Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à la mairie de Pressignac (Charente), vendredi 4 novembre 1983. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à la mairie de Pressignac (Charente), vendredi 4 novembre 1983.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Voyage dans le Poitou-Charentes les 3 et 4 novembre 1983

ti : Monsieur le maire,
- Mesdames et messieurs,
- Le temps me presse beaucoup aujourd'hui car le programme est très chargé. Aussi ne dirai-je pas à Pressignac tout ce que j'aurais souhaité exprimer.
- Je parlerai donc un peu en langage télégraphique et vous me le pardonnerez. D'abord c'est pour moi une joie que de me trouver dans cette commune rurale. Certes j'irai visiter chacune des métropoles de Poitou-Charentes mais il aurait manqué quelque chose au paysage de ce voyage, si je n'avais pu retrouver, comme je le fais maintenant, la population rurale, particulièrement typique de cette Charente limousine dans le canton de Chabanais.
- Ce faisant je rends visite à un parlementaire que j'ai connu il y a déjà longtemps et dont on s'accorde à reconnaître la compétence, la bienveillance, la loyauté. Je remplis donc un double devoir en venant ici, dans cette mairie, auprès de M. Soury, mais bien au-delà pour rencontrer la population de cette région dans sa diversité, dans sa réalité.
Il est quelques moments de la vie - c'en est un - où l'on a soudain le sentiment, sans rien ignorer des réalités de la France, de dépasser les divergences pour se retrouver capables d'un élan commun. C'est bien notre pays, ce pays appartient à tous, j'allais dire d'abord - mais le terme d'abord serait inexact - en tout cas certainement à ceux qui y travaillent, bref, à ceux qui le font. Il appartient à ses habitants et il suffisait d'être comme moi-même il y a un instant devant le Monument aux morts. Vous m'avez dit, plus de mille habitants, 1200, au début du siècle, 500 ou un peu plus aujourd'hui. La liste des morts, des jeunes gens morts à la guerre de 1914 - 1918, me faisait songer à bien d'autres listes tragiques que je voyais lorsque j'étais moi-même député du Morvan, 1200 habitants, près de 60 morts. Cela raconte tout le drame qu'a vécu et qu'a continué de vivre l'Europe. 60 morts, toutes les familles déchirées, le temps qu'il a fallu pour retrouver le sang, l'énergie, la vie, une génération sacrifiée. Nous en payons encore le -prix. Cela a été la grande césure entre le 19ème et le 20ème siècle et le début du déclin de l'Europe. Eh bien, cela, c'est écrit tout simplement sur ce Monument aux morts de Pressignac.
- Alors, depuis lors, des courants économiques ont emporté le reste et l'on voit s'accrocher au sol des femmes et des hommes comme vous, qui êtes ici, dans cette mairie et au-dehors. Vous êtes là, population rurale, cultivateurs, artisans, et vous voulez tenir le coup, et vous avez raison car vous êtes au moment d'une deuxième mutation qui devrait permettre à ceux qui ont su résister, et malgré tout développer ce pays blessé par les événements que je rapportais tout à l'heure. Il n'était pas bleessé à mort ; vous avez fait la preuve que vous étiez capable d'assurer la survie et je pense qu'avant la fin du prochain siècle nous assisterons à un renouveau, par le besoin profond qu'ont aujourd'hui les grandes villes de revenir à leurs sources, par la nécessité d'aménager le territoire, de décentraliser et de diffuser la responsabilité partout où vivent des hommes, des femmes, dans leur pays ; vivre au pays, y travailler, y produire, y vivre sa vie et l'assurer à ses enfants. Voilà quelques leçons d'histoire qui m'ont toujours beaucoup frappé devant le sacrifice de nos campagnes, qui ont assuré la pérennité de la France, mais à quel -prix | Et puis, après une deuxième guerre mondiale qui a également porté sa marque sur le monument dont je parlais par le nombre également inusité de victimes de guerre, on a assisté à une reprise de vie, une reprise en main, d'une capacité tout à fait étonnante de faire ressurgir des forces que l'on pouvait croire à jamais disparues.
Vous avez des projets ambitieux j'entendais le nombre d'emplois que vous souhaitez créer dans la commune. Vous avez raison d'être ambitieux. J'entendais en même temps le chiffre des investissements provoqués par une commune qui n'a pas beaucoup de moyens, j'imagine. Et vous avez encore raison et je suis sûr que vos collègues, maires du canton de Chabanais, chacun où il se trouve a engagé un combat du même genre.
- Il est vrai que les lois doivent quand même vous aider. Vous ne pouvez pas vous débrouiller tout seuls. Vous faites partie d'une collectivité qui s'appelle d'abord la Charente, ensuite la région Poitou-Charentes et puis, d'une façon plus générale, la France. Il faut donc qu'il existe dans le pays une sorte d'équilibre, que chacun aide l'autre et selon ses moyens. Et il est vrai que ce que nous essayons de faire pour rénover la capacité industrielle de la France ne doit pas se dérouler au détriment de la campagne.
- Les lois, vous avez rappelé celles sur lesquelles nous travaillons, en-particulier sur la forêt, pour que le bois devienne une richesse alors qu'il est source de pauvreté pour le pays - j'ai cité ces chifres hier, deuxième poste déficitaire de notre commerce extérieur et on a la plus grande et la plus belle forêt d'Europe, une des plus grandes du monde, exploitable. Bon, alors on s'étonne un peu de cette carence ; ce n'est pas parce que j'ai dit hier qu'elle ne datait pas d'aujourd'hui, que pour cela j'ai lancé des accusations politiques dramatiques contre ceux qui n'ont pas été capables de voir qu'il y avait là un capital qu'il fallait exploiter. Nous sommes arrivés à temps pour réagir et on réagit, je vous prie de le croire. C'est pour ça qu'il y a un secrétariat d'Etat à la Forêt et il n'est pas là pour perdre son temps. Le jeune secrétaire d'Etat 'René Souchon' qui s'en occupe est lui-même député d'une circonscription du Cantal et il sait de quoi il parle. Pour la montagne ou pour le piémont, dès que l'altitude devient suffisante pour gêner les productions, la coopération, l'entente des agriculteurs - ce n'est pas qu'elles soient plus difficiles sur le -plan psychologique - mais plus difficiles sur le -plan matériel ; il faut des aides particulières. Cela, vous avez bien voulu le noter, ou bien était fait, ou bien est en-train et je crois que le phénomène régional ne doit pas être négligé lorsque l'on parle de ces choses, puisqu'après tout l'équipement rural c'est maintenant notre affaire.
Monsieur le président de la Région, nous vous avons maintenant passé le relais et il n'est pas possible, je sais que ce n'est pas votre raisonnement, que les régions ou que les conseils généraux des départements aient reçu des compétences nouvelles et que chaque fois qu'il y a quelque chose qui ne marche pas - on ne l'a pas dit ici, on le dit peut-être ailleurs, je n'en sais rien, je ne veux pas le savoir - c'est la faute à l'Etat. Non, en réalité nous assistons aujourd'hui à une reconstruction, à un remodelage des institutions en France et chacun doit assurer pleinement ses responsabilités. J'espère qu'elles seront exercées, monsieur le maire, au bénéfice de votre petite commune rurale.
Naturellement, je suis incité dans une région comme celle-ci à évoquer des souvenirs : je ne veux pas en abuser. Mais, m'éloignant d'ici, je me souviendrai que moi-même j'ai été pendant 32 ans conseiller génral d'un canton de dix communes, dont la plus importante avait mille habitants. C'est dire que les autres étaient un peu comme Pressignac et j'ai vécu vraiment les difficultés et pourtant j'ai beaucoup participé à l'équipement de cette région, qui elle aussi survit. Je sais ce que valent les agriculteurs français. J'y ai moi-même, comme la plupart d'entre vous, ma souche et j'ai toujours un peu le sentiment que ceux-là on les a, dans le passé, quelquefois un peu laissé tomber - pardonnez-moi l'expression vulgaire - cela fait partie du changement, monsieur le maire 'André Soury'. Nous ne renverserons pas immédiatement les courants économiques. On ne va pas faire que soudain Pressignac aura demain des bâtiments, des avenues, des illuminations à la façon de Poitiers, pas même d'Angoulême, peut-être même pas de Confolens. Ce n'est pas ce que vous me demandez. Je dirais même que ce serait même plutôt gênant. Vivez donc comme vous êtes. J'ai eu le plaisir de saluer tout à l'heure votre père, de 86 ans, qui était cultivateur. Il y a là un mode de vie qui a bien sa valeur et naturellement qui a aussi sa peine et c'est la peine qu'il faut tenter d'adoucir, d'atténuer.
- Voilà, je n'en dirai pas davantage sinon que dans ce voyage, il était pour moi nécessaire de visiter une commune rurale : c'est celle-ci. Ce n'est pas tout à fait par hasard, c'est parce que il y a ici des édiles, des élus très représentatifs de cette région de la Charente limousine. Bonjour donc à cette partie du Limousin mais aussi à cette vieille Charente, limitrophe, qui a bien son caractère, son accent et son tempérament. J'y viens presqu'en voisin parce que moi, je suis de Saintonge et ce n'est pas pareil. Mais, comment pourrais-je oublier que nous faisions partie du même corps social, du même corps économique, la Charente. C'est la première fois au-cours de ce voyage que j'y fais une rapide visite. Maintenant, on m'appelle un peu plus loin. Je n'oublierai pas Pressignac et si dans cent ans on s'y souvient de moi - ma foi, on a l'éternité qu'on peut - je n'en serai pas mécontent du tout. Et sachez bien qu'il me faudra naturellement moins de temps pour moi, mais que je m'en souviendrai aussi.
- Merci, monsieur le maire.

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