Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'ouverture de la vingt-deuxième Conférence générale de l'UNESCO, Paris, mardi 25 octobre 1983. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'ouverture de la vingt-deuxième Conférence générale de l'UNESCO, Paris, mardi 25 octobre 1983.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Vingt-deuxième session de la Conférence générale de l'UNESCO à Paris du 25 octobre au 29 novembre 1983

ti : Monsieur le président,
- Monsieur le président du Conseil exécutif,
- Monsieur le directeur général,
- Mesdames et messieurs les délégués,
- Souvenez-vous. Quel visage avait le monde, en 1945 ? Au Nord : des ruines, une après-guerre. Au Sud, des colonies, déjà des révoltes, un climat d'avant-guerre. C'est alors que fut créée l'UNESCO. C'est alors que Léon Blum, on vient de le rappeler, demanda pour la France l'honneur d'accueillir la nouvelle organisation. Aujourd'hui, trente huit ans plus tard, cent soixante pays sont réunis dans la même ambition. Cent soixante pays qui ont souscrit à la même Charte dont les termes viennent d'être évoqués par monsieur le directeur général 'Amadou M'Bow'.
- L'UNESCO est devenue, en dépit des tensions et des drames, ce lieu précieux, hier encore illusoire, où tous les hommes du monde s'arrêtent pour dialoguer et pour agir ensemble. C'est pourquoi, au seuil de cette vingt-deuxième session de la Conférence générale, je ressens comme un grand privilège de m'adresser à vous ce matin, à vous mesdames et messieurs, représentants de tous les pays et de tous les continents. Je vous souhaite la bienvenue au nom de la France et de son peuple. Je vous exprime mes voeux pour le plein succès de vos travaux, ces travaux que vous allez maintenant entreprendre et je remercie pour les paroles qu'elles ont prononcées les éminentes personnalités qui se sont exprimées avant moi.
Depuis sa création, l'UNESCO a rempli sa mission dans les domaines qu'elle avait retenus et les priorités qu'elle s'était assignées. Ses actions ont été spectaculaires, les progrès significatifs. Sans l'UNESCO, sans ses admirables campagnes d'alphabétisation, combien de millions d'enfants auraient été privés de la connaissance minimale. Ne pas savoir lire, ne pas savoir écrire, c'est être condamné, par les hommes et non par la nature, au destin des aveugles, des sourds et des muets. Dans ces dernières années, s'il faut donner un exemple, des dizaines de millions de personnes ont bénéficié directement de ces programmes dans différents pays. Grâce encore à l'UNESCO, la coopération scientifique s'est développée à la mesure des enjeux que vous savez considérables.
- De même, c'est par l'UNESCO, que quelques-uns parmi les plus grands trésors du patrimoine universel ont été sauvegardés. Je passais à l'instants dans les salles attenantes à celle-ci et je me posais la question : que serait-il advenu des temples de Borobudur sans l'UNESCO et sans elle qui pourrait sauver Venise ? Quant à nous Français, nous sommes particulièrement reconnaissants à votre organisation pour son appui dans le travail immense qui consiste à désensabler le Mont-Saint-Michel.
- Ainsi, au point même de convergence entre science et culture, l'UNESCO a su donner aux recherches sur l'environnement ses lettres de noblesse. La France appuie comme vous cette approche qui permet de mobiliser pour le même projet l'ensemble des ressources, humaines et naturelles, terrestres et marines, au service du développement. Dans-le-cadre du programme Homme et Biosphère s'établissent les bases scientifiques d'une véritable gestion des principaux écosystèmes de la terre, notamment dans les zones tropicales ou côtières.
- Oeuvre de longue haleine, qui s'inscrit dans la durée des temps géologiques mais oeuvre indispensable car les atteintes portées au patrimoine naturel sont, vous le savez, irréversibles.
- Au-coeur de ce patrimoine se trouve l'eau, symbole et moteur de la vie si mal répartie à l'échelle du monde. Le lancement du programme hydrologique international et la création d'une commission océanographique intergouvernementale : voici parmi d'autres deux initiatives exemplaires que je tiens à saluer.
- Mais ce patrimoine, l'UNESCO ne se contente pas de le préserver, elle cherche à l'enrichir chaque jour en favorisant la renaissance des identités culturelles, en suscitant partout le dialogue entre les conceptions, les arts et même les rêves.
Parfois, j'entends des doutes, des critiques. Trop lourdes seraient les organisations internationales. Cela peut arriver. Mais puissent les sceptiques consulter votre bilan | En 38 ans, développer l'éducation, favoriser la coopération scientifique, préserver notre patrimoine, et toujours attiser la flamme de l'échange entre tous les pays du monde, qui dit mieux ? Certes, dans ce domaine, rien n'est jamais acquis. Il reste tant à faire. Mais les résultats sont là, le rythme est soutenu.
- L'action, je dois le dire, du directeur général n'est pas étrangère à cette réussite. Homme de culture, M. M'Bow est peut-être d'abord un homme des cultures. Celles de l'Afrique bien sûr, ce continent porteur de tant de richesses et de tant de secrets à demi dévoilès, mais aussi celles des autres parties du monde dont il a toujours été le défenseur assidu. Cette ouverture d'esprit, à l'exemple de ce qui vous anime vous-mêmes mesdames et messieurs, cette ouverture d'esprit, liée à beaucoup de caractère, a permis de maintenir le cap et de sauver la vaste ambition en dépit des assauts multiples.
- En 38 ans d'existence, d'années de luttes, d'acharnement, vous êtes parvenus à faire accepter par tous ces deux idées clés : la culture, le dialogue des cultures, bien loin de susciter des conflits, est au service de la paix, sans progrès culturel, il n'est pas de développement possible. Maintenant de telles idées paraissent évidentes. Mais que d'efforts pour faire passer ce message, pourtant si simple apparemment, de solidarité.
Aujourd'hui, votre organisation aborde une nouvelle étape, une étape d'autant plus difficile qu'il va nous falloir remettre en cause les certitudes de la veille. A peine étions-nous persuadés du pouvoir unificateur de la culture, que les forces centrifuges sont à l'oeuvre. A peine étions-nous installés dans le confort, un certain confort, le dialogue dont je parlais tout à l'heure qu'une nouvelle donne scientifique vient tout bouleverser.
- Aujourd'hui la culture peut couper le monde en deux. La raison de cette menace est simple : au contraire des arts et des lettres, la science introduit en force le temps dans la culture. Un chef d'oeuvre est intemporel, alors qu'une découverte, toute découverte, est datée, c'est-à-dire bientôt dépassée. Et plus la science progresse et plus les conditions d'accès au savoir se font inégales. Plus la science progresse vite et plus l'écart entre les peuples s'accroît. Laisserons-nous ce fossé s'élargir ? Certes, il ne s'agit pas de ralentir les progrès de la science, d'ailleurs qu'y pourrions-nous ? Mais il faut mieux accorder le développement scientifique avec la capacité de nos sociétés à former les hommes. Telle est à mon sens l'interrogation majeure de ces vingt prochaines années.
- La menace que je viens d'évoquer est à la mesure de l'espoir suscité. La science porte en elle les moyens de desserrer des contraintes millénaires. Il serait terrible de gâcher, par inconscience ou égoïsme, les chances de développer enfin la totalité de la planète.
- L'UNESCO ne s'est pas laissée surprendre. Sans abandonner ses anciennes responsabilités, elle s'est placée au-coeur de la révolution créée par les nouvelles technologies. Son nom même l'y contraignait. Mais il fallait de l'audace. Je puis vous dire que dans tous ces champs d'action vous aurez toujours le soutien de la France.
- Pour empêcher l'écartèlement du monde, une stratégie s'impose. Le deuxième plan à moyen terme, adopté en novembre dernier, en dessine les grandes lignes. Et je tiens à en remercier les initiateurs car ce plan met l'accent sur les vraies priorités, notamment sur la nécessité pour tus de se familiariser au plus vite avec ces technologies dont je parle et l'urgence de bâtir un nouvel ordre de communication.
- Ces priorités vont s'imposer à toutes les nations pour des raisons souvent identiques et, je l'espère, pour des objectifs communs, qu'il s'agit de définir ensemble.
- Face à la révolution scientifique, nos niveaux actuels de développement apparaîtront, plus vite qu'on ne l'imagine, transitoires et fragiles. Seule comptera vraiment pour la vie concrète des hommes, dans chacun de nos pays, l'intelligence de notre adaptation et puis de notre maîtrise de ce que l'on peut appeler maintenant la culture informatique. Culture qui, avant la fin du siècle, va irriguer toutes les activités, au Nord comme au Sud.
Les pays industriels réunis au sein de l'OCDE, voient déjà chez eux, oui, les pays riches, la cohorte de près de 40 millions de chômeurs. Ce chiffre noir risque de s'accroître encore dans les cinq prochaines années, devant l'avancée irrésistible d'une mécanisation, d'une robotisation, au demeurant indispensables.
- J'ai souvent développé cette idée qu'on ne pouvait s'en prendre à la technique elle-même qui peut et qui doit servir l'homme. Il n'y a pas à se révolter contre des avancées qui peuvent être bénéfiques, qui doivent l'être. Et les crises - ce que l'on appelle crises - ne sont pas mauvaises en soi, elles marquent simplement des mutations. Alors quel est le coupable ? Sûrement pas la science mais les sociétés et les intérêts dominants du moment qui tardent à former les hommes et à adapter leurs structures aux exigences nouvelles.
- Plus courte sera la période séparant la découverte scientifique de son implantation réelle dans la société, et plus la crise débouchera sur des données nouvelles, sur des travaux nouveaux, sur une évolution de la conscience et du savoir.
Quant aux pays dits "en développement", parfois par dérision, tant ils souffrent de circuits et de données internationales qui s'imposent à eux et qui accroissent souvent même la misère, quant à ces pays ils mesurent aujourd'hui les ravages sur leurs peuples des avancées technologiques incontrôlées. Avancées qui restent trop souvent le privilège de quelques-uns, qu'il s'agisse de pays puissants ou de castes favorisées.
- Ainsi, ce que nous vivons depuis une dizaine d'années ne nous permet pas le repos, même si nous en avions la tentation. L'évolution actuelle disqualifie à tout moment les instruments de production auxquels nous étions habitués depuis ... la révolution de l'électricité. Sont mis à l'écart et retirés du circuit de la production, des dizaines de millions de femmes et d'hommes.
- Voilà, mesdames et messieurs les délégués, voilà que l'UNESCO revient à la source de son inspiration d'origine : construire malgré les tempêttes, construire le monde où l'espérance trouvera son terrain. Il ne faudrait pas croire que les nouvelles technologies dont je parle, et notamment l'informatique, ne concernent que quelques secteurs, réservés à quelques puissances. Je vous l'ai dit tout à l'heure, nous sommes tous concernés. Il ne faut pas croire, non plus, que les nouveaux langages, les nouveaux moyens de comprendre et de transformer le monde doivent être réservés à une élite. Le niveau des connaissances antérieures n'y fait rien et nos enfants comprennent déjà mieux les moyens de communication que nous. M. le directeur général le sait, je le répète ici solennellement : toute diffusion de ces techniques et de ces langages à l'échelle du monde aura le soutien le plus clair des pays comme le mien. Je dois dire que la France s'inquiète aussi - puisque je m'exprime en son nom - du désordre croissant dans tous les domaines de la communication, comme dans tous les domaines de l'échange, matériel, intellectuel et spirituel. Je crois que le programme interministéri international du développement de la communication, mis en oeuvre ici-même, répond à des besoins urgents.
Il y a presque trois ans, dans cette salle, j'avais lancé l'idée de la tenue à Paris d'Etats généraux de la culture. Lors de la conférence mondiale de Mexico, l'année dernière, ce projet a fait l'objet d'une recommandation adoptée à l'unanimité. Et depuis, en liaison avec vous-mêmes, mesdames et messieurs, et notamment avec les autorités présentes à la tribune, la réflexion a progressé. Ainsi vont les choses et c'est bien comme cela, ainsi changent les hommes d'une conférence à l'autre. La plupart des responsables laissent leur place mais je voudrais remercier tout particulièrement ceux qui sont ici et qui vont partir ailleurs, pour leur dire qu'ils ont bien travaillé dans l'intérêt de l'humanité.
- Nous tous, responsables - j'ajouterai mon témoignage après les autres - nous vivons dans un monde de tensions, de silences, mélange de conservatisme et d'initiatives sans contrôle. La poussée de la crise, l'accélération du progrès, nous offrent cette nouvelle chance. Profitons-en pour changer d'habitudes et parler ensemble, enfin, de l'essentiel. C'est bien pourquoi vous êtes réunis. Il y a un mois, devant l'assemblée générale de l'Organisation des nations unies 'ONU', j'avais souligné la liaison, à mon sens déterminante entre les deux notions de développement et de désarmement. Or, le développement, ce n'est pas seulement la croissance économique, c'est le partage des connaissances et, par là, l'accès de tous aux idéaux de justice et de liberté. Une justice et une liberté qui n'existent pas à l'-état naturel vous le savez. On doit les édifier patiemment, par l'effort quotidien.
- Je suis convaincu que cette 22ème conférence générale de l'UNESCO marquera des progrès importants dans cette voie et, je vous répète, mesdames et messieurs, la joie que j'ai eue au nom de la République française, de vous accueillir dans ces lieux.

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