Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à la mairie de Saintes (Charente-Maritime), vendredi 4 novembre 1983. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à la mairie de Saintes (Charente-Maritime), vendredi 4 novembre 1983.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Voyage dans le Poitou-Charentes les 3 et 4 novembre 1983

ti : Monsieur le maire,
- Mesdames et messieurs,
- C'est avec joie que je me retrouve à Saintes. J'y étais il n'y a pas si longtemps et nous avions déjà engagé le dialogue, que vous venez, cher ami, à l'instant de poursuivre. J'y étais aussi depuis combien de temps... plus d'un demi-siècle.
- Saintes, capitale de la région où je suis né - je suis saintongeais - a toujours évoqué pour ceux de la Charente, tout à côté, à la fois l'attrait de ces souvenirs historiques, et l'attrait culturel, d'une belle ville que vous avez su adapter aux réalités d'aujourd'hui, dans le retour, la protection, la sauvegarde, de quartiers ou de monuments admirables.
- Je ne fais que passer parmi vous mais ces quelques minutes suffiront, je l'espère, pour que la population de Saintes et de ses environs sache l'attachement que je leur porte. Nous n'avons pas besoin de nous redire ce que nous savons - je veux dire les choses qui appartiennent au domaine de l'esprit et du coeur. Par contre, nous avons beaucoup à dire sur celles qui nous assaillent, qui sont celles de la vie quotidienne, de l'action, du domaine matériel, qu'il faut aussi résoudre, bien entendu, quand il ne le faut pas d'abord. Mais vous avez bien voulu citer, à la fin de votre exposé, trois phrases qu'il m'a bien semblé reconnaître pour les avoir écrites, non pas il y a quarante ans, mais il y a 44 ou 45, monsieur le maire de Saintes. J'étais à l'époque étudiant et je m'étais hasardé à écrire quelques réflexions sur l'Anschluss, c'est-à-dire sur la venue, disais-je, du dieu de Bayreuth 'Wagner' sur le sol de Mozart 'Autriche' et je terminais en disant : "Eh oui, au moment où cela se produit, sous les acclamations populaires - il y a quelque chose en moi comme une paraphrase - qui fait que je me sens moi-même responsable". Je devais apprendre peu après, l'année suivante, que cela entraînait en effet un processus, dans lequel j'ai été dans ma génération précipité, c'était la deuxième guerre mondiale. Merci pour la citation mais elle évoque pour moi, précisément, un engagement politique qui commande encore mon action.
Venons-en au fait de la décentralisation à laquelle vous avez consacré l'essentiel de vos réflexions. On a voté les compétences. Les statuts des fonctionnaires ont déjà été votés en première lecture, à l'Assemblée nationale. Il faut que ça repasse au Sénat, et que ça revienne le cas échéant s'il le faut à l'Assemblée nationale. C'est donc la fin d'un processus, ce n'est pas le commencement. Et pour ce qui concerne le financement, forcément si vous avez des compétences, il faut bien que vous ayez les moyens.
- M. le ministre de l'intérieur et de la décentralisation 'Gaston Defferre', qui se trouve parmi nous, me disait tout à l'heure à Cognac - nous parlions de ce même sujet - que, après tout, c'était exceptionnel - c'était même la première fois | - qu'un gouvernement chargeât des élus, une commission d'élus locaux de, précisément veiller au grain, de s'assurer du déroulement de manière à ce que les compétences et les financements soient harmonisés. Cette commission est présidéepar un Conseiller à la Cour des Comptes, qui est le seul non élu, et le gouvernement s'inclinera, sans aucun doute, devant les décisions qui lui seront proposées. Oeuvre de longue haleine, c'est vrai. On ne casse pas une mécanique existant depuis plusieurs siècles, et d'une façon tout à fait formelle, depuis deux siècles, et d'une façon moins précise mais réelle, presque depuis toujours, depuis le début de la monarchie de ce qui était le royaume de France, de ce qui a donné la République française et qui reste marquée par ses origines. Il fallait bien construire la nation et pour cela il fallait bien la centraliser. Nous pouvons considérer que cette nation vit, qu'elle a des éléments de rassemblement plus forts que les éléments de destruction ou de dissipation et à ce moment-là, je crois que la meilleure façon de la préserver, c'est de donner leur chance à chacun de ceux qui vit, individus d'abord, mais aussi groupes sociaux - la famille, la cité, l'amitié, la commune, le département, la région, le syndicat, l'association, les chambres consulaires.
Tout cela compose un paysage que la décentralisation va souligner en donnant à chacun le moyen de se valoriser, d'assumer une responsabilité que j'aimerais voir poussée plus loin par l'éducation et le savoir, je le répète encore, jusqu'à la conscience de chaque individu. Cela est d'autant plus nécessaire que l'évolution de la technique ou de la science et de l'industrie, ne doivent pas nous contraindre à trouver des travailleurs qui, dès le point de départ, devront disposer d'une forme d'instruction correspondant bien au-delà du baccalauréat, bien souvent à des éléments de licence, formation qu'il faut accélérer, qu'il faut répandre partout pour que maintenant les jeunes, qui vont aborder la responsabilité professionnelle, soient dotés par leurs mains et par leur esprit des moyens de dominer, d'assurer leur maîtrise sur la machine.
- La machine qui reste la machine, la machine moderne, issue de l'électronique et de l'informatique, qui produit des prodiges mais qui, en même temps, doit rester soumise à la voix de l'homme. Ou bien on verra ce qui s'est passé au 19ème siècle, où on en avait cru avec la révolution française et la leçon des philosophes, à l'apport d'une machine qui a l'ordre de se substituer aux muscles, qui se substitue aujourd'hui à la mémoire et au jugement. Et à l'époque, on a dit maintenant l'homme est libre, plus encore il a été l'esclave de cette machine parce que l'organisation sociale n'a pas su servir le peuple dans son ensemble et est restée soumise à un certain nombre de privilèges qu'il convient d'abolir.
Eh bien là, la formation de tous les travailleurs doit permettre dans les années qui viennent - il ne faudra pas plus de dix ans, seulement le rendez-vous sera manqué - faire passer les transferts, les mutations, passer d'une industrie à l'autre, et surtout pour ceux qui sont jeunes, qui donc ont une aptitude à apprendre un métier sans embrouiller leur esprit et leurs habitudes par un métier appris précédemment, surtout cela. Encore faut-il que les hommes dans la force de l'âge puissent être mis en-mesure de s'adapter aux exigences de l'époque industrielle que la France peut occuper avec bonheur et réussite. Après tout, j'entends beaucoup de gens dire : rien ne marche. Cela n'empêche pas que nous sommes encore en ce domaine - et nous pouvons améliorer la situation | - la troisième puissance au monde | Tandis que sur le -plan industriel, nous nous situons toujours avec l'accession du Japon, pratiquement au 4ème et au 5ème rang dans le monde. Tandis que sur le -plan de l'exportation, nous nous trouvons toujours dans le petit groupe des trois ou quatre premiers. Mais encore est-il plus satisfaisant de penser que si il existe des boîtes dans lesquelles aujourd'hui on loge toute la capacité d'inventions et de création de l'homme, au travers de l'électronique, c'est quand même ce que l'on appelle les programmes français, la production de l'intelligence française, la programmation, le logiciel qui est aujourd'hui le plus demandé au monde.
Alors, vous voyez que je ne vais pas débattre ici, à Saintes, pour dire que tout va bien, qu'on a tout surmonté, qu'il n'y a pas de difficulté. Disons que cela, assez de gens se chargent de vous le dire pour que tout de même de temps en temps, je puisse moi-même apporter ma note dans l'orchestre et vous dire que ce qui va mal - ça n'a pas commencé aujourd'hui. Ca s'est parfois aggravé parce que, avant d'avoir arrivé à freiner une machine qui roule à 120 à l'heure, il faut encore quelques centaines de mètres - mais qu'on a pris ce combat du bon côté. C'est une question de volonté, c'est une question d'intelligence : ni la volonté, ni l'intelligence ne manquent au peuple français. Monsieur le maire, je vous remercie de votre accueil. Je voudrais aller un peu plus loin quoique la prochaine étape, c'est Rochefort. Saintes était pour moi une étape historique, non pas simplement pour ma petite histoire personnelle, mais pour ce qu'elle représente dans la région Poitou-Charentes et particulièrement en Charente-Maritime.
- Vive Saintes |
- Vive la République |
- Vive la France |

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