Déclaration de politique générale de M. Laurent Fabius, Premier ministre, sur les objectifs du gouvernement, à l'Assemblée nationale le 24 juillet 1984. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de politique générale de M. Laurent Fabius, Premier ministre, sur les objectifs du gouvernement, à l'Assemblée nationale le 24 juillet 1984.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent.

FRANCE. Premier ministre; FRANCE. PS; FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Déclaration de politique générale et engagement de la responsabilité du gouverneemnt

ti : Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs les députés.

Moderniser et rassembler : telles sont les priorités du gouvernement que je conduis.

Au moment où j'aborde cette déclaration de politique générale et où j'engage, conformément à la Constitution, la responsabilité du Gouvernement, on comprendra que ma pensée aille non seulement au socle du changement économique, social, culturel qu'aimait à rappeler mon prédécesseur Pierre Mauroy, mais que je pense à lui- même, à sa conviction, à sa chaleur et à son courage.

Je voulais aujourd'hui, devant vous, lui rendre cet amical hommage.

Sous l'autorité du Président de la République, mon gouvernement continuera la tâche entreprise. Il n'y a donc pas lieu dans cette déclaration de passer en revue la totalité des objectifs et la totalité des moyens. La première condition de l'adhésion populaire me semble plutôt d'expliquer, d'expliquer, d'expliquer encore et de promettre une seule chose aux Français : " Je vous dirai la vérité ".

Un mot, un mot seulement, sur la situation politique qui vient d'être créée.

D'abord l'élection européenne: son résultat a été mauvais pour la gauche.

Mais, contrairement à ce qui est parfois prétendu ou souhaité, ce résultat ne change strictement rien à la réalité institutionnelle.

Il n'y aurait pas de sens à remettre en cause la composition de l'Assemblée nationale selon le résultat d'élections qui avaient un tout autre objet.

La Constitution a prévu des règles et des échéances. Il convient de la respecter. Il ne faut pas être pressé.

Quant à la composition du Gouvernement lui-même et à cette déclaration, j'aurais souhaité la présenter à la tête d'un gouvernement d'union.

Cela n'a pas été possible dans la mesure où vous avez jugé que nous ne marchions plus du même pas. Du moins, nous restons tous sur la même route pour avancer dans la même direction.

Alors, moderniser, pourquoi ? Par goût du neuf, par souci de la mode ? Evidemment non : moderniser pour livrer la bataille de l'emploi. Le chômage, nous le connaissons tous, nous le vivons dans nos communes, dans nos circonscriptions. C'est un crève-coeur et un cancer .

Vous voyez comme nous le désarroi des jeunes et des moins jeunes, qui se sentent touchés dans leur vie même et rejetés sur le bas-côté ! La bataille pour l'emploi ne peut être conduite que d'une façon farouche mais elle ne peut être livrée que sur la base d'une économie moderne.

Ma démarche est celle-ci : toute amélioration réelle de l'emploi passe par une certaine croissance; toute croissance durable suppose un appareil de production solide, capable d'exporter et de défendre ses positions sur le marché intérieur; tout appareil de production solide requiert d'être moderne pour soutenir la concurrence.

C'est parce que l'économie française n'était pas suffisamment modernisée en 1974 que mon prédécesseur M. Chirac a échoué dans sa tentative de relance en 1975.

Parce que, sept ans plus tard, notre économie n'était toujours pas assez modernisée, nous avons dû arrêter la relance et dévaluer .

Le combat contre le chômage sera sans doute long et difficile car la modernisation - il faut avoir l'honnêteté de le dire - peut coûter des emplois avant d'en créer.

C'est ce terrible décalage que vivent nos sociétés d'Europe et que nous essaierons de combler. Mon gouvernement fera le maximum pour encourager la création et le développement des emplois. Il y consacrera toutes ses forces. Mais refuser de moderniser coûterait, faute de compétitivité, plus cher que tout en emplois.

Bien entendu, cette modernisation en profondeur ne peut s'accomplir que si nous poursuivons sans relâche l'assainissement de notre économie.

L'action de rétablissement des grands équilibres commence à porter ses fruits. Notre rythme d'inflation se rapproche de celui de nos principaux partenaires, mais il est encore trop fort: plus fort que nous ne l'avions prévu. Notre balance des paiements se redresse, mais peu à peu.

L'investissement redémarre, mais encore trop faiblement. Les déficits publics sont limités, mais le ministre de l'Economie, des Finances et du Budget devra chercher à les réduire.

Au contraire des ajustements très durs, opérés par certains de nos partenaires, la politique menée en France depuis trois ans n'a pas été accompagnée d'une diminution brutale du pouvoir d'achat ; mais la situation appelle qu'on ne relâche pas l'effort, et il faudra être strict dans les arbitrages pour 1985.

Qui pourrait d'ailleurs imaginer qu'aujourd'hui, alors que notre action vise à mettre en oeuvre des engagements du Président de la République qui portent sur sept ans, alors que le chemin est entamé, alors que la rigueur apporte déjà certains résultats, qui pourrait imaginer que mon gouvernement se relâche et qu'il compromette les acquis ?

Mesdames, messieurs les parlementaires, modernisation ou déclin c'est en ces termes que voici quelques mois je posais devant l'Assemblée nationale le grand choix de notre stratégie.

Nous sommes dans une de ces périodes où tout bascule et où tout se transforme - l'économie, la technologie, la culture et les moeurs -, où l'avenir éclate sous les yeux du présent.

Je pense à ce texte admirable de l'historien Georges Duby évoquant le temps des cathédrales à la fin d'un siècle reculé, et qui pourrait parfaitement s'appliquer aujourd'hui: " Tourmentés, les hommes de ce temps le furent certainement plus que leurs ancêtres, mais par les tensions et les luttes d'une libération novatrice. Tous ceux d'entre eux capables de réflexion eurent en tout cas le sentiment, et parfois jusqu'au vertige, de la modernité de leur époque. Ils avaient conscience d'ouvrir les voies. Ils se sentaient des hommes nouveaux. "

En réalité, trois actions fondamentales détermineront l'avenir de notre économie. Elles sont d'ailleurs au centre du 9e Plan.

La première est la recherche.

Les progrès réalisés pour la recherche en France, depuis 1981, ne sont pas contestés et ils sont considérables. Ils sont à la fois quantitatifs, en termes de finances et d'emploi, institutionnels et culturels. Un nouvel état d'esprit s'est établi qui, je crois, a redonné confiance à la communauté scientifique. Nos coopérations européennes réussissent; elles devront se développer encore. Notre recherche est encore trop souvent coupée de ses applications; il faudra donc mettre l'accent sur la recherche industrielle. Les recrutements sont actuellement taris par un déséquilibre de la pyramide des âges ; la réponse viendra d'une ambitieuse politique à long terme de l'emploi scientifique sur dix ou quinze ans. Je demande à M. Hubert Curien de la préparer dès maintenant.

Notre choix en faveur de la recherche n'est pas seulement économique, culturel ou social, fondé sur la certitude que la ressource d'un pays comme la France est l'intelligence, l'imagination, la créativité. Ce choix rellVoie à une conviction plus profonde, politique au sens élevé du terme; la confiance en l 'homme, dans sa capacité de connaissance, dans la contribution possible de cette connaissance au progrès, dans la volonté de maîtriser pacifiquement le futur. Tel est bien notre projet.

Sous l'impulsion d'un responsable ministériel, qui est en même temps un savant, la recherche demeurera donc au premier rang de nos priorités.

Le deuxième outil de l'avenir, c'est l'investissement. Depuis 1973, la France, chacun le sait, n'y consacre plus une part suffisante de ses ressources. Or, si l'investissement recule, ou même marque le pas, cela veut dire très concrètement que les équipements de nos entreprises ne sont pas renouvelés, et donc que, très vite, les concurrents nous passent devant.

De 1973 à 1981, l'investissement industriel avait baissé de 15% ; notre pays aujourd'hui en paie les conséquences avec les problèmes qui secouent tour à tour des secteurs entiers de notre industrie, qui ont secoué nos industries de base, qui vont d'une autre façon concerner l'automobile et qui exigent une approche industrielle et sociale tout à la fois.

Pour favoriser l'investissement, nous poursuivrons une triple action, dans le prochain budget: l'allégement des charges des entreprises, la réorientation poursuivie de l'épargne vers l'industrie; la libération progressive des prix industriels, tout en restant extrêmement strict dans la lutte contre l'inflation.

Le troisième volet, c'est la formation des hommes.

Un niveau insuffisant d'éducation et de formation, plus encore pour les femmes que pour les hommes, a freiné au cours des quinze années passées notre mutation économique. Au Japon, plus de 90% d'une classe d'âge achève avec succès des études secondaires complètes contre moins de 35% en France.

Comme en témoignent les centaines de milliers d'emplois qualifiés qui pourraient être créés d'ici à 1990 dans la filière électronique, mais qui ne trouvent pas de candidats compétents, il y a trop souvent, jusqu'à présent, divorce entre les contenus de la formation et les besoins.

Or la compétence et la qualification professionnelle sont les vraies ressources de notre pays. Ayons à l'esprit que les jeunes qui arrivent maintenant en âge de travailler seront encore en activité en 2020.

Combien de fois d'ici là devront-ils changer de fonctions et même de métier! Ils doivent donc être préparés à ces changements. Nous avons besoin d'accentuer massivement notre effort de formation.

Je fixe un minimum au Gouvernement: faire en sorte que tout chômeur qui le souhaite puisse bénéficier d'une véritable formation de reconversion dans les techniques d'avenir.

Mais j'ai comme vous à l'esprit une ambition plus haute: que chaque travailleur, avant même l'arrivée des machines modernes, sans attendre que surgisse un éventuel sureffectif, sans attendre de savoir qui conservera son emploi et qui risque de le perdre, soit formé et qualifié aux techniques nouvelles.

Cela suppose évidemment un considérable effort. Je demande aux partenaires sociaux, aux entreprises, aux responsables éducatifs, à tous les formateurs de nous aider dans cette tâche. Nous avons besoin d'eux pour la mener à bien.

Recherche, formation, investissement. Cela vaut pour l'industrie, pour l'agriculture, pour la pêche, pour l'artisanat ou pour le commerce. Cela vaut en métropole comme outre-mer. C'est le triangle de base de la modernisation.

Mesdames, messieurs les parlementaires, il n'y aura pas de modernisation économique réussie sans modernisation concomitante des rapports sociaux; mais celle-ci ne se décrète pas. Dès lors, quel rôle pour l'Etat ? Quelle place pour l'entreprise ? Quel contenu pour la politique contractuelle ?

Je voudrais clarifier tous ces points.

Il est vital que la France adopte une pratique nouvelle du rôle de l'Etat.

La France est, par tradition, on le sait bien, une société mixte où public et privé jouent chacun leur rôle. Mais, faute de règles claires et stables, cette société mixte devient une société confuse. Sachons écouter notre société. Elle nous dit qu'elle ne veut plus d'un Etat lointain, indifférent, bureaucratique, pas plus qu'elle ne voudrait, comme le proposent certains, d'un Etat faible, désarmé par rapport aux puissances financières; l'autorité de l'Etat, cela a un sens. Elle nous dit que le rôle de l'Etat est non pas d'imposer ce dont le pays ne veut pas, ni d'empêcher ce à quoi il aspire, mais de rendre possible ce qui est nécessaire. A cet égard, la décision du Président de la République de réduire, dès l'an prochain, de 1% les prélèvements obligatoires, c'est-à-dire les impôts et les cotisations sociales, constitue une révolution tranquille. L'Etat a rencontré ses limites. Il ne doit pas les dépasser .

C'est sur les entreprises que repose, pour l'essentiel, la responsabilité de la modernisation. Elles doivent donc bénéficier du soutien de l'ensemble du pays. J'ai toujours pensé que c'était la gauche qui était la mieux placée pour réconcilier l'entreprise et la nation.

Et je pense que c'est ce qui, très heureusement, se produit. Faisons donc clairement confiance à la capacité des entreprises, en particulier aux PME, aux artisans, qui sont probablement les plus capables de créer des emplois.

Le Gouvernement prendra les dispositions nécessaires pour que, dès la prochaine rentrée parlementaire, il devienne possible en France de créer son entreprise en moins d'un mois.

Faisons confiance aux personnels, à tous les niveaux de la hiérarchie, qui sont la réalité même de l'entreprise. Ce sont eux, dans leur diversité, dans leur collectivité, qui feront le succès ou l'échec du développement de notre économie. Ici, comme ailleurs, la réussite devra être reconnue et récompensée.

S'agissant des entreprises nationales, j'attends d'elles qu'elles soient aux avant-postes du redressement économique et souvent plus actives qu'aujourd'hui dans leur dialogue social.

L'Etat jouera pleinement à leur égard son rôle d'actionnaire. Les règles du jeu sont maintenant connues: elles s'appellent contrat de plan et autonomie de gestion.

On nous avait annoncé je ne sais quels cataclysmes! Or, déjà en 1984, Pechiney et Rhône-Poulenc ont opéré leur redressement ; Saint-Gobain et la CGE ont continué leur progression.

Ce mouvement va se poursuivre.

Et on verra - ce qui, aujourd'hui, est difficilement compris - que nos entreprises nationales industrielles, qui étaient pour la plupart, avant d'être nationalisées, messieurs qui protestez, en piètre état et qui auraient soit fermé les portes, soit été liquidées ou vendues à l'étranger, réaliseront, dans leur grande majorité, des performances souvent remarquables.

L'efficacité économique est inséparable du dialogue social.

Il faut. que soit pleinement reconnu, dans les faits quotidiens et pas seulement dans 1es textes, Je rô1e majeur pour notre démocratie économique et sociale des organisations syndicales. L'affaiblissement du syndicalisme, que certains dépeignent avec une sorte de gourmandise, serait un grave danger pour notre vie sociale parce qu'elle a besoin de pouvoir compter sur des interlocuteurs responsables. Il faut donc renforcer la qualité de ce dialogue et mieux faire vivre la politique contractuelle. C'est tout le sens des lois Auroux. Des droits nouveaux ont été reconnus aux travailleurs; les compétences de leurs institutions représentatives dans les entreprises ont été étendues; le secteur public a été démocratisé. Mais il ne suffit pas d'avoir voté ces dispositions, il faut maintenant les faire vivre dans les entreprises et vaincre les réticences là où elles existent. Je souhaite donc - et je le leur demande - que les responsables d'entreprises appliquent pleinement ces textes de progrès social.

Parallèlement, nous devons nous attacher à ouvrir de nouveaux espaces aux partenaires sociaux et à la politique contractuelle.

Je pense d'abord à ce qui sera un grand mouvement des années qui viennent: le développement, déjà amorcé mais trop peu, du temps choisi.

J e pense à la réduction de la durée du travail dans le cadre d'une négociation décentralisée, branche par branche ou entreprise par entreprise, qui tienne compte des progrès de la productivité.

Je pense aux conditions d'emploi et de travail, aux qualifications qui doivent être adaptées aux mutations technologiques et à l'évolution de la vie des entreprises. On ne gérera pas les gigantesques mutations en cours ou qui s'annoncent sans prendre en compte leur dimension sociale; et mieux vaut le faire à froid plutôt qu'à chaud.

Pour traduire ces orientations, je souhaite que les partenaires sociaux conduisent au niveau national, mais aussi dans les entreprises, une réflexion commune sur les conditions dans lesquelles le progrès social peut contribuer à la compétitivité de nos entreprises et à la croissance. Ce nouvel espace de la politique contractuelle, au service d'objectifs qu'aucun Français ne devrait récuser, devrait permettre, je l'espère, de conclure des accords dès l'automne prochain.
Mesdames, messieurs les parlementaires, si l'on veut mener à bien cette modernisation, la France ne peut pas cultiver ses divisions. Elle doit donc se rassembler .

J e constate que, quelles que soient leurs opinions politiques, beaucoup de nos citoyens souhaitent, tout simplement, comme l'on dit, que les choses " marchent ", que l'économie se développe, que les entreprises prospèrent, que des emplois se créent, que les jeunes puissent pratiquer le sport, se former aux qualifications et que les individus, quels que soient leur âge et leur condition, puissent déployer librement leur talent et leur initiative.

Je ne tomberai pas pour autant dans un unanimisme de façade.

Messieurs, je suis en train de vous exposer ma volonté de pouvoir mieux rassembler .

Vous vous prononcerez comme vous l'entendrez mais, au moins, écoutez ce que j'ai à dire.

Je pense que, sur tous ces sujets, et quelles que soient les opinions politiques, il y a volonté commune. Mais, en même temps, je ne veux pas tomber dans une sorte d'unanimisme .de façade. Les sujets de débat, les conflits d'intérêts, les oppositions réelles existent et elles sont la loi de la démocratie: sur la nécessité ou non de lutter contre les inégalités sociales, sur la justice fiscale, sur une certaine conception de la société, il y a des oppositions entre nous qui fondent des convictions politiques diverses.

Et je n'oublie pas que dans ces grands choix la majorité, depuis trois ans, a toujours été unie.

Il existe suffisamment de vrais sujets de division pour qu'on n'en ajoute pas d'autres.

J'en parlerai dans un instant.

Je commencerai par dire qu'on peut, si choquant que cela puisse vous paraître, essayer de rassembler autour des libertés.

Sans doute est-ce précisément sur la question des libertés qu'on assiste aujourd'hui aux plus vives controverses. Mais tel fut souvent le cas dans l 'histoire des libertés : les divisions sont très fortes au moment de leur adoption et, souvent, le rassemblement s'opère pour les défendre après un temps plus ou moins long.

En tout cas, certaines des controverses actuelles - je dis bien " certaines " - sont difficiles à comprendre. Par exemple, on met en cause l'attachement de la gauche, et notamment des socialistes, à défendre les libertés.

Mais je rappellerai que, d'une part, de tout temps, la sensibilité socialiste en France s'est identifiée aux libertés et, d'autre part, que, à travers les votes de la majorité et dans certains cas de l'opposition, a été réalisée en trois ans une avancée considérable.

J'évoquerai, par exemple, les progrès de nos libertés judiciaires, réalisés sous l'impulsion du Garde des Sceaux, qui ont valu à la France des hommages internationaux qu'aucun pays, aucun gouvernement n'avait auparavant reçus !

En trois ans, avec parfois et même souvent le concours de l'opposition, vous avez, mesdames, messieurs, mis en marche la décentralisation, ce grand mouvement qui doit cantonner l'Etat dans ses tâches propres et donner aux citoyens dans la commune, le département, la région, une plus grande maîtrise de leur destin.

Vous avez aboli la peine de mort et supprimé les juridictions d'exception.

Vous avez donné aux travailleurs une responsabilité dans leurs entreprises.

Vous avez amélioré le sort des plus démunis.

Vous avez permis l'élection des représentants des assurés dans les conseils d'administration de la sécurité sociale.

Vous avez institué une Haute Autorité de l'audiovisuel. Vous avez encouragé le développement des radios libres. Dès lors, cette accusation d'être liberticides, je pense qu'avec des explications suffisantes - on en revient toujours à la nécessité d'expliquer - ce malentendu-là devrait ne pas durer .

L'attention a été portée ou est portée sur deux questions en particulier: l'école et la procédure référendaire.

A propos de l'école, je dirai seulement que le Président de la République, en retirant le projet de loi qui vous avait été soumis, a pris une initiative de nature à apaiser .

Le Gouvernement, pour sa part, aura le souci, dans le même esprit, de régler au plus tôt les problèmes sur lesquels l'accord était bien engagé et qui, d'ailleurs, relèvent du simple bon sens. Il faudra examiner aussi la manière dont la décentralisation sera mise en place dans ce domaine. Tout cela devra être fait sans dogmatisme, en ayant avant tout à l'esprit l'intérêt des enfants.

Le nouveau ministre de l'Education nationale s'est déjà mis au travail. Mais la recherche de ces solutions ne trouvera son sens que dans une perspective plus vaste.

L'essentiel, à mes yeux, c'est que, dans toutes ses composantes, l'école puisse engager ou poursuivre l'oeuvre de rénovation entreprise afin de mieux mettre en valeur notre seule ressource: la ressource humaine. L'école doit former les Français de demain, des citoyens, des producteurs qualifiés, des femmes et des hommes capables de faire face aux mutations du XXe siècle. Elle doit donc changer, si nécessaire, dans son contenu. Voilà l'enjeu et voilà, pour ce gouvernement, un formidable défi.

Quant à la question du référendum, voilà un sujet qui, malgré les réactions qu'on observe dans le monde politique, pourrait, je le crois, je l'espère, utilement rassembler les Français.

La question de fond est celle-ci : faut-il, oui ou non, que le peuple puisse donner directement son opinion sur les libertés ? Des responsables de tous horizons politiques estiment que ce serait une bonne chose, et c'est la position du Gouvernement. Mais on sait qu'un référendum sur les libertés publiques n'est pas possible dans le texte actuel de la Constitution et qu'il faut donc le modifier légèrement si on souhaite cette extension des libertés.

Les parlementaires le savent bien et c'est pourquoi des responsables d'options diverses ont déposé dans le passé des propositions de loi en ce sens. C'est également ce que vient de faire le Gouvernement.

Je me résume: il s'agit d'étendre le champ du référendum pour étendre le champ des libertés .

Voilà exactement le débat. Vous l'aurez le moment venu. Je pense, pour ma part, que l'acceptation de cette modification constituerait un excellent développement du champ des libertés.

Mesdames, messieurs les parlementaires, nous devons aussi, je le souhaite, rassembler dans ]a prévention et dans la lutte contre l'insécurité.

Qu'on le veuille ou non, il existe aujourd'hui en France un vrai problème, qui n'est pas nouveau, lié à l'insécurité et au sentiment d'insécurité. Le chômage, les difficultés d'insertion professionnelle, l'urbanisme, l'exiguïté du logement, d'autres raisons encore expliquent le développement d'une certaine délinquance et la forte montée du sentiment d'insécurité. Tous les élus que vous êtes et tous les élus locaux Je savent. Très vite, comme souvent dans ces domaines, on cherche des boucs émissaires, ce sont les pouvoirs publics, locaux ou nationaux. On dit: " ils " ne font pas ce qu'il faut, mais aussi, et c'est plus grave, on met en cause des minorités et d'abord les immigrés. De là, la démagogie aidant, tous les simplismes et très vite les excès.

Ce problème de l'insécurité pourrait, s'il se développait, menacer l'équilibre même de notre corps social. Il doit donc, à mon sens, être traité en dehors du champ des passions politiques. C'est d'ail- leurs un organisme composé de personnalités de toutes opinions - la "commission Bonnemaison" du nom de son président - qui a dans ce domaine réalisé les avancées les plus fortes. Voilà qui prouve que, quand des hommes de terrain, même s'ils ont des idéologies différentes, approfondissent un sujet de cet ordre, il est rare, finalement, qu'ils ne se rencontrent pas.

Je souhaite que ce dialogue entre les forces politiques, au-dessus même des forces politiques, soit poursuivi pour prévenir et pour lutter contre l'insécurité.

C'est pourquoi je demanderai dès cette semaine à un membre de l'opposition de suivre concrètement la lutte contre l'insécurité, en lui proposant de le nommer à mes côtés comme parlementaire en mission.

Je ne pense pas que sur de tels sujets il y ait lieu de sourire.

D'ailleurs, sur les grands problèmes de société, la majorité et l'opposition doivent pouvoir réfléchir ensemble. C'est le cas dans d'autres pays. Je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas le cas de la France.

Je proposerai donc à deux parlementaires de la majorité et à deux parlementaires de l'opposition d'examiner ensemble les problèmes qui sont liés, en France, à cette grave question qu'est l'allongement de la durée de la vie et l'avenir, à long terme préoccupant, de notre système de retraite. Leurs travaux et leurs propositions feront l'objet d'un rapport public. Si cette expérience est fructueuse -je ne le sais pas encore -, je souhaite qu'elle puisse être généralisée.

Enfin, je crois que nous devons et que nous pouvons rassembler le plus grand nombre de nos concitoyens autour des thèmes de la politique étrangère. Telle que le Président de la République l'a définie, j'ai le sentiment qu'elle est vraiment celle de tous les Français.

L'autorité dont jouit notre pays dans le monde vient de l'affirmation sans équivoque de quelques principes: l'indépendance de la France, l'attachement aux solidarités internationales et d'abord européennes, l'estime, l'amitié et même l'appui aux pays du tiers monde, et un principe qui résume tous les autres : la défense de la liberté.

La liberté exige d'abord la paix. Nous ne cesserons, dans toutes les parties du monde, d'insister sur l'équilibre des forces, première condition de la paix. Nous souhaitons cet équilibre au niveau le plus bas possible. Nous continuerons à nous employer pour que reprennent les négociations entre les deux principaux détenteurs d'armes nucléaires et pour que de nouvelles menaces redoutables n'apparaissent ni dans l'espace ni sous la forme chimique.

Nous pensons aussi que la paix passe par les négociations, la coopération à l'intérieur de chaque région menacée ou ensanglantée. C'est le sens de nos actions au Proche-Orient, en Amérique centrale ou en Afrique.

La liberté passe aussi par le respect des Etats, par celui des peuples et par celui des hommes. C'est pourquoi la France condamne toute occupation étrangère par la force, de l'Afghanistan à la Namibie, du Cambodge au Liban et au Tchad. Au-delà de cette affirmation, l'action devient nécessaire quand on fait appel à nous en application d'engagements qui ont été pris par la France. Alors, même si c'est difficile, la tâche de notre pays est de ne pas se dérober: c'est le cas au Tchad. Je souhaite ici, devant la représentation parlementaire, rendre hommage à l'action de nos soldats envoyés là-bas, qui sont des soldats de la paix et, au-delà d'eux, cet hommage s'adresse à l'ensemble de l'armée française.

Droit des Etats, droit de chaque peuple à l'autodétermination, droit de chaque peuple à choisir librement son destin, son régime, ses alliances.

Enfin, et partout, le respect des droits de l'homme: Chtcharanski, Mandela, Sakharov, sont des noms qui sont aussi des drapeaux, et avec eux des centaines de milliers d'hommes et de femmes, qui sont aujourd'hui prisonniers pour leurs convictions, les plus connus ou les inconnus. Nous avons réussi, avec votre concours à tous et grâce à une action discrète, à en faire libérer des centaines dans plusieurs parties du monde. Et nous poursuivrons avec ténacité, parce que c'est la mission de la France, au-delà des passions politiques, de défendre partout la liberté et les droits de l'homme, cet effort qui est une mission propre de la France.

La liberté exige aussi, pour une grande nation comme la nôtre, la maîtrise de son destin. A cet égard, la construction européenne est une voie indispensable pour consolider notre indépendance vis-à-vis des deux super-puissances. Sous la présidence française au cours de ces six derniers mois, je crois que l'on peut dire que la Communauté européenne est sortie d'une période de lente asphyxie. L'avancée a repris en matière de politique agricole, de politique sociale et régionale. Les négociations avec le tiers monde, avec l'Espagne et le Portugal sont en cours. Les programmes communautaires de recherche-développement s'amplifient. Le Président de la République française a proposé à l'Assemblée de Strasbourg qu'on envisage une perspective politique dans laquelle devait se placer la relance de la Communauté. Je souhaite, comme beaucoup d'entre vous, l'Europe de toutes mes forces.

La liberté implique enfin la possibilité de se développer. Nous la demandons d'abord pour nous : d'où l'effort, lent, pour reconstruire un véritable système monétaire international, autour de trois grands pôles: le dollar, le yen et l'unité de compte européenne. Mais nous demandons cette liberté aussi pour les nations les plus faibles. Il faut que nous écoutions tous cette interpellation qui monte, et qui est la plus grave de toutes: comment certains pays .du tiers monde vont-ils survivre ? Car c'est de survivre qu'il s'agit. L'Europe doit tenter de convaincre les autres, et d'abord les Etats- Unis, car leur intervention est déterminante. Le développement des pays pauvres, voilà, au milieu de nos propres difficultés, le problème probablement le plus déterminant de tous. S'y attaquer avec votre concours est d'abord une exigence morale à l'égard de peuples et d'enfants qui ont faim. C'est aussi une nécessité politique: nulle part le danger de déstabilisation n'est plus grand que dans les pays qui sont ainsi menacés. Et c'est la sagesse même sur le plan économique car il n'y aura pas de relance durable des économies développées, donc de solution générale au chômage, si une série d'explosions secoue demain le tiers monde.

Sur ces problèmes majeurs, je souhaite, et je pense que c'est possible, que nous rassemblions les Français, et d'abord vous, mesdames, messieurs les députés.

J e crois personnellement à la tolérance.

Non comme un ornement, mais comme la condition même de la démocratie. Quelles que soient vos convictions, vous pourrez attendre de mon gouvernement une attitude de courtoisie qui n'exclut pas la fermeté, une capacité d'écoute qui n'exclut pas la clarté des choix. Je pense que servir la démocratie, c'est donner au discours politique son sérieux et sa dignité. C'est essayer de réhabiliter la réflexion, le respect des autres, la capacité de comprendre et la capacité d'expliquer .

Regardez, par exemple, ce qu'attendent de nous les plus jeunes : ils attendent de nous que, sans renier nos différences, nous sachions faire entre nous quelque chose qui ressemble à la paix civile. J e souhaite que vos débats au Parlement aillent en ce sens et fassent ainsi honneur à la politique.

Mesdames, messieurs les parlementaires, j'ai commencé cette déclaration de politique générale en précisant que je formulais une seule promesse qui est de dire la vérité. La vérité, c'est que le monde qui est devant nous est un monde dur, sans pitié, ce qui ne veut pas dire sans espoir. Les transformations opérées depuis 1981 n'ont pas fait disparaître toutes les difficultés et les divisions.

Face à la tourmente internationale, face à ses propres faiblesses, la France est encore au milieu du gué.

Notre but n'est pas que, d'ici à 1986, tous les problèmes, comme magiquement et d'un coup, soient résolus. Notre but est que, alors, nous puissions dire aux Français: " Nous vous avons demandé des efforts, c'est vrai. Nous vous les avons demandés parce qu'ils étaient indispensables. Nous avons toujours cherché à les répartir le plus équitablement possible. Ces efforts commencent à porter leurs fruits; il faut poursuivre le chemin, en pensant à vous, mais tout autant à vos enfants. "

Le peuple alors jugera, dans un sens ou dans un autre, en toute liberté.

Dès aujourd'hui, je souhaite qu'il sache que mon gouvernement, sous l'autorité du chef de l'Etat, n'a pas de plus haute ambition que de préparer l'avenir du pays. Je convie tous les Français, sans distinction, à participer à cette tâche. Le succès, ce sera le leur, et ce sera alors, peut-être, le nôtre.


(Source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 8 juillet 2002)

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