Déclaration de politique générale de M. Pierre Mauroy, Premier ministre, à l'Assemblée nationale le 19 avril 1984. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Déclaration de politique générale de M. Pierre Mauroy, Premier ministre, à l'Assemblée nationale le 19 avril 1984.

Personnalité, fonction : MAUROY Pierre.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Déclaration de politique générale et engagement de la responsabilité du gouvernement

ti : Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les députés,


J'ai souhaité ce débat parce qu'il est nécessaire de faire apparaître clairement devant le pays que la politique mise en oeuvre par le Gouvernement, non seulement dispose du soutien d'une majorité au sein de votre assemblée, mais encore est prise en charge par l'ensemble de cette majorité.

En régime démocratique, votre vote constitue la meilleure réponse qui puisse être apportée sur ces deux points.

L'élection du Président de la République a été assurée par une mobilisation des électeurs de toute la gauche. Cette volonté unitaire, ils l'ont clairement réaffirmée lors du scrutin législatif de juin 1981 qui a permis que se dégage l'assemblée d'aujourd'hui avec sa majorité et son opposition.

Ce courant unitaire qui s'est exprimé dans le pays a permis de balayer les obstacles qui s'étaient dressés, y compris durant la campagne électorale. Il a permis que puisse être constitué, le 23 juin 1981, un Gouvernement - le deuxième qu'il m'ait été donné de diriger - auquel participaient, à côté de socialistes, de radicaux de gauche et de diverses personnalités, des membres du parti communiste. Le PSU a rejoint par la suite les rangs du Gouvernement.

Je veux redire à tous mes collègues du Gouvernement, et en particulier à mes collègues communistes, que leur attitude est conforme aux règles de la solidarité gouvernementale. Je les en remercie. Mais ils savent tous, comme moi, et certains peut-être mieux que moi, que l'alliance est redevenue un combat alors que nous devons travailler pour la France dans la clarté et dans l'union.

Pendant près de trois ans la majorité a loyalement, et souvent courageusement, soutenu l'action du Gouvernement conduite en conformité avec les orientations fixées par le Président de la République.

Toutefois, nul n'ignore que la majorité est pluraliste et il est normal qu'elle le soit. Des analyses distinctes peuvent donc coexister en son sein.

Je n'ai jamais souhaité une majorité uniforme. Je n'ai jamais demandé l'inconditionnalité. Les observations constructives sont non seulement possibles mais souhaitables. Le Gouvernement et le Parlement travaillent ensemble de manière étroite et il est bien naturel qu'ils dialoguent, que chacun exprime son point de vue de manière à parvenir à une position commune.

Lorsqu'au sein de la majorité, au sein de telle ou telle formation de la majorité, des divergences s'affirment, il convient de s'en expliquer afin de clarifier la situation, et, la décision prise, de l'appliquer. C'est la raison pour laquelle j'ai souhaité notre rendez-vous d'aujourd'hui.

Chacun connaît mon attachement à l'union de la majorité, à l'union de la gauche. Cette union fut, hier, l'une des conditions du succès de la majorité. Elle doit demeurer, aujourd'hui, l'une des conditions de la réussite de la politique mise en ¿uvre par le Gouvernement.

Je le dis à tous les membres de la majorité : c'est ensemble que nous gagnerons. Nous ne rassemblerons les Français que si nous sommes, nous-mêmes, unis.

L'union de la gauche ne peut pas être médiocre. Il est hors de question qu'elle se résume à des subtilités qui tendraient à réserver aux uns les avantages de la participation au Gouvernement tandis que les autres assumeraient seuls les décisions difficiles, les mesures nécessaires.

Comme l'a dit le Président de la République lors de sa conférence de presse : une mise au net s'impose.

Je ne peux envisager de laisser subsister des ambiguïtés. Nous savons, les uns comme les autres, que la perspective d'un scrutin risque plus d'exaspérer les différences que de renforcer la pratique unitaire.

Telles sont les raisons qui m'ont conduit, après en avoir informé M. le Président de la République, à demander hier au Conseil des ministres l'autorisation d'engager la responsabilité du Gouvernement devant l'Assemblée Nationale sur une déclaration de politique générale conformément à l'article 49 alinéa l de la Constitution.

Je n'ai pas oublié l'appréciation portée par le directeur de "l'Humanité", il y a quelques mois, sur l'action du Gouvernement. Le bilan, disait-il, est déjà plus important que celui du Front populaire en 1936.

L'Histoire jugera.

Pourtant, avant même d'avoir achevé la première moitié du septennat de François Mitterrand, 90 des 1l0 propositions qu'il avait présentées au pays sont réalisées ou en cours de réalisation.

A ceux qui, parfois, s'interrogent sur la politique que nous avons choisi de mener dès le printemps de 1981, je réponds : nous avons mis en ¿uvre les engagements pris devant le pays. C'est notre fierté.

Avec la grande interrogation de l'été 1982, nous avons effectivement franchi une étape. Au delà de la réforme et de la mise en ¿uvre des promesses faites, nous avons décidé d'assumer la durée, c'est-à-dire la gestion.

C'est, pour la gauche, un précédent historique. Jamais, jusqu'à présent, elle n'était demeurée plus d'un an au pouvoir. Il est donc naturel qu'une gauche, pour réussir dans l'intérêt du peuple, dans l'intérêt des travailleurs, préserve les grands équilibres économiques. Et il est naturel que cette gauche ait beaucoup de choses à se dire à elle-même.

A travers cette première gestion par la gauche, dans la durée, je crois que l'on mesurera de mieux en mieux qu'elle est, sans doute, la plus capable de pouvoir mener, avec succès, des opérations très ardues, et dont je comprends qu'elles heurtent dans le présent, mais décisives pour l'avenir de la France.

Cette gestion, nous la conduisons conformément à nos principes fondamentaux. Certes, nous ne disposons pas d'un niveau de croissance qui nous permettrait de répartir largement les fruits de l'expansion. Nul ne choisit le moment où le peuple lui confie les responsabilités de l'État.

Nous menons la politique qui correspond aux réalités de l'heure. Avec le profond souci d'équité et de justice sociale qui a toujours fondé notre action. Avec la même logique, la même volonté de retrouver, pour la France, les voies d'une croissance saine et durable.

Nous nous donnons les moyens de cette politique. Nous travaillons au redressement national.

La politique de rigueur est liée à la conjoncture présente. Elle n'a de sens que parce qu'elle permettra un retour à la croissance, condition indispensable de l'épanouissement et du succès de notre projet.

C'est ce vote que je vous demande à présent, Mesdames et Messieurs les députés, afin de confirmer qu'ensemble nous entendons réussir l'¿uvre de redressement national que nous avons engagée ; afin de confirmer qu'ensemble, pour remplir les obligations de nos accords de 1981, nous entendons atteindre les objectifs que nous avons, d'un commun accord, inscrits dans le IXème Plan :

- assainir,
- moderniser,
- former.


ASSAINIR

J'ai eu l'occasion ici même, hier, de dresser un premier bilan rapide du plan de rigueur. Je n'y reviendrai pas.

Les résultats de notre politique d'assainissement sont reconnus par la plupart des observateurs internationaux. Je noterai, à cet égard, que l'accent a été volontiers mis, il y a quelques jours, sur les aspects les moins favorables du rapport annuel du Fonds Monétaire International.

Permettez-moi d'attirer votre attention sur deux remarques qui figurent dans le document du F.M.I.

D'abord, je relève qu'il prévoit, pour 1984, une inflation de 6,3 % en glissement. Certes, un tel résultat serait plus élevé que l'objectif de 5 % que nous nous sommes fixé. Je relève toutefois qu'il traduirait une quasi-disparition de notre différentiel d'inflation.

Le second point qui mérite, me semble-t-il, de retenir l'attention, c'est la prévision du FM.I. en ce qui concerne notre balance des paiements courants. Il envisage, pour 1984, un léger excédent, de l'ordre de 12 milliards de francs, ce qui, chacun en conviendra, constituerait un résultat remarquable.

C'est dire que nous sommes sur la bonne voie. C'est dire que nos efforts, les efforts de l'ensemble des Françaises et des Français, s'ils sont rudes parfois, sont efficaces.

Oui, l'assainissement est bien engagé. Et - fait unique dans les pays comparables - cet assainissement, nous le réalisons sans récession et sans remise en cause de notre système de protection sociale.

Notre croissance, prévue à + 0,7 %, a atteint + l % en 1983. Et nous ferons mieux en 1984.

Notre production industrielle a, en 1983, augmenté de 1,5 %, grâce notamment aux exportations.

En matière salariale, l'objectif du Gouvernement reste le maintien du pouvoir d'achat moyen.

Naturellement, les moyens d'y parvenir doivent tenir compte du contexte de désinflation. Un comportement nouveau dans les négociations salariales est nécessaire : plus d'indexation mais la fixation d'un calendrier annuel de hausses prédéterminées en fonction de l'objectif de prix retenu.

De plus, pour apprécier le pouvoir d'achat moyen, il faut tenir compte de l'ensemble des éléments de la rémunération perçue au cours de l'année. Faire masse de tout ce que perçoivent les salariés, c'est tenir compte de la réalité vécue comme de la vérité des coûts.

Le Gouvernement, dans ce cadre, affirme son attachement au relèvement prioritaire des bas salaires, dont le pouvoir d'achat doit être préservé des aléas économiques. Tel est le sens du " coup de pouce " qui va être donné au SMIC. Il devient en outre essentiel que les partenaires sociaux négocient des modalités de revalorisation des salaires ouvriers en évitant l'écrasement de la hiérarchie chaque fois que le SMIC est revalorisé.

Le pouvoir d'achat a été globalement maintenu. Le salaire horaire des ouvriers du secteur privé a augmenté de 9,8 % en 1983.

Dans le secteur public, les engagements pris par le Gouvernement à l'automne 1982 ont été tenus. Le pouvoir d'achat a été maintenu, en masse, sur l'ensemble des deux années 1982-1983.

Chacun doit mesurer que l'effort demandé par le Gouvernement aux Françaises et aux Français est bien moindre que celui consenti par plusieurs peuples voisins.

Alors qu'entre 1981 et 1983 les Français ont vu le pouvoir d'achat de leur revenu disponible progresser de 4,5 %, je note qu'aucun autre pays européen n'a, durant la même période, connu une progression supérieure à 1 %. Bien plus, la plupart de nos partenaires ont enregistré une baisse sensible de pouvoir d'achat : - 1 % pour les Britanniques ; - 3 % pour les Allemands et - 5 % pour les Belges !

Ces résultats s'inscrivent dans le droit fil de l'accord conclu, en 1981, entre les deux principales formations politiques de la majorité.

Certes, la rigueur suscite des réactions de refus. Certes, le peuple français n'est pas encore convaincu de l'existence des réalités que je viens de rappeler. C'est là le fruit de l'âpreté de nos controverses politiques.

En démocratie, quand le débat est libre, il faut aussi savoir convaincre. Et la gauche, à ce niveau, se heurte à de redoutables obstacles. Elle doit surmonter une accoutumance culturelle qui fait que, de génération en génération, elle a été perçue comme généreuse mais inadaptée à la gestion.

Et le manichéisme dans lequel, trop souvent, sombre notre débat, n'aide pas à faire progresser dans le pays la prise de conscience des véritables résultats de la politique mise en ¿uvre par le Gouvernement. Des résultats économiques qui pourtant, dans la plupart des domaines, sont supérieurs à ceux qui étaient enregistrés sous le précédent septennat !

Nous devons donc ensemble - majorité et Gouvernement - aller devant le pays pour lui faire connaître la réalité de notre action. Les résultats de 1986 dépendront de notre capacité de mobilisation dès aujourd'hui, de notre capacité d'explication.

C'est dire comme nous devons être à l'unisson.

C'est dire comme il est décisif de rassembler nos forces.

Faute d'avoir effectué ce travail, mettre l'accent sur nos divergences d'analyses est dangereux pour tous.


MODERNISER

Une erreur d'appréciation a été commise au début des années 70. Les responsables - et pas uniquement en France - n'ont retenu, dans leur analyse, que les dimensions, je dirais conjoncturelles, de la crise : c'est-à-dire la hausse des prix de l'énergie et des matières premières.

Ce qui n'a pas été alors convenablement perçu, c'est que cette crise conjoncturelle allait précipiter une mutation structurelle.

La nécessité d'économiser l'énergie et de réaliser des gains de productivité a accéléré l'adoption de nouvelles technologies. Le passage à une nouvelle génération industrielle, dont chacun parlait depuis des années, n'était plus seulement sujet de réflexions et de discours, mais réalité concrète et immédiate.

Tous ceux qui croyaient avoir du temps devant eux se sont retrouvés soudain face à l'obstacle. Hélas, au cours des dix dernières années, l'Europe en général et la France en particulier, ont hésité devant l'ampleur de la tâche.

L'Europe, oui, et plus particulièrement la France, ont pris du retard.

C'est ce retard que nous avons entrepris, avec détermination, de rattraper. Mais nous devons le faire avec une croissance considérablement ralentie, avec une croissance insuffisante. C'est, bien sûr, plus difficile, plus rude. Le défi n'en est pas moins capital. Il est impératif de le relever.

La condition nécessaire de la réussite est la reprise de l'investissement industriel. Les intentions, en ce domaine, des chefs d'entreprise sont en augmentation de 20 % en valeur en 1984. Ce qui correspond à une progression de 11 % en volume.

Après plusieurs années de baisse, cette reprise ramènerait l'investissement industriel au niveau de 1981.

Mais force est de constater que, dans cette progression de l'investissement industriel, le secteur nationalisé connaît une croissance de 20 % alors que celle du secteur privé n'est que de 5 %.

Les entreprises nationales tirent donc la reprise de l'investissement. Il est vrai que l'État-actionnaire aura apporté, de 1982 à 1984, 30 milliards de francs de dotation en capital aux entreprises publiques. Par comparaison, dans les 5 ans qui précédèrent leur nationalisation en 1981, les actionnaires privés de ces sociétés avaient apporté 1 milliard et demi en capital et prélevé 4 milliards en dividendes !

Au-delà de la reprise de l'investissement, il convient également d'assainir et moderniser les industries traditionnelles comme les charbonnages, la construction navale et la sidérurgie.

Pour les charbonnages, les sureffectifs existants seront résorbés sans licenciement en jouant, sur la base du volontariat, d'un ensemble de moyens :
- départs en retraite anticipée,
- reclassements au sein d'EDF,
- procédure de conversion et mutations volontaires,
- enfin, aide au retour pour les travailleurs immigrés.

Dans la construction navale, où là encore d'importantes mesures d'accompagnement sociales ont été prises, le Gouvernement a aidé les industriels de manière décisive. Il a apporté des commandes y compris - et c'est la première fois que cela était fait - en redéployant sur différents sites des commandes militaires.

Nous avons réussi ainsi, dans le cadre d'une diminution de la capacité globale de nos chantiers, à régler les problèmes jusqu'au premier semestre 1986. Encore convient-il que les sociétés non seulement fassent un important effort de modernisation et de restructuration, mais encore quelles témoignent de plus de dynamisme dans la conquête des marchés extérieurs.

Quant au " plan acier " du Gouvernement, il a été déjà plusieurs fois discuté au sein de cet hémicycle. Je n'en exposerai donc pas, une nouvelle fois, le contenu.

D'ailleurs, en ce qui concerne les produits plats, il n'y a guère de discussion. Avec Sollac, Dunkerque et Fos, nous sommes en mesure de faire face à la situation.

Le débat porte en réalité sur les produits longs.

Des contre-propositions ont été avancées. Elles remettent en cause deux aspects fondamentaux du plan adopté par le Gouvernement : la réduction raisonnable des capacités de production et le passage progressif à la filière électrique chaque fois que la qualité des produits le permet.

Sur le premier point, je voudrais souligner que les fermetures prévues visent à réduire la surcapacité de production dont nous disposons de façon à être compétitifs par rapport à nos concurrents. En 1987, nos capacités resteront toutefois très importantes. Elles permettront, si nécessaire, d'assurer une production de 30 % supérieure à celle de 1983. Déjà cette année, dans le cadre de notre plan de restructuration, nous produirons un million de tonnes de plus que l'an dernier.

J'ajoute que la fermeture de certains sites ne nous fera pas perdre de débouchés. Au contraire, des pertes réelles de débouchés sont à craindre lorsque l'outil industriel est insuffisamment compétitif.

Sur le second point, c'est-à-dire le passage à la filière électrique, pourquoi avons-nous effectué ce choix ? Parce que nous entendons reconquérir le marche des produits de bas de gamme qui nous échappait progressivement. Nous étions trop chers. Or, l'écart de compétitivité entre la filière fonte et la filière électrique est de l'ordre de 20 à 30 %. Cela, personne ne le conteste. Enfin, cette filière permet de valoriser des ressources nationales dont nous disposons. L'électricité d'abord, mais aussi la ferraille dont nous exportons 3 millions de tonnes chaque année vers des pays qui nous concurrencent gravement en nous renvoyant des produits finis compétitifs !

Donc, sur ces deux axes, le Gouvernement maintient ses choix.

Les contre-propositions avancées insistent, avec raison, sur l'indispensable effort de formation, de développement des industries de substitution et de réduction des charges financières. Elles rejoignent en cela le plan du Gouvernement qui a arrêté sur ces points un ensemble complet de mesures.

Des dispositions sociales exceptionnelles sont, vous le savez, prévues pour accompagner ce plan. De même, le Gouvernement a retenu des mesures spécifiques pour faciliter la conversion des zones touchées par ce plan, et en particulier la Lorraine. 7 milliards de francs d'investissements sont prescrits dans la sidérurgie lorraine !

Les mesures adoptées par le Gouvernement constituent donc un plan cohérent à moyen terme, qui permettra de disposer en 1987 d'une industrie sidérurgique capable d'affronter avec succès la concurrence internationale.

Cela dit, les activités industrielles traditionnelles que je viens de citer ne sont pas les seules confrontées à la nécessité des mutations et des restructurations. C'est vrai également pour des industries comme le téléphone ou l'automobile. Et chacun voit bien qu'ensuite tout ne sera pas, pour autant, réglé. La mutation devra gagner d'autres secteurs et bien des entreprises devront se remettre en question.

C'est la loi de la vie, la loi d'évolution des sociétés industrielles. Elle ne date pas d'aujourd'hui, même si le rythme s'accélère !

Ce processus, c'est celui de la modernisation du pays. C'est celui que nous avons voulu ensemble.

Qui ne voit que c'est en robotisant leurs chaînes que, ces dernières années, les Japonais ont gagné des marchés pour leurs automobiles et fait vaciller leurs concurrents américains ?

Si nous refusons de suivre cette évolution technologique, si l'industrie française ne s'adaptait pas aux restructurations des industries allemandes et japonaises, nous finirions par ne plus vendre nos voitures. Nous n'avons pas le choix si nous voulons maintenir la France à son rang.

La modernisation de notre industrie automobile sera donc réalisée, ce qui implique notamment de traiter les situations de sureffectifs.

Il est, certes, douloureux de traiter de tels problèmes. Et nous nous efforçons de le faire en offrant aux travailleurs les garanties sociales indispensables.

Il serait toutefois plus douloureux encore de maintenir des fabrications sans débouché et donc de laisser sombrer, inexorablement, les entreprises et les emplois. Pour le coup, il s'agirait pour les travailleurs, comme pour la France, d'une véritable catastrophe !

Au-delà même de ces modernisations, au-delà de ce passage à une troisième génération industrielle, ce que nous sommes en train de faire évoluer, ce sont les équilibres fondamentaux de nos sociétés.

Le secteur secondaire, avec ses nouvelles technologies et disons moins de main-d'¿uvre, continuera d'apporter l'enrichissement global. Le tertiaire, quant à lui, devra pouvoir bénéficier des transferts de main-d'¿uvre, de la formation et des progrès technologiques pour améliorer les services.

Encore faut-il assurer cette transition, c'est-à-dire établir les équilibres financiers qui permettront à cette nouvelle société industrielle, qui naît sous nos yeux, de trouver son assise.

Il est vrai que la transition actuelle n'est pas sans conséquence sur l'évolution immédiate du chômage. Cette évolution me préoccupe, comme elle préoccupe tout le Gouvernement.

Cette question est au centre de notre débat. Le chômage nous l'avons, de 1981 à 1983, mieux maîtrisé que nos partenaires grâce à une politique volontariste. Les contrats de solidarité, par exemple, et les autres mesures prises ont permis d'éviter près de 200 000 chômeurs en 1982 et autant en 1983.

Dans la lutte pour l'emploi, l'arme prioritaire, chacun le sait bien, c'est la croissance. Elle n'est pas, à l'heure actuelle, suffisante.

Contrairement à ce que certains voudraient laisser croire, le Gouvernement n'est pas, pour autant, décidé à laisser filer le chômage. Le Gouvernement continuera de mener, dans ce domaine, une politique adaptée.

De telles mesures sont d'autant plus nécessaires que la France connaît une situation démographique particulière. Chaque année, 200 000 personnes supplémentaires arrivent sur le marché du travail.

Nous avons mis en ¿uvre un ambitieux programme de formation professionnelle en faveur des jeunes. Nous devons, à présent, le prolonger par des mesures exceptionnelles leur permettant d'accéder à un emploi.


FORMER

S'il est indispensable d'adapter un appareil de production que l'on avait - malheureusement - laissé vieillir pendant 10 ans, il est non moins impératif de préparer les femmes et les hommes à la nouvelle génération industrielle qui est en train de triompher.

Voilà pourquoi un formidable effort d'éducation et de formation professionnelle est impératif. Le Gouvernement l'a engagé. 850 000 jeunes sont en formation professionnelle. Le cycle élémentaire et préélémentaire, les collèges, les lycées sont réformés et rénovés.

Voilà pourquoi il est essentiel de mobiliser l'ensemble des capacités éducatives du pays en faveur de la jeunesse de France et de dépasser la querelle scolaire.

Le Gouvernement a pris ses responsabilités dans ce domaine. Vous aurez, dans quelques semaines, l'occasion de discuter du détail du projet de loi qui a été adopté hier par le Conseil des ministres.

D'ores et déjà, je veux vous répéter que le point d'équilibre défini par le Gouvernement ne peut, par définition, ni correspondre aux souhaits des uns ni à ceux des autres. Il ne peut donc donner entière satisfaction aux uns et aux autres.

Notre projet a toujours été, et reste, un grand service public, pluraliste, où l'originalité pédagogique des établissements serait respectée. Nous avons arrêté, dans l'état actuel des choses, un compromis qui nous paraît conforme à l'intérêt général. Mais les mesures prévues marquent une avancée que je crois importante.

Le financement des divers types d'établissements sera assuré à travers un cadre unique : l'établissement d'intérêt public.

L'ensemble des personnels des établissements sous contrat bénéficiera donc d'un statut de droit public. En conséquence, nul ne comprendrait que l'ensemble des dispositions prévues par le droit public ne s'applique pas à ces personnels. Y compris leur droit à la titularisation, s'ils veulent l'exercer.

Le rapprochement entre les écoles pourra ainsi s'opérer. Il s'agit nécessairement d'une longue marche. Nous vous proposons de vous y engager loyalement. Loyalement vis-à-vis des uns comme vis-à-vis des autres.

Nos prédécesseurs n'avaient pas supporté de maintenir un système de séparation dans lequel l'argent public n'allait qu'à l'école publique. Ils ont voulu apporter des crédits aux établissements privés.

L'engagement que nous avons pris devant le pays ne consiste pas à supprimer cette forme de financement, mais à la situer dans le cadre d'un "grand service public, unifié et laïc de l'éducation nationale". La mise en place d'un tel service, ajoutions-nous aussitôt, "sera négociée sans spoliation ni monopole". Nous précisions même, je cite : "Les contrats d'association d'établissements privés, conclus par les municipalités, seront respectés." Qui pouvait penser que nous aboutirions en un jour ?

L'Histoire est là qui pèse sur nos comportements individuels et collectifs. Dès lors, nous devons tous avoir l'humilité de nous en remettre aussi à la sagesse du temps.

Nous ouvrons une voie. D'autres, plus tard, achèveront le voyage.

Nous créons le grand service public. D'autres s'attacheront, plus tard, à l'unifier. Car si le désir des uns est d'atteindre ce but, chacun sait bien que tel n'est pas le souhait des autres.

Nous devons être loyaux dans notre démarche.

Nous devons respecter la logique de ce qui a été négocié.

N'injurions pas l'avenir et ayons le courage de nous mettre en marche !

Il faudra bien, un jour, parvenir à la solution à laquelle, au fond d'eux-mêmes, aspirent tous les Français : mettre fin à une querelle qui a eu sa grandeur mais qui ne correspond plus aux échéances d'aujourd'hui.

Assainir, moderniser, former. Telles sont donc les priorités que nous avons arrêtées ensemble. Mais pour atteindre ces objectifs nous avons, d'un commun accord, accepté de respecter une condition. Une condition qui est à la fois un atout et une contrainte.

Nous avons souhaité que la France demeure largement présente dans le monde. Qu'elle y soit active et dynamique.

Nous avons donc accepté de travailler en économie ouverte.

Nous avons accepté les règles de la solidarité européenne. Toutes les règles. Même monétaires. Même lorsque leur respect nous impose de réduire nos capacités de production d'acier ou de lait. D'autant que nous savons qu'en dehors du Marché commun, ce serait l'effondrement des prix !

Nous avons accepté d'assumer les responsabilités historiques de la France au Liban, en Afrique. Nous avons accepté d'honorer ses engagements vis-à-vis de ses amis africains, y compris en garantissant les frontières des États et en stoppant des invasions comme nous le faisons actuellement au Tchad.

Car ces frontières, issues de la colonisation et pérennisées par l'Organisation de l'unité africaine, sont les garantes de la paix indispensable au développement de l'Afrique.

Derrière ces frontières sont en train de se constituer les nations qui permettront à l'Afrique de transcender ses clivages ethniques et de s'enrichir de ses différences et de sa diversité.

La France présente et ouverte au monde, c'est celle que le Président de la République fait parler et agir sur la scène internationale. Vous aurez l'occasion d'en débattre le 26 avril et je serai donc bref.

Pourtant, comment ne pas évoquer l'action du Chef de l'État pour que, du nord au sud, d'est en ouest de la planète, les peuples dialoguent et coopèrent. Pour qu'au-delà des divergences et des différends, la détente progresse.

Tel était le sens de son récent voyage aux États-Unis d'Amérique.

Tel sera encore le sens de sa prochaine visite en Union Soviétique.

Tel est le sens des efforts qu'il ne cesse de multiplier afin de permettre à la Communauté européenne de surmonter ses difficultés, de retrouver les conditions d'un fonctionnement régulier.

Déjà, nous avons fortement contribué à sauver la politique agricole commune. Nous avons favorisé la prise en compte des productions méditerranéennes et facilité ainsi l'élargissement de la Communauté.

Nous nous appliquons à restaurer cette union de même que nous nous attachons à faire respecter l'unité de marché et la préférence communautaire.
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les députés,

Vous allez devoir voter sur cette déclaration de politique générale.

Je comprends la tentation, qui se manifeste parfois, de vouloir échapper à la rigueur même si cette rigueur "à la française" se pratique sans récession et avec le maintien du pouvoir d'achat.

Je comprends que certains conservent la nostalgie du combat de la gauche dans l'opposition pour faire progresser les revendications.

Mais, croyez-le, plus difficilement mais plus radicalement, la gauche au pouvoir, par l'assainissement, la modernisation et la formation des femmes et des hommes de France, prépare une société plus libre, plus juste et plus fraternelle.

Tout sera mis en ¿uvre par le Gouvernement pour atteindre nos objectifs grâce à la politique actuelle. Mais je dois, en conclusion, et pour demeurer fidèle à la loyauté qui préside à nos relations, préciser à la représentation nationale que si de nouvelles difficultés surgissaient, je n'hésiterais pas.

Je choisirais la voie du salut, la voie du redressement national.

Je réaliserais l'assainissement indispensable qui est la condition incontournable d'un retour à la croissance.

Dans aucun cas le Gouvernement n'acceptera de glisser dans la facilité.

Dans aucun cas nous ne laisserions, pour une illusoire satisfaction immédiate, les Français subir ensuite les conséquences de graves dérèglements financiers et économiques.

Nous ne ferons pas courir ce risque à la France. C'est pourquoi le Gouvernement maintient, et maintiendra fermement, ses choix.


Mesdames et Messieurs les députés,

Un Chef de Gouvernement doit avoir le souci du succès de sa majorité mais il a, vis-à-vis du pays, un devoir supérieur. Aux côtés du Président de la République et sous son autorité, il doit assurer aux Françaises et aux Français le meilleur avenir.

Quels que soient les continents et les pays, des politiques d'assainissement sont partout engagées. Dans le tiers monde la rigueur, croyez-le, a une toute autre signification que dans nos pays industrialisés. Ce n'est pas seulement d'efforts qu'il faut parler mais de sacrifices au sens strict du terme. Des mesures quelquefois dramatiques sont devenues la condition de la survie.

En Europe même, à nos portes, les travailleurs se sont vus et se voient encore imposer des décisions plus douloureuses que celles que nous arrêtons. Ces méthodes ne sont pas les nôtres.

Le Gouvernement ne cessera donc pas d'ajuster au plus près l'impératif économique et l'impératif social et humain.

Privilégier l'impératif économique en sacrifiant les hommes, il n'en est pas question.

Mais, sacrifier l'économie au nom d'avantages illusoires, il n'en est pas question non plus. A terme, cela reviendrait, d'une autre manière, à sacrifier également les hommes et la France.

Oui, la politique que nous menons est rude. Et je comprends qu'elle puisse parfois susciter des refus.

Pourtant, au-delà des oppositions qui peuvent s'exprimer, au-delà de nos débats, je constate que non seulement la politique contractuelle demeure, mais encore qu'elle se développe.

C'est vrai sur le plan social. Et nombreux sont les accords conclus. Alors qu'en 1981 plus de 3 millions de salariés du privé n'étaient pas couverts par une convention collective - c'est-à-dire près d'un sur quatre ! -, en 1983, 1 250 000 d'entre eux ont pu bénéficier d'une telle protection.

Dans le contexte actuel, je relève également que, dans les branches de plus de 10 000 salariés, 59 accords portant sur les salaires 1984 ont été conclus. Plus de 3 millions de salariés sont intéressés et la plupart de ces accords sont en conformité avec les orientations fixées par le Gouvernement.

Cette politique contractuelle se développe également à un niveau plus général, pour la gestion de nos collectivités territoriales. Huit régions - quatre dirigées par la majorité et quatre par l'opposition - ont déjà conclu avec l'État un contrat de plan. Le mouvement ainsi amorcé est en train de prendre son essor.

Cette solidarité qui s'exprime ainsi, au-delà des divergences politiques, ce développement d'une démarche contractuelle, correspondent à l'approfondissement de la démocratie que nous avions voulue. C'est une illustration de cette "nouvelle citoyenneté" dont je vous avais parlé dès la première fois que je me suis adressé à vous comme Premier ministre.

Au-delà des égoïsmes catégoriels, au-delà des divergences politiques, pour l'intérêt collectif, pour l'intérêt de la France, nous savons travailler ensemble.

C'est cela aussi qui doit nous permettre d'envisager l'avenir avec confiance. Une confiance que je vous demande d'accorder à la politique que mène le Gouvernement.

Mesdames et Messieurs les députés, je vous remercie.


Rechercher