Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à la journée européenne de l'apprentissage artisanal, Versailles, Palais des Congrès, lundi 26 septembre 1983. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à la journée européenne de l'apprentissage artisanal, Versailles, Palais des Congrès, lundi 26 septembre 1983.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Journée européenne de l'apprentissage artisanal

ti : Messieurs les présidents,
- Mesdames,
- Mesdemoiselles,
- Messieurs,
- Je veux vous dire le plaisir que j'ai de voir réunis tant de jeunes venus, non seulement de France mais aussi d'autres pays de la Communauté européenne 'CEE', tant de jeunes aux expériences diverses, mais unis par le même choix : celui du beau et noble métier d'artisan. Vous êtes ici des centaines de jeunes apprentis rassemblés pour une fête de l'amitié, mais aussi pour une réflexion commune, une confrontation sur ce qui est une part essentielle de l'existence de toute femme et de tout homme, la préparation et l'exercice d'un métier.
- Ce terme de métier prend ici sa pleine signification, n'est-ce pas monsieur le président de l'assemblée permanente des Chambres de Métiers, messieurs les responsables des Chambres de Métiers, les maîtres d'apprentissage, vous qui avez voulu et su à travers une très grande diversité d'activités artisanales, maintenir un sentiment d'appartenance à une communauté, préserver une identité reposant sur des valeurs parmi lesquelles l'apprentissage du métier reste un puissant ciment.
- Vous avez bien fait de défendre cette cohésion, non pas pour des raisons relevant du seul attachement au passé, mais parce qu'elle permet aujourd'hui de mieux affronter les mutations de la technologie et de l'économie. Lorsque les fondations sont solides, il est plus facile de construire et d'assurer le changement.
- Vous avez compris que l'avenir sera à la dimension de l'Europe, et le Parlement européen à l'initiative de la France a adopté une résolution pour faire de l'année 1983 l'année européenne de l'artisanat et des moyennes et petites entreprises. C'est ce qui me vaut l'avantage d'être parmi vous ce matin, puisque cette journée européenne de l'apprentissage artisanal est l'un des temps forts des manifestations organisées par la France et ce, je le répète, en présence de nombreux hôtes étrangers auxquels je souhaite la bienvenue et que je remercie de leur présence à Versailles.
Le terme même d'artisanat date, vous le savez, en France de moins d'un siècle, mais les métiers qu'il recouvre ont pour beaucoup une origine bien plus ancienne. Dans la société pré-industrielle ses activités représentaient le mode de production courant. Organisés en corporation les artisans constituaient la trame véritable de l'économie et le vote en 1791 de la loi 'Le Chapelier' qui a supprimé les corporations, puis la révolution industrielle du XIXème siècle n'ont pas détruit l'artisanat. Au contraire, beaucoup d'artisans y ont puisé de nouvelles forces et par centaines de milliers ont fondé de petites entreprises manufacturières.
- Mais il est vrai que la concentration urbaine, l'exode rural et la multiplication des grandes entreprises ont porté des coups sévères à ce secteur. En France cependant le nombre d'entreprises artisanales a progressé jusqu'à atteindre 850000 unités. Le gouvernement connaît l'importance pour l'emploi de ce tissu artisanal. Je vous rappelle les chiffres : 2300000 postes de travail dont plus d'un million de salariés. Le gouvernement français a soutenu et soutiendra, je vous l'assure, le développement de ce secteur. C'est un ministre qui, en France, est chargé de l'artisanat et du commerce : j'ai voulu que cette fonction figurât parmi les principales responsabilités du gouvernement, ce qui souligne l'importance que nous accordons à ces deux fonctions. Le IXème Plan français dont l'élaboration touche à son terme, fera de l'artisanat un partenaire actif et reconnu de notre développement économique et industriel.
Mesdames et messieurs, l'artisanat n'est pas une réserve à protéger, mais une pépinière d'entreprises. La vitalité dans toute l'Europe de l'artisanat et des petites et moyennes entreprises était attestée par deux chiffres. L'ensemble regroupe plus de 90 % des entreprises de la Communauté 'CEE' et plus de 60 % de la population active. C'est dire qu'à la fin de votre période d'apprentissage les chances que vous avez de trouver un emploi sont meilleures que pour beaucoup d'autres. Mais comme tous les jeunes vous vous interrogez sur les attraits réels du métier auquel vous vous préparez, sur les conditions du travail, sur les possibilités d'avenir. Et, à cet égard, la stabilité constatée dans le métier d'artisan devrait vous rassurer à certaines conditions dont nous allons parler.
- Je prendrai comme exemple les chiffres français tels que les fournit une enquête récente, six ans après leur apprentissage : 89 % des jeunes avaient un emploi salarié tandis que 7 % s'étaient déjà établis à leur compte et 69 % exerçaient encore le métier choisi lors de l'apprentissage.
- L'artisan, j'en ai la conviction, dispose d'un atout incomparable pour trouver sa place dans le monde moderne. Un atout maître : sa liberté. A l'heure où beaucoup abdiquaient et où la plupart cédaient au vertige du rouage, au charme rassurant, si je puis dire, de l'anonymat ou de l'interchangeable, l'artisan, lui, protestait de son indépendance, il s'affirmait libre et c'est cette affirmation qui doit trouver sa récompense. L'artisan, c'est vrai, travaille souvent seul. C'est parfois une difficulté, mais l'assistance de son conjoint, trop souvent négligé, parfois cantonné dans les tâches les plus ingrates de la comptabilité et de la gestion, l'amitié de ceux qui l'emploient, la proximité de la clientèle sont autant d'éléments qui concourent à créer un climat chaleureux, propice aux dépassements de soi-même et à l'invention. C'est ce qu'exprime assez bien, je crois, le terme de compagnon.
- Un individu au service d'autres individus. Il est réconfortant de voir gratifiée par notre société une telle aventure. Un individu au service d'autres individus, et je dirai "une personne au service d'autres personnes".
Oui, il est bien de constater que dans nos structures géantes, la place de choix réservée à l'indépendance et à l'initiative reste un levier de commande. Dans cette liberté, l'artisan trouve sa grandeur et sa force. Comment parler de divorce entre le travail manuel et le travail intellectuel - vous en disiez un mot tout à l'heure, monsieur le Président - quand l'homme qui remplit conjointement les deux tâches, rassemble dans ses mains et dans son esprit les qualités qui font la civilisation. Un divorce, un certain divorce, entretenu entre travailleurs manuels et intellectuels, c'est une ruse insupportable qui sert celui qui se sert des objets pour séparer et enfermer les hommes, qui ne voit que dans l'effort d'un artisan ébéniste - par exemple - il y a un extraordinaire savoir-faire, mais aussi une culture, une tradition, une esthétique qui n'ont rien à envier à celle des intellectuels. C'est aussi un antagonisme dépassé dans tous les secteurs d'avenir. L'utilisation de nouvelles technologies dans la fabrication ou l'entretien des produits, dans la gestion des entreprises, indispensable pour résister à la concurrence, nécessite une formation complète sans cesse réactualisée. Toutes les capacités y sont mobilisées.
- Ces changements technologiques, ces découvertes incessantes... il ne faut pas, mesdames et messieurs, les craindre. Bien au contraire, on peut y trouver le moyen d'accroître ces réussites, de produire en petite série des biens de meilleure qualité, en améliorant ses réglages, en personnalisant toujours plus son travail, comme le souhaite la clientèle. On défendra sa place et on résistera à la concurrence que fait la production de masse.
- Je vois en vous, qui êtes apprentis, tout le devenir de l'artisan qui disposera d'ici peu d'équipements légers et programmables - certains les ont déjà - qui investira mieux et moins cher, qui se dotera de machines que l'on croyait jusqu'alors réservées aux très grandes entreprises. Même la miniaturisation pourra permettre de reprendre pied dans des activités que l'on croyait à jamais perdues : l'automatisation permettra de rendre le labeur moins pénible, délivré des tâches répétitives et l'on pourra se consacrer à plus de création, à plus d'initiative. L'intelligence humaine doit toujours se rendre maîtresse de la machine.
- Quant à la clientèle, elle est sensible à ces changements technologiques et elle a de nouveaux besoins. Pour ceux qui, comme moi, ont pendant longtemps représenté des zones rurales, on voit à quel point les métiers d'artisans ont changé. Mais ils répondent toujours à des besoins, à condition qu'ils soient toujours, naturellement, habiles afin de répondre à la demande. Ce n'est pas la même demande, celle qui autrefois devait disposer d'un sellier ou d'un bourrelier pour le cheval et celle qui nécessite aujourd'hui la réparation d'un moteur. Mais je crois que l'artisan dispose de ressources insoupçonnées.
Je pense aux nécessités d'installation, de maintenance que font naître l'informatique, la bureautique, la télématique, la robotique, que sais-je encore... pour prévoir le développement que va connaître l'artisanat de service. Les contacts pris en France par plusieurs chambres de métiers avec les universités permettront, permettent déjà d'ouvrir à l'activité artisanale de nouvelles perspectives, particulièrement dans les domaines de pointe. Ce n'est pas tout à fait par hasard si, il y a simplement quelques heures, quelques jours, je me trouvais à la Sorbonne, accompagné des grands maîtres de l'université pour célébrer les meilleurs ouvriers de France. Certes, il ne faut jamais se cacher ce problème : les nouvelles méthodes substituent souvent aux productions artisanales des produits standardisés qui éliminent l'intervention des professionnels. Cela est particulièrement sensible dans la fabrication du meuble.
- Mais, dans les secteurs touchés, l'artisan réagit par l'amélioration, voire la sophistication - pour employer des termes bien compliqués - du produit ou du service. Réaction exemplaire, bénéfique dans le domaine des produits ou des matériaux nouveaux, notamment les matériaux isolants qui permettent des économies d'énergie substantielles. Un pays comme le mien, comme le nôtre - là, je m'adresse en-particulier à nos visiteurs - a décidé de consacrer la moitié de son effort pour des grands travaux aux économies d'énergie qui font travailler des centaines et des centaines, sinon même des milliers de petites entreprises.
- Dans tous les domaines de l'artisanat, un effort permanent d'adaptation et un esprit de conquête se révèlent nécessaire. Tout changement nécessite un effort. Votre génération, pas plus que celles qui l'ont précédée, ne refusera, j'en suis sûr, ce combat. Elle a les moyens de sa victoire et les chambres de métiers, les organisations professionnelles l'ont compris, qui ne se sont laissés gagner ni par le regret factice du passé, ni par la crainte de l'avenir.
Je trouve, voyez-vous, bien des raison d'espoir dans le rapport présenté au Conseil économique et social par le président national de l'Assemblée permanente des Chambres de Métiers. Il montre le dynamisme toujours renouvelé de l'artisanat, il montre la capacité des artisans à trouver les solutions aux problèmes les plus complexes et qu'une place existe pour vous, les jeunes apprentis, une place dan un monde sans lourdeur, permettant d'échapper grâce à vous, à la bureaucratie, grâce, le cas échéant, à moi-même, mais j'y veille, où chacun détient les clés de son propre avenir.
- Seule, je le répète, une qualification sans cesse accrue, vous permettra de profiter des bouleversements au lieu de les subir. Et cette qualification repose d'abord sur une culture technique de haut niveau. Je suppose que c'est un des sujets qui vous passionnent ici-même. Sans une bonne culture technique, il n'est pas possible de maîtriser l'innovation, ni de la transposer dans-le-cadre de votre activité. Vous êtes condamnés à chercher dans ces technologies les applications que vous devrez en tirer, qu'elles concernent le produit ou le service, le processus d'exécution, les conditions de travail, les gains de productivité, la gestion ou les améliorations qualitatives.
- Je pense que vous en avez pleine conscience, mais le mode de formation que vous avez choisi, l'apprentissage, est le plus complet qui soit. D'abord, il vous fait bénéficier de l'irremplaçable expérience des anciens, des artisans déjà confirmés, dans les centres de formation d'apprentis, dans les cours théoriques qui vous sont dispensés. Grâce au relais des Chambres de Métiers et des organisations professionnelles, une véritable éducation permanente s'est mise en place. Avec une alternance entre l'étude et le travail qui a fait l'objet le 18 décembre 1979, d'une recommandation du Conseil des Communautés européennes 'CEE' tandis que le gouvernement français - et j'en parle puisque je le dois - a adopté le 7 septembre dernier, une série de mesures pour développer cette manière d'apprendre.
N'oubliez pas non plus, vous qui allez construire demain, que c'est dans la petite et moyenne entreprise que l'innovation est le plus à l'aise, à la condition de l'organiser : il faut souvent qu'elles mettent en commun leurs capacités et qu'on leur en donne le moyen. L'intelligence, le don de la création, le sens de l'initiative, n'y sont bridés ni par le nombre, ni par le poids, ou la lourdeur. Ils s'épanouissent dans l'esprit d'équipe et c'est pour accompagner ce dynamisme que nous avons proposé ou que nous proposons de développer l'innovation dans les PME, recommandation explicite de notre IXème Plan.
- Quant à l'Europe, pour l'aéronautique et l'espace, hier le charbon et l'acier, elle a prouvé ses capacités d'audace et d'efficacité. Nous devons - j'y insiste, pour que rentrés dans vos pays vous puissiez partout le répéter - montrer la même ambition dans les technologies de pointe. Notre indépendance, votre indépendance, notre indépendance à nous, Européens, et notre identité sont à ce -prix : j'entends - lorsque j'assumerai au mois de janvier prochain, à la suite de mon ami, le président Papandreou, qui représente aujourd'hui la Communauté 'CEE' au-titre de la Grèce - proposer un plan européen de hautes technologies et notamment dans le domaine de l'informatique sans quoi nous serons débordés - c'est déjà commencé par des concurrents comme les Etats-Unis d'Amérique ou le Japon.
- Dans cette formidable mutation, l'action des artisans peut être décisive et ce sera ma conclusion : vous êtes la souplesse, vous êtes l'imagination, vous êtes par votre capacité manuelle et intellectuelle, le réalisme, vous êtes par votre fonction la liberté défendue envers et contre tous. Soyez les artisans d'une civilisation nouvelle |

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