Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du dîner offert en l'honneur de M. Alessandro Pertini, Président de la République italienne, Paris, Palais de l'Elysée, lundi 5 juillet 1982. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du dîner offert en l'honneur de M. Alessandro Pertini, Président de la République italienne, Paris, Palais de l'Elysée, lundi 5 juillet 1982.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Visite officielle en France de M. Alessandro Pertini, Président de la République italienne, le 5 juillet 1982

ti : Monsieur le Président de la République,
- En votre personne, c'est un demi-siècle de l'histoire italienne que la France accueille ce soir, avec amitié et respect. A tous les rendez-vous tragiques ou glorieux de votre pays au-cours des décennies écoulées on retrouve, en effet, le nom de Sandro Pertini. Vous ne m'en voudrez pas de les évoquer.
- Inscrit au Parti socialiste italien dès le lendemain du premier conflit mondial, vous y avez côtoyé des hommes comme Filippo Turati ou Giacomo Matteoti. Durant les années sombres, vous avez été tour à tour proscrit, exilé, clandestin, traqué par la police politique. Votre détermination sera payée de quinze années passées en prison ou dans des camps. A la chute du fascisme, à peine libéré, vous reprenez le flambeau de la Résistance. Capturé par les nazis à Rome, condamné à mort, vous réussissez une évasion digne de la légende.
- Vous gagnez alors la Haute Italie, vous remettez sur pied les réseaux de partisans, vous organisez l'insurrection générale.
- Lorsqu'enfin les armes se taisent, vous êtes, avec Nenni, un des protagonistes de la reconstitution du Parti socialiste et de l'instauration des institutions républicaines en Italie. Vous présidez, avec une autorité qui vous vaut le respect de tous les partis, la Chambre des Députés de 1968 à 1976.
- En 1978, enfin - il y aura dans deux jours, quatre ans - vous accédez à la magistrature suprême. Qui s'étonnerait que le peuple italien se soit reconnu en vous qui êtes, d'une certaine façon, le dépositaire de sa mémoire collective et le garant de ses institutions ? Plus que quiconque en effet, vous avez restitué à la Présidence de la République son prestige et son crédit et contribué à faire estimer par vos concitoyens la plus haute charge de l'Etat.
- Ce qu'il y a de plus remarquable dans votre longétivité politique, c'est qu'elle ne doit rien aux compromis, ou au conformisme. Elle est, tout au contraire, le -fruit d'un engagement limpide, d'une fidélité sans failles aux idéaux qui inspirent votre vie et votre action. Vous appartenez à la catégorie restreinte des hommes politiques qui, guidés par une exigence éthique, doivent leur prestige d'abord à l'exemplarité de leur conduite.
- Ce n'est pas la -recherche des attributs du pouvoir qui a guidé vos choix, mais le souci constant de combattre l'injustice et d'oeuvrer pour la liberté. Votre aversion pour l'ambiguité, votre goût du langage clair, la simplicité de votre comportement vous ont valu, de la part de vos concitoyens, le titre enviable de "citoyen président".
Vous avez su, monsieur le président, gagner aussi le coeur des Français. Je n'oublie pas dans quelles circonstances dramatiques vous avez connu notre pays. Au matin du 12 décembre 1926, un canot à moteur aborde sur les côtes de Corse. A son bord,se trouve Filippo Turati, l'un des opposants les plus déterminés au régime de l'époque, et vous-même. Deux ans dans notre pays : vous êtes tour à tour chauffeur de taxi à Paris, laveur de vitres ou de carreaux, manoeuvre à Nice, maçon ou peintre. A l'intention de vos camarades qui poursuivent le combat en Italie, vous vous installez dans la région et vous créez une radio clandestine. Cela vous vaut d'être jugé à Nice par la justice française en janvier 1929 mais condamné au minimum de la peine, un mois de prison.
- A l'évocation de votre vie, il me vient à l'esprit les mots qu'inspirait à Saint-Simon l'existence du Duc de Lauzun : "Il n'est pas possible de rêver comme il a vécu".
- Si les mots de justice et de liberté ont un sens, ils trouvent dans une destinée comme la vôtre une exemplaire illustration. Voilà un idéal, un idéal vécu, idéal que nos deux peuples, attachés aux mêmes valeurs, partagent dans les grandes circonstances avec une égale intransigeance. Est-il bien utile que je revienne sur tout ce qui nous lie depuis tant de siècles que nous nous connaissons, nous cotoyons, que nous échangeons hommes, idées, art, marchandises, que nous travaillons coude à coude au-sein d'-entreprises communes ? Nous nous comprenons à demi-mot même si, sans doute par coquetterie intellectuelle, nous prétendons être inintelligibles les uns aux autres.
Aujourd'hui, à ces liens, à ces affinités, s'ajoutent, sans les effacer, les intérêts communs. Nous sommes liés par un même destin : les événements des ces derniers mois en fournissent la preuve, que dis-je, des preuves multiples. Nos deux peuples recèlent suffisamment de capacités pour que nous transformions une interdépendance subie dans une solidarité voulue.
- Je constate à cet égard que des pas positifs, encore qu'insuffisants, sont chaque jour accomplis dans la voie de notre coopération.
- Dans le domaine économique par exemple, nos deux pays ont signé, le 27 avril dernier, l'accord intergouvernemental pour le lancement de la production conjointe de l'avion régional ATR 42. Cet accord peut être une première étape vers une intégration plus étroite de l'industrie aéronautique italienne dans le concert européen que sa participation au projet d'AIRBUS A 320 faciliterait encore, de même que l'industrie française a besoin de tirer le meilleur des leçons italiennes.
- Nous devons poursuivre cette concertation et déboucher sur des secteurs aussi prometteurs que l'électronucléaire, les énergies nouvelles, les télécommunications, la télématique, les satellites de télévision directe.
Parlant de nos relations, comment ne pas évoquer les quelques domaines où nos intérêts divergent ?
- Ainsi sur-le-plan agricole, sur la production viticole qui oppose régulièrement nos deux pays, qui peut les opposer encore. Encore là des progrès ont été accomplis cette année avec l'adoption, en mai, des principes de base d'un règlement viticole européen, et là-dessus vos représentants, les représentants du gouvernement italien et des représentants du gouvernement français ont trouvé de larges bases d'accord. Il reste à l'approfondir et le compléter, le plus rapidement possible pour qu'il entre en vigueur dans les meilleurs délais.
- C'est au-sein de la CEE que nous oeuvreront pour doter les produits méditerranéens de règlements de marchés comparables à ceux dont bénéficient les grands produits agricoles de l'Europe du Nord. Car, le -cadre européen est celui où, là comme ailleurs, nous devons chercher à surmonter nos difficultés immédiates et définir pour le présent et l'avenir les nouvelles solidarités.
- La France et l'Italie, comme les autres nations d'Europe subissent aujourd'hui de plein fouet le choc d'un taux de change du dollar en hausse continuelle et les conséquences désastreuses pour l'investissement et l'emploi du niveau des taux d'intérêt américains. Dans ce domaine également - en premier lieu devrais-je dire - une solidarité doit s'affirmer. Nous avons fait des propositions, vous aussi, encore convient-il de les accorder.
Nous nous sommes trouvés toutes ces années sur le même -plan avec la même vigilance pour la -défense de la paix. Nous avons fait choix, vous et nous, à la fois de la nécessaire fermeté pour que dans-le-cadre de l'équilibre des forces stratégiques et euro-stratégiques, nous soyons en mesure de défendre notre liberté. Nous sommes solidaires dans la même alliance 'Alliance atlantique' même si notre statut s'y trouve différent.
- Mais nous sommes aussi partisans de la négociation, chaque fois qu'elle peut être sérieusement ouverte, conduite à son terme. Oui, sans doute, l'équilibre : y parvenir si ce n'est déjà fait et donc ne jamais reculer sur aucune base nécessaire à notre indépendance, mais aussi l'ouverture pour qu'on ne s'engage pas au travers des blocus économiques dans une première étape qui serait sans doute un jour suivie par la guerre. Tout se tient, il faut y prendre garde. Mais peut-être pourrait-on se dégager de cette situation qui est nôtre et qui est le résultat de deux grandes guerres mondiales perdues pour l'Europe tout entière. Il est banal de l'appeler une guerre civile, c'en est une, qui a vu les peuples d'Europe, héritiers d'une même culture, s'entre-déchirer, s'entre-tuer et détruire en même temps leur peuple et leur nation.
- Il faudra bien, et là-dessus l'imagination italienne et les qualités de vos responsables politiques s'affirment chaque jour, donner un contenu de substance à la politique de l'Europe car il n'est pas de réalité dans les seuls accords techniques et économiques. Mais il faut savoir aussi que cette Europe politique n'aura de sens que si elle fonde sa réalité sociale.
Je suis confiant quant au renforcement de cette solidarité entre nous, car il existe des relations culturelles très profondes. Le projet d'accord entre universités françaises et italiennes montre l'une des voies à suivre qui permettra d'organiser des programmes d'études intégrées conduisant à l'obtention simultanée d'un diplôme national français, d'un diplôme national italien, autrement dit, d'une sorte de "passeport culturel" qui abolira, dans ce domaine, les frontières entre nos deux pays, en attendant que d'autres disparaissent.
- Déjà, l'effort européen nous a permis d'échanger, nous en connaissons les limites et les risques, il faut aussi savoir en créer l'utilité constante. La France et l'Italie peuvent donner l'exemple aux autres.
- Or, il n'est de grande culture que celle qui rayonne, qui se projette vers l'extérieur. Nous sommes, Italiens et Français, les héritiers et les gardiens d'un héritage latin. Certes à cet héritage ancien se sont mêlés, avec le temps, bien des apports. Mais nous sommes convaincus qu'au-delà de toute vénération passéiste, la culture latine et plus largement celle de la Méditerranée véhicule des valeurs auxquelles nos peuples peuvent et doivent encore puiser. C'est ainsi que nous avons pris ensemble l'initiative de la Conférence des ministres de la culture des pays latins qui vient d'avoir lieu à Venise et de la Conférence des ministres de la culture de l'Europe qui se tiendra en septembre à Capri. Vous avez de votre côté lancé l'idée d'une Biennale de la Méditerranée à laquelle nous sommes naturellement tout disposés à nous associer.
- Je vois dans ce foisonnement d'initiatives la preuve éclatante de la vitalité de nos vieilles cultures, vieilles et jeunes, qui peuvent, dans un monde menacé par l'uniformisation technologique, délivrer un message d'espoir et de vérité humaine.
Je garde de mon récent séjour en Italie le sentiment d'une chaleur, une capacité d'échange et une compréhension très grande. Sans doute y êtes-vous pour beaucoup monsieur le Président de la République et cher ami, en-raison du lien personnel que vous avez bien voulu rappeler, d'une certaine façon d'être qui vous est propre, qui permet au travers de l'amitié que nous partageons l'un et l'autre d'aborder comme il le faut, je crois, l'intérêt de nos deux pays.
- L'Italie et la France, aujourd'hui cette visite, le Président de la République italienne, monsieur le ministre des affaires étrangères, mesdames et messieurs, chers amis, nos hôtes italiens, vous toutes, vous tous qui êtes là, sachez que la France aime votre pays, qu'il n'est pas d'histoire sans malentendu, sans contradiction, sans affrontement. Et le moment vient toujours où, les dominant, l'esprit de synthèse et la conquête de l'avenir servent de ciment aux fraternités nouvelles. Nous en sommes là. Il nous appartient de conclure et de savoir bâtir ensemble cet élément indispensable de l'Europe sans que nul ne songe à créer de liens privilégiés autres que ceux qu'inspirent l'histoire que nous vivons.
- Je lève mon verre à la santé du président Sandro Pertini. Vous transmettrez nos voeux à Mme Pertini.
- Ces voeux se reportent sur vous, chers amis, invités ce soir de la France. Ceux qui sont autour de moi, qui représentent la France, partagent mon sentiment.
- Je lève mon verre à votre peuple, à l'amitié entre nos peuples, ancienne, toujours nouvelle.
- A vos compatriotes, monsieur le président, qui sont plus de 400000 à vivre chez nous, en France, et qui nous ont donné à travers l'histoire tant d'illustrations de la pensée et de l'action.
- Bref, je lève mon verre à l'Italie,
- Oui, vive l'Italie |

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