à cette belle journée. Le Premier Ministre veut vous dire sa joie. Il ne veut pas non plus manquer cette circonstance heureuse pour vous délivrer à toutes et à tous ici présents, un message d'estime, d'amitié, de confiance et d'espoir et vous engage, tous ensemble, et résolument, à "aller au-devant de la vie".

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