Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, devant le symposium franco-japonais sur les technologies du futur, Tokyo, Hôtel Okura, vendredi 16 avril 1982. | vie-publique.fr | Discours publics

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Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, devant le symposium franco-japonais sur les technologies du futur, Tokyo, Hôtel Okura, vendredi 16 avril 1982.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Voyage officiel au Japon du 14 au 17 avril 1982

ti : Altesse,
- Messieurs les ministres,
- Mesdames,
- Messieurs,
- Si j'ai accepté avec grand plaisir d'ouvrir ce colloque franco - japonais sur les technologies du futur, c'est que je vois une double convergence entre nos pays : convergence dans la nécessité de surmonter, grâce-au développement technologique, des contraintes similaires, convergence dans la volonté de réussir.
- Il faut regarder la situation présente dans une perspective historique. La France et le Japon sont deux vieux pays qui ont choisi résolument la modernité, la science et la technologie. Mais ce qui nous caractérise l'un et l'autre, c'est que nous avons aussi conservé l'essentiel de nos valeurs, chacun selon sa tradition.
- Placés par la géographie presque aux antipodes l'un de l'autre, nos pays n'en sont pas moins confrontés à trois problèmes communs : celui de la dépendance sur-le-plan des approvisionnement extérieurs en matières premières et en énergie, celui d'une crise à supporter, d'une crise économique mondiale profonde, celui d'un fossé qui s'accroît dangereusement entre les pays en voie de développement et les pays industrialisés.
- Or, à ces trois problèmes, le développement technologique, si nous savons l'impulser, le maîtriser, et le guider, doit apporter une contribution essentielle.
Pour atteindre l'autonomie énergétique, la seule façon est de réduire les consommations sans mettre en cause la croissance du bien-être et de l'activité économique, de mieux exploiter les ressources traditionnelles, de créer les ressources nouvelles et de les diversifier. Rien ne sera acquis dans ces domaines sans qu'évoluent nos modes de consommation et de production, en faisant, bien entendu appel à toutes les possiblités offertes par les techniques nouvelles.
- Pour affronter la crise économique, il convient de développer de nouvelles activités, génératrices d'emplois, aptes à répondre à l'immensité des besoins non satisfaits de notre monde : aider les hommes à se nourrir, à se défendre contre l'hostilité de la nature, à communiquer entre eux, à se comprendre autant qu'il est possible. Voilà de quoi ouvrir et parmi beaucoup d'autres, des champs d'actions qui exigent de nous la création de nouveaux outils.
- A la difficulté que connaissent les pays en développement - c'est le troisième point - pour surmonter leur retard, à celle que connaissent les pays développés, pour s'adapter aux incessantes mutations auxquelles leurs sociétés ont à faire face, nous pouvons espérer, grâce-à des travaux de cette sorte, répondre au développement de moyens de plus en plus précis, de plus en plus diversifiés, de plus en plus souples, en un mot de plus en plus proches de l'homme, de l'individu qui doit les utiliser sans rupture du lien social.
- Cet effort pour mettre la technologie au service du développement économique, de la libération de l'homme, et facteur fondamental de la préservation de la paix, nos pays, j'en suis sûr, ont la volonté de le réaliser, et s'ils le veulent, ils en détiennent les moyens.
- Ces volontés et ces moyens, où les puiser sinon dans l'histoire et dans la culture, dans la possession par l'esprit, non seulement du développement des choses, mais aussi du développement de sa propre formation et de la maîtrise de sa propre personne. Riches de talents, de compétences, nourris - je vous le rappelais et cela est dans notre mémoire collective - d'une longue tradition, le Japon et la France ont construit, dans des domaines souvent différents des industries de grande qualité qui ont su se placer aux premiers rangs dans le monde.
Je veux ici rendre l'hommage qu'il mérite à la réussite exceptionnelle du Japon, de ses chefs d'entreprise, de ses savants, de ses ouvriers, de tous ses travailleurs qui ont fait de ce pays, doté par la nature de montagnes, de côtes, de paysages admirables mais de peu de ressources naturelles, l'une des plus grandes puissances scientifiques, technologiques, industrielles du monde moderne. On ne peut qu'être frappé en songeant à la volonté, à l'acharnement, à la persévérance qu'il a fallu, amis japonais, à votre peuple pour passer d'une nation de pêcheurs et de paysans qui avait ses vertus, à ce monde industrieux où le terme "fabriqué au Japon" est devenu comme un symbole.
- Il y a ce que l'on a appelé ce "miracle japonais" et qui n'est pas miraculeux, étant le -fruit de la volonté et de l'imagination créatrice ; une explication, est celle du haut niveau d'éducation de votre peuple, de son sens du devoir, de son sens de la responsabilité, du travail bien fait, de l'imagination et, d'une certaine façon, de la capacité, parfois même de l'agressivité commerciale, la volonté de gagner parce qu'on se sent capable de l'emporter.
- Ce qui m'a frappé le plus en regardant l'essor économique du Japon, c'est la confiance que vous avez, en-particulier les chefs d'entreprises, manifesté dans vos collaborateurs, dans les hommes qui travaillent avec vous. Vos grandes décisions sont prises par un processus de maturation, auquel participe la plupart. Vous savez que, à notre façon, c'est notre ambition nationale en France que de mobiliser toutes nos énergies, que de faire appel à toutes nos ressources humaines pour réussir notre propre projet.
- Le -concours des chefs d'entreprises dans l'immense champ d'action qui est le leur et qui le restera, la capacité d'entraînement de notre secteur public, les connaissances de nos savants, la curiosité de leur esprit, la qualité de nos cadres, la vaillance de nos ouvriers, de nos employés de toute sorte, voilà les atouts de la France au moment où elle engage une action historique.
Enfin, vous êtes ici, mesdames et messieurs, les représentants les plus éminents des qualités qui ont fait le Japon. Parmi vous se trouvent, nombreux, des Françaises, des Français qui ont bien voulu m'accompagner ou bien me précéder pour prendre part à cet effort que marque particulièrement la réussite de ce symposium.
- La France a, dans votre pays, une image magnifique que lui a conférée sa tradition, son rayonnement littéraire, artistique. La culture française ne représente pas ici quelque chose d'artificiel, de suranné, mais une réalité riche, vivante, multiforme, présente aussi bien dans les bibliothèques que dans les expositions remarquables organisées par vos musées et - pourquoi pas puisque c'est là que se pressent des milliers de gens - dans vos grands magasins.
- Oui, à vos yeux, et vous avez raison, la France, c'est ce passé, c'est aussi ce présent culturel auxquels comme mes compatriotes, je suis passionnément attaché.
- Et cependant que de chemin à parcourir pour parvenir à une connaissance mutuelle, qui reste actuellement limitée à quelques élites ou à des minorités heureusement informées par les richesses de la culture.
N'oublions pas cependant, que la France est aussi une grande nation scientifique, technologique et industrielle.
- Dans un grand nombre de domaines, les savants, les ingénieurs, les centres de recherche comme nos entreprises, se situent aux tout premiers rangs dans le monde.
- L'Ecole mathématique française est l'une des meilleures ce qui nous permet, dans des domaines très directement liés aux mathématiques, comme les mathématiques appliquées ou les logiciels d'ordinateurs, secteurs qui, je l'imagine, intéressent beaucoup le Japon, de nous situer fort bien.
- La tradition est vivante en biologie. J'ai remarqué et apprécié l'hommage rendu à l'instant à l'Institut Pasteur dont le rayonnement est mondial, dont les équipes, celles de l'Institut de la recherche médicale, sont à la pointe du progrès, en génétique par exemple.
- La France est le pays de Clément ADER, du Concorde 'avion', partenaire essentiel du programme européen Airbus, c'est-à-dire que depuis les origines jusqu'à aujourd'hui, dans la conquête de l'espace nous disposons d'une puissante industrie aéronautique qui n'est guère dépassée dans le monde occidental que par celle des Etats-Unis d'Amérique. La société nationale 'SNIAS' qui s'occupe de cette production est la première firme exportatrice d'hélicoptères dans le monde. Les moyens courriers Airbus que l'on voit apparaître, et je m'en réjouis, au Japon sont d'ailleurs très adaptés aux conditions de cette partie du monde. Ces Airbus, gros porteurs, économes en énergie, fiable comme on dit, rencontrent un grand succès sur tous les continents.
- La France s'est lancée, avec ses partenaires européens, dans l'aventure spatiale avec la double volonté d'indépendance et de coopération. En-matière de lanceurs, de télédétection, de télévision directe, nous soutenons la concurrence avec tous les autres pays, y compris ceux qui avaient récemment encore des années d'avance sur nous. J'ai défini, en ma qualité de chef de l'Etat, récemment, sur la proposition du ministre responsable, M. Jean-Pierre CHEVENEMENT 'ministre de la recherche et de la technologie', les objectifs et les moyens pour une grande politique ambitieuse pour les années qui viennent, 1980 à 1990. Et je suis persuadé qu'il y a là -matière à une active coopération entre nos deux pays.
La France est la deuxième puissance au monde en électronique professionnelle. Ses radars, ses équipements de télévision sont utilisés un peu partout.
- La France est le premier exportateur mondial de matériel ferroviaire. A Montréal, à Mexico, à Atlanta, il a été fait appel aux ingénieurs français pour la conception et la réalisation de métros urbains. Le train à grande vitesse 'TGV' français détient le record mondial de vitesse.
- Comme le Japon, la France est un pays, vous le savez, maritime, et c'est une occasion pour moi de saluer notre coopération dans ce domaine primordial qu'est l'océanologie, si importante pour l'étude, la préservation et l'exploitation des espèces.
- Mais nous sommes, vous et nous, pauvres en énergie. Il faut donc inventer, compenser et se doter d'un équipement aux meilleurs prix. Voilà pour nous un champ d'actions prioritaires.
- Nos ingénieurs sont à la pointe des techniques d'exploitation sous-marine des hydrocarbures. Les chantiers navals français ont construit la moitié des méthaniers qui circulent sur les mers. Notre pays maîtrise la totalité du cycle du combustible nucléaire de l'extraction du minerai jusqu'au retraitement et produit le plus grand nombre de centrales nucléaires de même type, garantie d'efficacité et de sécurité.
Tels sont quelques exemples de la réalité présente. Mon ambition est de poursuivre et de développer cette action. C'est pour cette raison que j'ai décidé la création d'un grand ministère de la recherche et de la technologie. C'est pour cette raison que j'ai fixé comme objectif au gouvernement de porter à 2,5 % du PNB la part consacrée à la recherche alors qu'elle n'était encore que de 1,8 % en 1980.
- C'est pourquoi le gouvernement présentera au Parlement français, dès mon retour du Japon, une loi d'orientation et de programmation pour la recherche qui garantira à celle-ci une augmentation annuelle en volume de 17,8 % des crédits.
- C'est pourquoi des mesures multiples ont été prises pour faciliter la mobilité des chercheurs, les contacts entre l'université et l'industrie, la valorisation des résultats, une meilleurs diffusion des connaissances.
- Oui, je le répète, mon ambition est que, avant la fin du siècle, la France soit avec les Etats-Unis d'Amérique et le Japon, l'une des puissances technologiques du monde occidental.
Cet effort qui concourt au bien commun de l'humanité, nous savons bien ne pas pouvoir le conduire seuls. Nous le ferons d'abord avec nos partenaires européens comme il est normal ; c'est pourquoi nous avons proposé, en septembre dernier, un programme de relance de la construction européenne 'CEE' qui fait une large place à des initiatives communes dans les industries à haute technologie.
- De même que nous tentons de développer en-commun les ressources énergétiques, je souhaite que la coopération technologique entre la France et le Japon s'affirme à des conditions géopolitiques comparables. Le champ s'ouvre très vaste devant nous. Or, cette coopération, telle que je la pense ou telle que je la souhaite, comment la concevoir, vous l'admettrez, sinon dans l'égalité et la réciprocité des échanges.
- Il faut le redire sans cesse de cette tribune, comme de toutes celles où l'on a quelques chances d'être entendu dans le monde : aucun pays ne sortira seul de la crise. Nos intérêts à moyen et à long terme sont convergents. A nous de faire que ces intérêts à court terme le deviennent pour ne pas retarder l'heure de l'effort en commun. Ayons la sagesse de le constater et de surmonter la tentation des bénéfices à courte vue. Par delà les difficultés causées par la distance, par la langue, par la concurrence commerciale.
Et quand je dis qu'il n'y a pas d'avenir pour un seul pays, je pense en-particulier que la coopération, la solidarité, l'association avec le Japon dans les domaines que nous choisirons, représentera un facteur déterminant de notre réussite à nous Français, je ne viens pas dire ici : Japonais vous avez besoin de la France. Et je sais à quel point, la France peut avoir besoin du Japon. Je dis le monde a besoin de nous, et ce sont des thèmes que je développe dans d'autres salles lorsque j'évoque les problèmes du tiers monde où la France et le Japon ont des positions analogues, des intérêts communs, ou la position au-sein des sommets des pays industrialisés où nous avons des positions concurrentes et où cependant il faut bien s'engager dans la voie qui permettra d'utiles rencontres.
- D'où l'importance et l'intérêt de ce colloque que, je le répète, les savants, et parmi les plus grands des chefs d'entreprises, grandes et petites, actives dans des technologies du futur, ont voulu, ont réussi. Vous vous êtes rencontrés. J'espère que vous vous êtes mieux connus et que vous pourrez échafauder en commun des projets qui seront définis - car cela fait partie aussi de notre patrimoine - dans la liberté de création, dans le respect d'institutions différentes mais où la garantie fondamentale de la puissance de la liberté de l'esprit est garantie par des institutions démocratiques, exécutée dans un souci de promouvoir en commun nos deux peuples et au-delà car nous sommes responsables. Nous Français nous le sommes - nous le savons - responsables après les deux guerres mondiales, pour une part importante, non seulement de la paix, mais aussi du développement. Et vous, Japonais, qui avez connu de si vastes tourmentes, vous savez que vous êtes au-même-titre responsables, vous êtes un pays de l'avant, vous êtes un pays de pointe que l'on regarde avec admiration et parfois avec envie, mais en même temps vous êtes responsables, co-responsables de l'avenir d'une planète qui va se rétrécissant où cependant les passions et les querelles s'enveniment. Je ne tomberai pas dans la phraséologie sur la liberté et la fraternité, mais cela existe aussi, cela explique une grande révolution engagée dans les temps modernes et qui prit naissance en France. Cela peut expliquer demain la capacité du Japon et de la France à engager un dialogue d'un ton nouveau où sans esprit de supériorité chacun y mettra du sien sans rien dissimuler des obstacles, sans s'abriter derrière les faux-semblants, sans ignorer que dans l'-état présent des choses il reste à faire une longue route avant de dominer nos contradictions.
- Voilà pourquoi je me réjouis d'être ce matin devant des responsables qui à leur façon contribueront, et largement, à la création ou à l'invention du monde dont j'ai tenté de vous parler.
- Je vous remercie.

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