Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, devant le Parlement indien, New-Delhi, lundi 29 novembre 1982. | vie-publique.fr | Discours publics

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Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, devant le Parlement indien, New-Delhi, lundi 29 novembre 1982.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Voyage officiel en Inde du 27 au 30 novembre 1982

ti : Monsieur le vice-président,
- Madame le Premier ministre,
- Monsieur le speaker,
- Mesdames et messieurs les parlementaires,
- Au-cours de cette visite en Inde, j'ai souhaité m'adresser à vous, élus du grand peuple indien, membres du Lok Sabha et du Rajya Sabha. Je vous remercie de m'avoir offert cette occasion et j'ai été très sensible, monsieur le vice-président, aux aimables paroles d'accueil que vous venez de prononcer.
- C'est un honneur pour moi, élu de la France, pays de la révolution de 1789, de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et de la reconnaissance publique des droits économiques et sociaux, de me trouver aujourd'hui au-sein de ce Parlement où légifèrent la plus vaste démocratie du monde et je suis venu, tout simplement, vous apporter le salut de mon pays.
- Parlementaire moi-même pendant plus de trente ans, j'ai conscience de l'importance de votre tâche, et ce n'est pas sans émotion que je m'adresse à vous. Et vous comprendrez cette satisfaction d'autant plus que la Constitution française ne me permet pas, en tant que chef de l'Etat, de m'exprimer devant le Parlement.
- Mesdames et messieurs, comment ne pas évoquer dans cette enceinte la stature des fondateurs de votre démocratie, la liste en est longue. J'ai été le contemporain d'hommes comme le Mahatma Gandhi, le Pandit Nehru, parmi tant de héros illustres ou obscurs.
- Dès mon arrivée, il y a trois jours, je suis allé me recueillir sur la stèle funéraire du Mahatma Gandhi, cet homme qui a symbolisé et galvanisé le combat de votre peuple pour l'indépendance et qui a donné ses lettres de noblesse à la résistance passive, à la non violence. L'âme du Mahatma Gandhi qui a incarné la continuité entre l'Inde traditionnelle et l'Inde moderne plane toujours sur cette assembée. Et je vous assure que sa pensée issue d'une tradition millénaire n'appartient pas seulement à votre pays mais à l'humanité toute entière.
- J'ai voulu rendre également hommage au Pandit Nehru, créateur d'un Etat puissant et vigoureux où s'quilibrent les avantages du parlementarisme et ceux du fédéralisme, conformément aux réalités et aux diversités de votre nation, de la nation indienne dont vous êtes l'expression. Oeuvre immense poursuivie aujourd'hui par votre Premier ministre, si proche elle-même des sources de cette grande histoire.
- J'ai pu mesurer pendant ces jours combien Delhi, héritière de l'antique cité d'Indraprastha, et qui fut le siège de tant de dynasties, symbolise l'unité du pays. Je sais ce qui a été réalisé depuis votre indépendance, sur-le-plan agricole grâce à une remarquable révolution verte, ainsi que sur-le-plan industriel où l'Inde a fait la preuve de ses capacités de premier -plan. Tous ces efforts, mesdames et messieurs les parlementaires, menés en dépit d'obstacles multiples avec ténacité, forcent l'admiration et vous confèrent, à vous représentants du peuple, un rôle majeur pour le présent et pour le devenir de l'humanité, je veux dire de la société des hommes.
- J'ai cité quelques noms fameux, mais en vérité cette oeuvre, elle est la vôtre. Au-delà de vos légitimes différences, l'oeuvre de tous ceux qui depuis le premier jour ont choisi de fonder l'Inde que nous connaissons.
Il existe, monsieur le vice-président vous avez bien voulu le rappeler et je vous en remercie, d'anciennes affinités entre l'Inde et la France. Sans remonter bien loin, c'est Napoléon 1er lui-même qui fonda la première chaire de Sanskrit en Europe. Victor Hugo et Michelet furent l'un et l'autre des connaisseurs de vos hymnes védiques, de vos épopées et des Upanishads, témoignage du caractère universel d'une pensée, la vôtre. Que de créateurs et d'écrivains, français et indiens, qui ont cherché par leur dialogue, à saisir d'un seul mouvement, une part de la réflexion d'Occident, une part de la sagesse d'Orient |
- Mais quel que soit leur intérêt, je dois à la vérité de dire que ces échanges ont bien peu pesé sur le -cours de nos histoires respectives. En dépit de votre accession à l'indépendance il y a 35 ans, la France a mis longtemps à mesurer l'importance historique pour les temps présents et pour l'avenir de cet événement. Mais je crois, ainsi que je l'ai dit le soir de mon arrivée dans votre pays, devant le président de la République et le premier ministre de l'Inde, que les conditions d'un nouveau départ dans l'histoire de nos relations sont maintenant réunies.
- Certes nous appartenons à des mondes différents. Vous avez vos amitiés, vos engagements, comme nous avons les nôtres. Mais nous avons en commun le souci de ne pas voir se perpétuer la loi des blocs 'Etats-Unis - URSS' et des blocs militaires et leur affrontement, qui tend à dominer l'évolution du monde entier. Je me suis rendu depuis mon élection en Asie, en Afrique, en Amérique latine. Je suis aujourd'hui chez vous. Je peux vous dire que les peuples du monde se satisferont de moins en moins de ce qui est.
- C'est le sens profond du non alignement dont vous êtes porteurs et auquel vous voulez restituer sa pleine signification. Quand Delhi accueillera, dans quelques mois 'mars 1983', le 7ème sommet des pays non alignés, nul doute qu'il s'agira d'un grand événement.
La France, de son côté, s'est engagée dans une action d'ampleur en faveur du développement. Sa détermination est d'autant plus profonde que nous estimons - hélas | trop seuls parmi les pays industrialisés - que là réside notre intérêt commun. Et pourtant | comment ne pas s'étonner qu'en dépit des menaces que représente l'écart grandissant entre pays riches et pays pauvres, les confrontations armées, la course aux armements, il y ait si peu, entre nous, de projets communs ?
- J'ai lancé des appels en ce sens à Ottawa, Mexico, Cancun, à Paris lors du sommet des moins avancés, à Versailles, à Kinshasa le mois dernier. Partout, les représentants de mon pays préconisent la réforme du système monétaire international 'SMI', la garantie des cours des matières premières, la -recherche de l'autosuffisance alimentaire, l'indépendance énergétique, l'adaptation des mécanismes, l'augmentation des ressources des institutions internationales au premier rang desquels la Banque mondiale et le Fonds monétaire 'international ' FMI'. Et l'engagement de la France est mis en pratique puisqu'au-cours de mon septennat le pourcentage du produit intérieur brut 'PIB' de la France consacré aux pays en voie de développement atteindra les 0,7 % demandés. Déjà, les deux budgets annuels, depuis mon élection, ont marqué ce progrès.
- La France a également réagi contre l'abandon, par certains pays industrialisés, de leurs dispositions initiales envers l'IDA 'AID' (Agence internationale pour le développement). Elle continuera d'agir, avec d'autres pays, pour que les ressources de cette institution permettent un effort accru. Vous savez aussi que mon pays a demandé le doublement des ressources du Fonds monétaire et décidé de participer au Fonds spécial affecté aux pays les moins avancés. La France enfin, tout comme l'Inde, au-sein du Groupe des 77, travaille pour que s'ouvrent enfin des négociations globales. Elle ne manque et ne manquera pas d'attirer l'attention des grands pays industriels sur cette extrême urgence.
Vous me permettrez de vous dire aussi que la France est éprise de paix. Sa population, éprouvée par deux guerres mondiales pendant ce siècle, en connaît et en a payé le prix. Aussi comprend-elle et soutient-elle l'effort que fait son gouvernement pour assurer sa sécurité et plus largement maintenir ou rétablir les équilibres nécessaires. C'est dans la conjonction d'une volonté nationale de dissuader tout aggresseur et de refuser les fossés qui se creusent, les tensions qui s'avivent, stratégiques ou économiques, que la France situe l'axe principal de sa politique extérieure.
- Que de drames, cependant, sollicitent notre attention : Proche-Orient, Moyen-Orient, Extrême-Orient, Afrique australe, Afrique occidentale, centrale, Amérique centrale, en Europe même... J'en passe. Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, le respect des principes émis par les assemblées internationales, l'arbitrage, le désarmement, la sécurité collective constituent notre charte.
- Mais, mesdames et messieurs, il nous faut construire une assise solide aux relations franco - indiennes. Beaucoup a été entrepris mais beaucoup reste à faire et nous devrons agir avec ténacité, bousculer bien des habitudes, surmonter beaucoup d'obstacles. Mon voyage dans votre pays, ma visite à son Parlement et ses paroles que je vous adresse constituent, je l'espère, après les propos tenus par votre vice-président, une étape importante et non un simple épisode après lequel chacun reprendrait sa route indifférente et divergente.
- Poursuivons au plus haut niveau le dialogue politique que je souhaite, auquel votre premier ministre, votre gouvernement ont donné l'impulsion. Accroissons résolument nos échanges économiques et commerciaux. Donnons une dimension nouvelle à notre coopération industrielle en incluant les transferts de technologie. Retrouvons la flamme des précurseurs du dialogue entre nos civilisations.
- Je vous remercie, mesdames et messieurs, de m'avoir permis de m'adresser à vous et quand je dis à vous, à toutes les nuances politiques confondues, je m'adresse au peuple de l'Inde auquel je vous prie de bien vouloir transmettre le salut de la France et du peuple français. Vous le ferez, j'en suis sûr. Oui, la France salue l'Inde et sa démocratie et vous dit que sur les chemins qui nous conduisent à l'avenir, nous entendons continuer d'être vos compagnons.

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