Entretien de M. François Mitterrand, Président de la République, avec des journalistes indiens de "PTI" et du "Hindu", Paris, lundi 22 novembre 1982. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. François Mitterrand, Président de la République, avec des journalistes indiens de "PTI" et du "Hindu", Paris, lundi 22 novembre 1982.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Voyage officiel en Inde du 27 au 30 novembre 1982

ti : LE PRESIDENT.- Comme vous le savez, je serai dans quelques jours dans votre pays, et je suis heureux de pouvoir m'adresser à la presse et à différents journalistes à l'occasion de ce voyage.
- QUESTION.- On peut vous demander, monsieur le Président, quels sont les objectifs fondamentaux de votre visite en Inde ?
- LE PRESIDENT.- Mon objectif permanent touche les relations de l'Inde et de la France. Ce sont deux pays de grande culture, qui s'efforcent à travers le monde d'avoir un horizon, qui se retrouvent aisément lorsqu'il s'agit de définir les termes du -rapport Nord-Sud 'relations Nord-Sud' et entre lesquels se sont créés des -rapports amicaux. Nous pouvons ainsi nous entraider et cela n'est pas nouveau. Je citerai pour mémoire les bonnes relations personnelles que j'ai eues avec les responsables de l'Inde et en-particulier avec Mme Gandhi.
- QUESTION.- Le dialogue Nord-Sud a pris de nouvelles dimensions peut-être ? Il y a eu d'une part, des puissances occidentales, une attitude quelque peu négative. En revanche, la France et particulièrement son Président, s'est manifestée par un engagement tout à fait positif et nous aimerions vous demander comment vous voyez actuellement le dialogue Nord-Sud.
- LE PRESIDENT.- Il est certain maintenant que depuis de longs mois, les relations Nord-Sud se sont détériorées. De grands projets dont on a débattu notamment à Cancun, n'ont pas pu entrer pleinement dans les faits. Ces grands objectifs sont le soutien des cours des matières premières notamment lorsqu'ils sont soumis à la spéculation, l'autosuffisance alimentaire, la -recherche des moyens énergétiques en dehors du pétrole, les volumes des montants du Fonds monétaire international 'FMIùù', ce qui se traduit dans le langage politique, par une -recherche d'un nouveau système monétaire international 'SMI', l'ouverture de négociations globales au-sein des Nations unies 'ONU'. La France, de son côté, a cherché d'une part à confirmer ses principes et d'autre part, pour ce qui la concerne, à les mettre en oeuvre. Par exemple, notre contribution à l'AID a été maintenue. Nous avons accru notre aide dans-le-cadre bilatéral et multilatéral en vue de parvenir à 0,7 % de notre produit intérieur brut 'PIB' l'année prochaine, et à 0,15 pour les pays les moins avancés 'PMA'. J'ai enfin lancé plusieurs appels à Mexico, à Cancun, et dans d'autres circonstances, dans ce sens.
QUESTION.- Vous avez parlé des très bonnes relations bilatérales avec l'Inde. Seulement il y a eu une ombre au tableau, c'est la question de l'approvisionnement en combustibles nucléaires.
- LE PRESIDENT.- Je traiterai ce problème avec les responsables de l'Inde. Je ne peux pas le traiter avant de les rencontrer. La position de la France est inspirée par les engagements qu'elle a souscrits, accords passés avec l'Inde il y a déjà quelques années et autres obligations internationales. C'est un sujet que je traiterai comme je viens de vous le dire lorsque je serai en Inde.
QUESTION.- En France, les industries à technologie avancée, comme l'électronique, comme l'aviation, sont en bonne partie nationalisées. Donc, nous supposons qu'elles réagissent plus volontiers aux politiques gouvernementales. Il y a un grand champ de coopération active dans ce domaine par le transfert de technologies dans le sens France - Inde plutôt que de vendre des marchandises.
- LE PRESIDENT.- Nous n'avons pas pour habitude de garder jalousement nos technologies. Il faut que des pays comme l'Inde puissent s'équiper eux-mêmes. Cela est en effet, c'est tout à fait compatible avec une progression du commerce extérieur.
- QUESTION.- Seulement, actuellement la balance commerciale est déficitaire pour l'Inde et ce déficit augmente en-raison des matériels de défense que l'Inde achète. Est-ce qu'on peut faire quelque chose ?
- LE PRESIDENT.- C'est un sujet que j'aborderai d'une façon très positive au vu des propositions qui seront faites dans-le-cadre de ce voyage.
QUESTION.- Est-ce qu'il serait envisageable d'une part, de lancer des opérations communes dans les pays tiers, et deuxièmement la possibilité de rachat par la France de produits fabriqués en Inde mais avec des techniques françaises.
- LE PRESIDENT.- Nous avons déjà engagé des actions avec d'autres pays, en-particulier avec le Mexique et des usines ont été installées sur place, une production d'automobiles en-particulier, qui intéressent nos deux pays.
- QUESTION.- Par-rapport à l'Inde, quels seraient les domaines dans lesquels ce serait possible ?
- LE PRESIDENT.- Je reprends la première question que nous avons évoquée. L'Inde nous fera connaître ses intentions. J'en connais déjà quelques-unes. Il faudra faire un examen général de ces choses. En tout cas, je suis tout à fait favorable à cette méthode.
- QUESTION.- On a dit que la France serait tout à fait disposée à développer des usines d'engrais et des charbonnages ? Donc, que la France serait disposée à investir, à développer.
- LE PRESIDENT.- Absolument. C'est un pays qui sous certains aspects est très développé, qui offre même un contraste entre les technologies de pointe et les connaissances scientifiques fondamentales et d'autre part, de vastes régions qui sont naturellement sous-développées. Cela est dû sans doute à l'immensité de ce pays et à l'importance de sa population.
- QUESTION.- J'ai le sentiment qu'il y a beaucoup de tendances protectionnistes en-raison de la crise économique dans les pays développés.
- LE PRESIDENT.- Dans le monde entier. Tous les marchés intérieurs ont à faire face à de nombreuses difficultés. Sous le couvert très philosophique du libre échange, les réalités sont autres. Il faut absolument procéder à un examen très serré de la réglementation et des usages.
- QUESTION.- Est-ce que la France serait disposée à un transfert de technologies en-matière de défense ?
- LE PRESIDENT.- Il y a ce qui incombe aux accords que nous avons avec nos alliés. Mais, pour tout ce qui touche de plus vastes domaines, nous sommes tout à fait disposés à engager les conversations.
QUESTION.- Sur les relations sur-le-plan international, qu'envisagez-vous, à court terme et à moyen terme, comme conséquence à la succession de Brejnev ?
- LE PRESIDENT.- Je me garderai de faire des pronostics. Tout changement d'homme entraîne avec lui d'autres changements. Et une succession, c'est aussi l'occasion d'apurer les comptes.
- QUESTION.- Ca peut se dire dans un sens négatif. Mais vous l'envisagez dans un sens positif.
- LE PRESIDENT.- Oui, dans un sens positif.
- QUESTION.- On a dit que les objectifs de Cancun n'avaient pas été atteints et que le tiers monde a eu tendance à critiquer les Etats-Unis. La question de sa contribution. Quel est votre sentiment sur l'attitude américaine ?
- LE PRESIDENT.- J'ai dit tout à l'heure ce qu'était l'attitude française. Quand j'ai des critiques à faire à l'égard des Etats-Unis, je les adresse à eux-mêmes.
QUESTION.- Est-ce que l'expérience du pouvoir a modifié le programme gauchisant du parti socialiste, pour amener cette politique un peu plus vers le centre ?
- LE PRESIDENT.- On peut considérer les grandes directions, les choix fondamentaux, le gouvernement a réalisé la nationalisation, la décentralisation, rendu au Plan son rôle, commencé la restructuration industrielle, défini les nouveaux droits des travailleurs : tout cela c'est notre ligne de conduite, et aujourd'hui toujours la mienne. Nous entendons réaliser une redistribution en France qui réalise la justice sociale. Ce qui peut varier, ce sont les moyens dont on dispose. C'est en répartissant mieux qu'on produit davantage. Donc, nous devons adapter notre politique aux conditions internationales sans changer nos objectifs.
QUESTION.- Le fait que le Président soit en Inde, montre l'importance qu'il attache aux relations avec l'Inde. Quel est le rôle que vous voyez pour l'Inde, dans les affaires internationales, notamment dans l'Asie du Sud-Est ?
- LE PRESIDENT.- Je limiterai ma réponse en disant que l'Inde symbolise le non alignement et le souci de servir la paix par la préservation de ses options de non aligné. Il est très important qu'elle préserve cette autorité. Elle contribue ainsi à la réduction des tensions et peut intéresser le monde à d'autres débats que ceux des deux super-puissances 'Etats-Unis - URSSù'.
- QUESTION.- Est-ce que vous envisagez la signature d'accords bilatéraux pendant votre visite en Inde ?
- LE PRESIDENT.- En principe, quand on va dans un pays, on parle plutôt de la politique générale pour préparer ce que les gouvernements ont pour mission d'accomplir.
- QUESTION.- Etes-vous déjà allé en Inde, monsieur le Président ?
- LE PRESIDENT.- Oui, j'y suis déjà allé une seule fois véritablement. Mon voyage d'une dizaine de jours a été limité au Bengale. C'est au moment où s'est déclenchée la guerre au Bengladesh. C'est en 1971, je crois.
QUESTION.- Quelles seront les principales questions que vous évoquerez avec Mme Gandhi ?
- LE PRESIDENT.- Il est probable que nous parlerons beaucoup des relations bilatérales et que nous parlerons tout autant des -rapports de force dans le monde. Certainement nous approfondirons notre connaissance mutuelle pour les définitions des politiques nationales.
- QUESTION.- Est-ce qu'il y a eu échange de correspondances entre le Premier ministre et vous-même ?
- LE PRESIDENT.- Oui, déjà.
- QUESTION.- Avez-vous des idées nouvelles sur la situation qui n'est pas satisfaisante en Asie du Sud-Est ? et de la guerre froide entre les états notamment de la péninsule indo-chinoise, avec comme chef de file le Vietnam et les Etats du bloc ASEAN ?
- LE PRESIDENT.- Nous avons des relations d'une -nature particulière avec le Vietnam. Ces affinités-là ont survécu à la guerre.
QUESTION.- En-matière de prévention, en-matière de défense, récemment il y a eu un accord sur les Mirages et les Français sans doute, à vendre des hélicoptères à l'Inde, quelle est la position actuelle ?
- LE PRESIDENT.- Je ne peux que respecter le développement et la réalisation de nos accords. Pour ce qui est des hélicoptères, la France a une production qui est peut-être la meilleure du monde.
- QUESTION.- Est-ce que les Français seraient disposés à fournir des missiles Exocet au lieu des hélicoptères ?
- LE PRESIDENT.- Les missiles Exocet nous en fabriquons et nous en vendons. Mais il faut observer une certaine prudence dans les endroits chauds.
- QUESTION.- Est-ce que ça veut dire qu'il y aurait une difficulté pour l'Inde d'obtenir ces missiles ?
- LE PRESIDENT.- Probablement, non. Je pense à l'embargo militaire pour l'Argentine pendant sa guerre avec l'Angleterre 'aux îles Malouines'. Nous avons retardé la livraison des Exocet de plusieurs mois tant que le conflit était en-cours.
- J'aimerais que vous fassiez précéder cet interview par le salut que j'adresse aux Indiens. Vous pouvez leur dire que je suis heureux d'être leur hôte. Que c'est pour moi un voyage parmi les plus importants et que je suis en même temps très curieux d'approcher la culture de ce pays.

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