Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à la mairie de Compiègne, jeudi 7 février 1985. | vie-publique.fr | Discours publics

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Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à la mairie de Compiègne, jeudi 7 février 1985.

Personnalité, fonction : MITTERRAND François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Voyage en Picardie les 7 et 8 février 1985

ti : Monsieur le maire,
- Mesdames et messieurs,
- Je m'apprêtais en effet à venir à Compiègne pour visiter l'Université technologique, quand il m'a été fait observer justement par M. le Maire de Compiègne 'Jean Legendre' que, passant dans cette commune et, quelle commune | quelle histoire | il eût été difficile de ne pas venir à l'hôtel de ville. Ce que j'ai aussitôt admis et souhaité, mais l'emploi du temps ne permettait pas de remplir ces deux obligations. Je suis très heureux que dans cette salle se trouvent nombre d'universitaires et que d'autre part nos propos, nos paroles aillent au-delà des murs de cette salle.
- Vous avez centré votre allocution, après les paroles de bienvenue, sur cette université, je m'y attarderai donc un instant, non sans avoir dit moi aussi que je me réjouis d'être à Compiègne. J'y suis venu moi-même depuis longtemps, un souvenir parmi d'autres, à la demande du Général de Gaulle. C'est à Compiègne que je suis venu à l'époque où il s'agissait de négocier, de tenter de négocier le sort des déportés. Les derniers déportés venaient de quitter Compiègne. J'ai donc vu votre ville dans un moment de désordre, de violence et d'espoir qui n'est pas sorti de ma mémoire. Ville historique faut-il le rappeler, vous le savez mieux que moi, vous y vivez, vous l'aimez et nombre d'entre vous qui sont originaires de cette ville en sentent l'honneur, en éprouvent, j'imagine, de l'orgueil. Une ville qui a partagé en fait tous les événements de notre histoire de France, les heureux, les malheureux, les rois de France - je crois même que Philippe Auguste est né par ici -. Il ne faut pas oublier que c'est à partir de lui que l'Etat autour du royaume a commencé de s'organiser puisque c'était de la Tour du Louvre que partaient tous les édits à partir desquels la France s'est constitué. D'autres encore, jusqu'à une époque récente et les grands événements qui ont marqué douloureusement ou glorieusement les deux guerres mondiales ont trouvé leur conclusion provisoire, ici même. Voilà pourquoi il ne m'était pas possible de venir dans cette commune sans vous saluer et saluer au-delà de vous la population, saluer le temps passé et exprimer, après vous, les paroles d'espoir, de volonté dans l'avenir.
Je ne sais ni pourquoi ni comment on s'est opposé il y a quelques douze années - douze ou treize ans - à la création de l'Université technologique. C'est vrai qu'il y a très souvent dans notre pays un refus de regarder droit devant soi, comme un souhait d'en rester là, une certaine peur du changement, c'est vrai. Et ce sentiment n'est pas également partagé, monsieur le maire, mais enfin il existe de tous côtés. Il est vrai que ceux qui possèdent préfèrent que cela ne change pas, et ceux qui n'ont rien préfèrent que cela change. Moi je suis du côté de ceux qui pensent qu'il vaut mieux répartir plus justement l'effort et le produit de la nation. Mais les esprits, eux, évoluent souvent lentement. Je m'en plains tous les jours et il m'est agréable d'entendre l'écho de mes pensées, de mes propos, dans votre propre discours.
- Vous avez évoqué, monsieur le maire, les Présidents de la République qui m'ont précédé. Je suis le sixième. Et puisque nous nous connaissons depuis quelques trente cinq ans, nous avons donc trente cinq ans de plus, vous et moi. Vous me paraissez solide au poste, c'est le voeu que je forme pour une bonne santé, vous souhaitez peut-être connaitre un septième Président, eh bien, vous avez le temps d'attendre.
- Monsieur le maire, mesdames et messieurs, l'Université technologique a donné le signal, un grand signal. Vous savez que les gouvernements que j'ai constitués ont fixé la recherche parmi l'une des priorités, peut-être même la priorité principale. Il suffit pour cela de se reporter aux crédits qui ont été consacrés à la recherche et qui ont connu une augmentation considérable, au point que nous pouvons disputer la palme aujourd'hui aux pays les plus évolués du monde. Quand on pense que si l'on faisait la somme des crédits de recherche consacrés par l'Allemagne de l'Ouest, la Grande-Bretagne, l'Italie et la France on constaterait que nous dépensons plus d'argent pour chercher que ne le font les Japonais ou les Américains, le résultat n'est pas le même non pas que nos chercheurs ne manquent ni de compétence, ni de science, ni d'imagination, leurs résultats sont là. La recherche appliquée, elle est en très bonne santé mais à l'application industrielle, c'est là que ce trouve le hiatus pour lequel au cours de ces quinze dernières années le progrès n'est pas suffisant et c'est ce qu'il faut corriger. Il faut absolument que la relation soit directe, totalement directe entre la recherche, l'effort de la pensée, l'application par le savoir et la transformation industrielle.
J'ai comme beaucoup d'autres visité à l'étranger des réussites rares. J'ai pu l'observer naturellement dans la fameuse Silicone Valley, à Standford comme j'ai pu le voir à Pittsburg, ville sidérurgique détruite - j'irai tout à l'heure dans des industries de sidérurgie dans une autre ville de l'Oise - sidérurgie et industries traditionnelles proches de leur fin, immense misère du chômage Pittsburg et voilà que je retrouve une ville prospère uniquement parce que l'Université, particulièrement Carnegie Melon a su établir la liaison avec les industriels, non seulement les industriels de la grande technologie moderne, - elle est nécessaire autour de l'électronique - mais aussi une infinité de petites et moyennes entreprises qui, sensibles aux technologies modernes n'en ont pas moins proposé toute une série de services que l'on pourrait appeler traditionnels mais modernisés et aujourd'hui le passage a été fait entre l'ancienne industrie et la nouvelle en réveillant les anciens secteurs qui restent modernes, si on le veut. Mais tout cela c'est parce que les savants, les chercheurs et les ingénieurs en même temps que les dirigeants d'entreprises, les cadres et les ouvriers formés ont été capables d'établir la chaîne. Voilà pourquoi une université technologique comme celle-ci 'Université technologique de Compiègne', quelques réticences que vous venez de m'apprendre, qu'elles aient connu au début, doivent être aujourd'hui proposées non pas toujours en modèle puisqu'il faut accomplir des progrès mais comme l'objectif essentiel à atteindre.
Vous avez des difficultés à Compiègne, il en est ailleurs. J'ai noté naturellement, et j'ai consulté les dossiers. Je n'ai pas la charge de ces choses, je ne veux pas me subsistuer au gouvernement, il faut quand même demander au ministre quelques informations. Le ministre de l'éducation nationale 'Jean-Pierre Chevènement' m'a ainsi indiqué qu'il restait à l'heure actuelle des crédits disponibles, pour quelques travaux dans l'université. J'ai constaté les besoinss pour des passerelles, pour des constructions pré-fabriquées. Tout cela représente environ 4 millions de francs mais le dossier en suspens était celui du restaurant, de la cantine scolaire. Je crois pouvoir vous dire que j'en ai été saisi et qu'une solution devrait en effet sortir des dossiers d'une façon certaine et proche. Il n'est pas normal que ces étudiants vivent dans les conditions où ils vivent. Quant aux constructions, que ce soit à destination universitaire ou à destination citadine, la répartition est fort difficile à établir en France. Vous avez parlé de 100 PLA. Il est évident que cela serait nécessaire. Croyez-moi, monsieur le maire, cela a été compris car il faut réussir la symbiose entre l'université et la ville comme j'ai souhaité la symbiose entre l'université et l'industrie.
- J'ai d'ailleurs rencontré un Président parmi d'autres - un de ceux qui m'accueillait dans cette salle avec le Président d'une Chambre des métiers - avec lequel j'ai eu de longues conversations à Paris et qui m'a rappelé que tel était le thème fondamental du discours nécessaire au-delà des différences politiques, des différences d'opinions. Ce qui est vrai, c'est qu'il faut construire la France et on la construira à partir d'une recherche extrêmement aigüe, capable d'appréhender l'ensemble des domaines, où l'esprit à réussi à maîtriser la matière, à en connaître les secrets et à les maîtriser et à partir de là, faire que cela se traduise en produits, en marchandises, donc en travail.
C'est un discours que je fais à tout moment mais je le répèterai sans me lasser. Inutile de crier contre le chômage, sauf naturellement lorsque l'on en souffre et je comprends que l'on proteste, mais quand on est responsable on doit savoir que s'il y a chômage aujourd'hui, c'est parce qu'hier il n'y a pas eu la modernisation nécessaire. Les pays les plus évolués techniquement que sont le Japon, les Etats-Unis d'Amérique et dans certains domaines l'Allemagne, (la France fait des progrès dans de nombreux secteurs), ces pays-là ce sont ceux qui sont le plus épargnés par le chômage. Il ne faut pas rendre antinomique le terme progrès technique et perte d'emploi mais il est un moment, quand on a pris trop de retard, ce qui est le cas depuis plusieurs décennies pour l'équipement de la France, il est un moment où en effet pour arriver à rattraper le train, pour pouvoir joindre le moment où la technologie permettra le retour en masse de l'emploi, ce moment-là est celui de la crise et c'est celui que nous vivons. Et mon devoir est de parler clair, de m'opposer aux démagogues de toutes sortes, de leur dire : "ce n'est pas vrai, vous ne parviendrez pas à guérir le chômage sans moderniser la France et sans former les hommes. Et si vous voulez franchir cette étape en l'oubliant, alors non seulement le chômage continuera de frapper ceux qui en sont victimes mais il s'étendra dans des industries et dans des secteurs où nous avons aujourd'hui tous les moyens de l'empêcher."
- Il n'y a pas d'autre façon de procéder à la condition d'y mettre du coeur, de la volonté, de l'énergie et que pour ceux qui sont frappés directement joue la solidarité nationale. C'est ce que nous nous efforçons de faire.
- Monsieur le maire je suis tellement convaincu de ce que je vous dis que je continuerai tout le temps de ma responsabilité à mettre l'accent sur le savoir, sur la science, sur la culture et sur la jonction de tous ces éléments que je viens d'énoncer avec l'industrie. L'industrie comprenant l'industrie agro-alimentaire et engage dans la démarche commune les efforts, des paysans, des agriculteurs qui sont à l'origine de l'une des fortunes de la France et dans une région comme celle de Picardie, il est bon de le rappeler.
Je souhaite monsieur le maire, mesdames et messieurs, que la France qui se livre tout à fait normalement au débat démocratique, au combat électoral où les échéances sont scrupuleusement respectées, que dis-je elles ont été largement étendues, non seulement les libertés individuelles mais aussi les libertés collectives et sociales, j'entends qu'au cours des mois prochains le gouvernement ait pour devoir essentiel, dominant ses difficultés et ses contradictions, de mener à bien l'action -entreprise. Il faut que la France gagne.
- Il est bon de dire cela à Compiègne parce que Compiègne a symbolisé quelques-uns des grands malheurs de la France. Elle est aussi identifiée comme je le disais pour commencer à quelques-unes de ses plus grandes victoires, à la Résistance, à la capacité de la France à survivre.
- Voilà le type même de la vie historique riche de passé et riche d'avenir si j'en juge par la conjonction entre ces vieilles pierres, si nobles, et cette jeune université qui a besoin de gagner du terrain, de se moderniser elle-même et où se forme les filles et les garçons, les jeunes femmes et les jeunes hommes qui demain seront capables d'apporter les réponses aux questions qui sont posées. Notre devoir, à nous, est de faire qu'ils soient mis en mesure de le faire. Monsieur le maire, mesdames et messieurs je vous remercie de votre accueil.
- Vive Compiègne, Vive la République, Vive la France.

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